travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Europe : à propos des bilatérales bis

Que cachent les prises de position des principaux courants politiques ?

Des "non dits" révélateurs

jeudi 24 avril 2008 par Christian Tirefort, Eric Decarro

Cet article a pour but de mettre en évidence les constances qui fondent les positionnements des différents courants politiques. Les prises de positions sur la constitution européenne montrent à la fois leurs opportunismes et leurs arrières-pensées. Ces forces politiques peuvent sans problème être rangées dans quatre courants principaux : L’extrême droite, la droite, la gauche social-démocrate et l’extrême gauche. En Suisse, sur les bilatérales, cette classification correspond quasiment un sur un.

Ce qui frappe après la victoire du non en France et en Hollande, c’est l’opportunisme : chacun chercha à s’attribuer le mérite du Non à la Charte européenne comme si tous les votes étaient motivés la même chose. L’engagement fort - selon nous justifié - des milieux de la gauche en France a aussi mené à considérer le Non français comme un vote de gauche tandis que le Non hollandais aurait plutôt été un vote de droite. Chacun le comprendra, tout n’est pas si simple. Une analyse de ce qui fonde les prises de position des différents courants politiques est à ce titre instructif, elles sont similaires dans toute l’Europe, y compris lorsque la ratification ne passait pas par un référendum.

Le camp des Non était essentiellement constitué des forces d’extrême gauche et d’extrême droite, les forces représentant le politiquement « non correctes », tandis que le camp des Oui était constitué de toutes les forces représentant le monde politiquement « correctes », de la social-démocratie, parfois divisée, à la droite classique, également loin d’être unanime.

Les tenants du Non avaient deux motivations de fonds : le nationalisme, perte de la souveraineté, et l’emploi. Les tenants du Oui étaient essentiellement motivés par l’élargissement du marché intérieur et par la suppression des entraves à la circulation des capitaux, donc un nouveau positionnement par rapport à la mondialisation. En passant les forces politiques en revue ces éléments apparaissent constamment.

Nous avons choisi de nous baser sur l’exemple français parce qu’il est le plus connu. Mais le non hollandais et les prises de positions sur les bilatérales en Suisse ont exactement les mêmes ambiguïtés que le vote français. Rappelons encore ici que si un référendum avait été organisé au Royaume-Unis un non aurait également été l’issue la plus vraisemblable. Il aurait eu exactement les mêmes caractéristiques

Le camp des Non

L’extrême droite

L’extrême droite est certainement majoritaire dans le camp des non. Son positionnement est essentiellement nationaliste et xénophobe. Elle empiète fortement sur une clientèle de travailleurs en faisant miroiter que l’emploi serait mieux protégé s’il ne subissait pas la ‘concurrence’ des migrants. Sa solution est un retour à l’Etat/Nation pour protéger la culture et la race blanche, subsidiairement l’industrie nationale et, par là, l’emploi des résidents.

Le Penn et De Villier sont les représentants ouverts de ce positionnement. Derrière les motivations de cette droite se cache la volonté de faire reculer l’Histoire, de la ramener au temps du capitalisme industriel, alors que celui-ci était encore lié à son objet industriel, donc au territoire de son implantation géographique. Mais une grande partie de l’UMP n’est pas indifférente à cette nostalgie. Elle se range volontiers derrière Sarkozy et ses jérémiades sécuritaires pour dénoncer la destruction des « repères » par la mondialisation.

Constat :
Cette position prend la lutte contre l’immigration comme fer de lance. Elle évite cependant bien soigneusement de poser le vrai problème et s’accroche au fait que « l’immigration ne fait qu’augmenter ». En réalité dans le cadre de la mondialisation les phénomènes migratoires sont irréversibles. Ils sont liés à l’homogénéisation au niveau mondial du savoir et des connaissances techniques des travailleurs et à l’impossibilité des pays du tiers-monde de se développer sur le modèle des anciens Etats/Nations.

Sur la base de la division internationale du travail ces pays n’ont jamais pu jouir d’un marché intérieur tirant une industrie autochtone. Ils se sont développés là où ils étaient compétitifs au niveau mondial, l’exploitation, bien souvent l’épuisement de leur matière première et ont directement subis les conditions de la mondialisation.

Soumis à la concurrence mondiale les prix de leurs produits se sont vites effondrés, empêchant que des salaires dignes de ce nom tirent leur marché respectif intérieur et créent une certaine autonomie industrielle. De ce fait, l’essentiel des maigres devises que concédaient les sociétés mondialisées exploitant leurs matières premières ne suffirent rapidement plus pour ‘honorer’ ce qu’on appela "la dette". Pour en régler les seuls intérêts ils durent très vite, dès les années 70, s’attaquer aux maigres acquis sociaux conquis dans la foulée de la décolonisation. Aujourd’hui, il ne leur reste plus qu’une main-d’œuvre sans espoir prête à n’importe quelles extrémités (boat people, etc.) pour aller vers ce qui, pour elle, paraît être des Eldorado.

Les possibilités d’exploiter le tiers-monde rencontrant des limites certaines les salaires des anciennes citadelles industrielles subissent à leur tour la pression d’un double processus, celui des milliards de candidats à l’emploi qui n’ont rien à perdre puisqu’on leur a tout pris, c’est un potentiel inépuisable de migrants fuyant la misère, et celui des entreprises délocalisant à la recherche de main-d’œuvre bon marché.

Ce processus ne cessera pas, c’est pourquoi la gauche aurait intérêt à baser sa stratégie sur une explication de ces phénomènes. C’est la seule politique passible de couper l’herbe sous les pieds des forces xénophobes et racistes.

L’extrême gauche

L’extrême gauche a porté l’accent sur la précarité liée au libéralisme. Elle a surtout désigné les délocalisations, les privatisations, les attaques aux acquis sociaux et la flexibilisation et précarité de l’emploi salarié, liant le tout à une Europe dite ultra libérale. Elle refusait cette Europe et en voulait « une autre », dite fédérale, en reportant ses désirs de points de repères sur une Europe à la fois nouveau refuge des sentiments nationaux dans une super Nation reprenant tous les acquis sociaux nationaux acquis lors des "trente glorieuses" et subsidiariste pour préserver les vieilles cultures nationales.

Constat :
A aucun moment ce positionnement désigne les vraies causes des délocalisations, de la précarisation de l’emploi ou des attaques aux « acquis » sociaux. Ces causes ne sont pas liées à l’Europe, celle-ci ne faisant que s’adapter à un processus qui œuvre au niveau mondial sous la houlette du capitalisme financier. Les mesures dites néo libérales sont toutes liées à un stade déterminé du capitalisme, le stade où, surabondant, le capital à la fois cherche des nouveaux points de chutes lucratifs et accentue la compétition inter capitalistes pour réaliser et s’approprier le profit.

Dans ce cadre les politiques nationales n’ont plus ou peu d’effets. Les Etats/Nations sont réduits à veiller au maintien de la compétitivité de leur « économie nationale », ce qui veut dire réduire les "coûts" du travail, attaquer les acquis sociaux. C’est cette lutte pour la compétitivité qui est la véritable source de la précarité de l’emploi, des délocalisations et des attaques aux acquis sociaux. Les privatisations prolongeront le processus.

Dans ce cadre, le projet Européen se présente comme la construction d’une super Nation capable de rivaliser avec les autres blocs économiques, en particulier celui d’Amérique du Nord, à l’avenir peut-être aussi ceux de la Chine ou de l’Inde, ce qui est une autre forme de nationalisme, mais qui ne répond en rien aux problèmes posés, les délocalisations, la précarité de l’emploi, les atteintes aux acquis sociaux.

Le Non de gauche à l’Europe était fortement imprégné d’un souverainisme à un niveau dit supérieur. Il sous tend aussi que la préservation des sécurités pourrait être reportée dans ce nouvel ensemble et s’est contenté d’en dénoncer les insuffisances. Mais il ne portait pas de projet en lui. C’est pour cette raison que les milliers de comités citoyens locaux créés dans la campagne n’ont pas connu de suite.

L’ébauche d’un projet passait par une explication sans complaisance des phénomènes liés à la mondialisation, un refus de cette Europe souverainiste et libérale, l’affirmation claire que dans le cadre du capitalisme financier un retour des réformes était plus qu’aléatoire. Un véritable projet passait aussi par le constat que la phase historique correspondant à l’Etat/Nation est dépassée, qu’un retour en arrière est impossible (une critique de l’extrême droite sur cette base n’eut pas été superflue) et qu’un autre monde n’était possible que par le refus d’un nouveau nationalisme dans des blocs économiques rivaux.

Une explication des phénomènes migratoires, de leur irréversibilité quels que soient les murs, les camps de tri, les frontières ou les politiques dites sécuritaires mis en place pour s’attirer (manipuler) un électorat aurait créé une base chez les travailleurs pour refuser toute xénophobie ou protection de l’emploi autochtone et examiner d’autres moyens que la protection frileuse des autochtones contre le reste du monde.

« Un autre monde est possible » affirme la Charte de Porto Alegre. Elle ne dit pas qu’une autre Europe serait possible dans un monde inchangé. A l’ère de la mondialisation il faut réfléchir à un autre monde parce que les marges de manœuvre de la société industrielle n’existent plus.

Le camp des Oui

La droite politiquement correcte

Elle se contente de gérer le projet libéral, c’est-à-dire l’ensemble systémique en place. Elle n’a pas besoin d’imaginer un projet propre puisque celui qui est en place est déjà le sien. Pour elle l’Europe est une étape de son projet qui lui permet de gagner du temps dans la compétition mondiale, elle crée un marché redimensionné plus conforme à la taille des accumulations financières. Dans la foulée elle se débarrasse des « lourdeurs de gestion », désignant là, comme par hasard, les règles de gestion de la force de travail. Le but reste pour elle le profit financier, les moyens une liberté de circulation du capital et une liberté marchande la plus absolue possible. La libre circulation des travailleurs ne l’intéresse que si elle sert ce but. C’est cela son projet de société, tout ce qui y concourt est bon. La droite classique voit avec inquiétude les flux migratoires « incontrôlés », essentiellement parce qu’ils alimentent les forces xénophobes. Mais elle est intéressée au prix de la main-d’œuvre le plus bas possible. Une partie de la droite s’inquiète aussi des délocalisations qui perturbent les certitudes acquises lorsque le capital industriel était encore dominant.

Constat
Il n’y a pas de véritable projet politique de droite, seulement une suite d’adaptations à l’évolution de l’ensemble systémique. C’est en cela que la droite paraît souvent sans idéologie, uniquement pragmatique. Connaître la politique de droite ne passe donc pas par une étude de son projet, mais une étude de l’évolution de l’ensemble systémique en place. La droite s’adaptera jusqu’au bout, sans état d’âme, à cette évolution. Quelle que soit cette dernière elle veillera à ce que personne ne la perturbe. Ainsi la misère s’étend partout dans le monde, les équilibres écologiques sont rompus, les richesses naturelles s’épuisent, les famines, les épidémies, la malnutrition, sont sources de millions de morts par année (bien plus que les guerres), alors que dans le même temps la productivité du travail permettrait de mettre tout le monde à l’abri de la précarité. Tout cela ne fait ni chaud ni froid à cette droite de plus en plus imperturbable et gestionnaire. Cette froide indifférence ressemble d’une manière frappante à la description du bourreau nazi Adolphe Eichmann que fit Hannah Arendt. Chacun fait son travail, gère le système, personne n’est responsable.

Pour cette droite, ce qui se cache derrière le projet européen pourrait bien être un nouveau nationalisme, celui des pays du Nord cherchant à se protéger du déferlement des miséreux du Sud, de l’Est, de l’Ouest, de partout, y compris de l’intérieur sous les traits des migrants, de tous les « sans », les sans toit, les sans papier, les sans emploi, tous incapables de reconnaître les mérites de leurs bourreaux.

La social-démocratie

S’il est une force qui s’identifie au projet européen, c’est bien la social-démocratie. C’est pourquoi la dissidence dite « fabiusienne » au sein du parti socialiste français fit grand bruit. La social-démocratie veut une autre Europe comme elle veut une autre mondialisation. Elle veut une Europe moins libérale (mais libérale malgré tout), plus sociale (mais compétitive malgré tout), plus proche des peuples (mais malgré tout gérée d’en haut par des gestionnaires spécialisés). Elle ne veut pas un autre monde, mais une autre mondialisation, moins libérale (mais libérale tout de même), plus sociale (mais compétitive tout de même), plus démocratique (mais tout de même efficacement gérée). La social-démocratie veut gérer l’ensemble systémique à sa manière. Elle veut en préserver le noyau, ce qu’elle considère comme l’efficacité productive capitaliste, et pour elle l’économie de marché est démocratique, le profit indispensable à l’emploi. Elle veut la dictature du capital sur le travail, mais autrement, l’économie de marché libérale, mais autrement, le profit, mais autrement. Elle est la force gestionnaire alternative. Elle l’a prouvé chaque fois qu’elle était au pouvoir, c’est elle qui réussit l’œuvre de Reagan ou de Thatcher là où la droite traditionnelle ne réussissait pas.

Constat
Le projet social-démocrate, une lente mutation, réforme après réforme, du capitalisme libéral vers un capitalisme dit social, prend l’eau de toute part. Le projet était basé sur l’Etat/Nation, celui-ci correspondait à une étape déterminée du capitalisme, alors que la production industrielle et le savoir-faire des travailleurs étaient concentrés et relativement protégés au sein de quelques pays du Nord de l’hémisphère. Cela permettait une certaine marge de manœuvre distributive et un emploi relativement protégé.

L’évolution du capital vers une domination de sa composante financière doublée de la perte de l’exclusivité du savoir-faire des travailleurs des pays industriels ont fait exploser ces marges de manœuvre. Le capital n’a plus d’attache nationale et les travailleurs des pays industrialisés du Nord ne sont plus protégés par l’exclusivité de leur savoir-faire technologique, ils sont environ 600 millions de travailleurs parmi les 4 milliard, la plupart des candidats à l’emploi salarié, qu’en compte le monde. La politique de réformes social-démocrate est mise à male par l’évolution systémique.

La social-démocratie européenne cherche à la reconstruire sur le plan européen. Elle n’est pas éloignée des positions souverainistes, mais reportées au niveau d’un super Etat européen. Toute sa politique et les « sacrifices momentanés » demandés aux travailleurs est motivée par cette perspective.

Mis à part qu’elle ne voit son salut que dans la construction européenne, la social-démocratie n’a pas de projet, elle est gestionnaire, elle n’a donc pas d’autre « projet » que la gestion efficace de l’ensemble systémique en place. Peut être a-t-elle parfois plus d’état d’âme, surtout dans les périodes électorales, mais elle n’est qualitativement pas différente de la droite classique politiquement correcte. C’est en ce sens qu’elle est la gauche politiquement correcte, elle ne remet pas en cause l’essentiel, le profit capitaliste, le jugeant comme une preuve de son efficacité gestionnaire.