travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


A propos du « supercapitalisme », dernier ouvrage de Robert Reich

jeudi 16 octobre 2008 par Christian Tirefort, Eric Decarro

Robert Reich a publié en 2007 (soit avant le déclenchement de la « crise des subprime ») un ouvrage intitulé « supercapitalisme ». Rappelons que Robert Reich a été ministre du travail sous l’administration Clinton et qu’il enseigne actuellement la politique publique à l’Université de Berkeley.

Dans son ouvrage Reich reconnaît qu’un saut qualitatif a eu lieu au sein du capitalisme. Comprendre ce saut est utile, voire indispensable, pour analyser correctement la crise qui a éclaté depuis l’affaire des "subprime" aux Etats-Unis".

1ère partie : résumé du livre de Robert Reich : du « capitalisme démocratique » au « supercapitalisme »

Il semble intéressant de résumer dans cette première partie les points essentiels de ce livre. Si certains éléments de contenu paraissent critiquables, comme par exemple le recours à la notion de « capitalisme démocratique » pour caractériser la phase des 30 années d’après-guerre, d’autres paraissent en revanche tout à fait pertinents : Robert Reich repère le changement de « paradigme » (ou changement de « période ») survenu au sein du capitalisme à partir du milieu des années 70, avec le passage d’un capitalisme à dominante industrielle vers un capitalisme à dominante financière (selon Reich : le passage d’un « capitalisme démocratique » au « supercapitalisme »).

La mise en évidence de ce changement, ainsi que la critique de la nouvelle phase, vont au-delà des conceptions en vigueur chez la plupart des organisations d’extrême-gauche qui soit considèrent que le capitalisme est toujours égal à lui-même et n’a donc pratiquement pas connu de changements au cours de la seconde moitié du 20e siècle (voire même depuis son origine), soit attribuent la montée en puissance du néo-libéralisme ces 30 dernières années - qu’ils ne peuvent nier - à de simples changements des rapports de forces politiques (sous-entendu : ceux-ci pourraient être inversés dans le cadre du système actuel, à condition de mener au sein de ses institutions une politique véritablement de gauche et de mobiliser les salariés dans ce sens).

Reich met l’accent sur le système, sur les effets de la structure, non seulement dans le fonctionnement de l’économie capitaliste mais aussi dans le champ politique. Le passage d’un capitalisme basé sur une poignée de géants industriels planifiant leur développement et leurs débouchés au « supercapitalisme » dominé par une compétition acharnée sur les marchés et le primat absolu de la rentabilité financière a évidemment généré des changements significatifs dans le champ politique (en particulier dans les politiques des Etats nationaux). La description qu’en donne Robert Reich à partir de l’exemple américain est plutôt convaincante.

Sa critique dépasse celle de nombreux théoriciens de l’extrême-gauche qui font de la politique, donc de l’action subjective des acteurs dans ce champ, l’alpha et l’oméga de toutes choses, sans en voir les déterminations systémiques qui ont profondément changé les règles du jeu par rapport à la période 1945-1975. Prendre en compte les déterminations que génère cette nouvelle phase du capitalisme dans le domaine politique est une nécessité. C’est la condition sine qua non d’une véritable autonomie politique de la gauche, autonomie qui, aujourd’hui plus que jamais, suppose un projet de société transgressant le système ; seul un tel projet donnera une perspective à des luttes plus immédiates pour des réformes et évitera que celles-ci soient dénaturées et récupérées par les puissantes logiques du « supercapitalisme ».

L’analyse de Reich porte essentiellement sur les Etats-Unis, mais il ne manque jamais une occasion de mettre en évidence les similitudes de développement et de modèle dans les autres régions du monde, Europe et Asie essentiellement.

Son livre fourmille d’informations à l’appui de sa thèse principale qu’on peut résumer comme suit : on est passé d’un capitalisme qu’il qualifie de « démocratique » et qu’il nomme souvent « le not quite golden age », lequel a constitué le modèle dominant dans la période de l’après-guerre 1945-1975, au « supercapitalisme » qui émerge à la fin des années 70 et domine actuellement.

Par sa formule « not quite golden age », Reich évite d’idéaliser la phase d’après-guerre qui à côté de caractéristiques plutôt positives comportait aussi certains traits négatifs [1].

Les traits marquants des deux modèles

Pour Reich, le « capitalisme démocratique » se caractérise par la domination d’une poignée de grandes entreprises industrielles sur l’économie [2] ; ces entreprises géantes, monopoles ou oligopoles, avaient peu de compétiteurs sur leurs segments de produits ; elles étaient ainsi assurées de trouver des débouchés pour leur production de masse dont elles pouvaient relativement planifier le développement ; leur position de monopole leur permettait par ailleurs de maintenir des prix élevés qui garantissaient des marges confortables.
Selon Robert Reich, les grandes compagnies de l’époque ne pouvaient pas risquer la compétition. Leur production devait être planifiée longtemps à l’avance avec un degré élevé de confiance qu’elles seraient vendues à un prix raisonnable. « La technologie de production de masse, avec l’engagement de temps et de capital qu’elle suppose, signifie que les besoins du consommateur doivent être anticipés en termes de mois, voire d’années » explique John Kenneth Galbraith, qui ajoute : « la grande corporation par conséquent doit exercer un contrôle sur ce qui est vendu. Elle doit exercer un contrôle sur ce qui est offert. Elle doit remplacer le marché par la planification. Beaucoup de ce que les firmes considèrent comme du « planning » consiste à minimiser, voire à se débarrasser des influences du marché ».
Les grandes firmes de l’époque présentaient une autre caractéristique qui les distinguent des grands groupes financiers actuels : leurs PDG tendaient à prendre en compte dans leurs décisions la pluralité d’intérêts en présence (communautés locales, réseau des fournisseurs ou des sous-traitants, détaillants, salarié-e-s du groupe, actionnaires). Cette prise en compte était alors parfaitement compatible avec la stratégie des firmes axée sur le profit. Pour exprimer cette idée de l’intégration d’une pluralité d’intérêts dans les décisions des dirigeants des grandes firmes, Reich va même jusqu’à considérer que ces PDG agissaient alors en « corporate statesmen » ou en « industrial statesmen ». La formule « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique » caractérise bien l’esprit de cette période.

Citant un économiste de l’époque, Robert Reich met en évidence la relative convergence entre intérêts des grandes firmes et intérêt national (ou intérêt public) qui caractérise cette période : « les grandes compagnies semi-monopolistes peuvent être converties en agents économiques agissant dans l’intérêt national. Les corporations ne doivent pas être brisées mais régulées dans l’intérêt public ». Ainsi, toutes étant soumises aux mêmes règles, les régulations publiques ont tendu à réduire la concurrence entre les entreprises.

Il est par ailleurs incontestable que le développement de ce capitalisme à dominante industrielle (appelé « le capitalisme démocratique » par Reich) ne peut être compris qu’en référence à la phase de reconstruction de l’après guerre, mais aussi au contexte de la « guerre froide » et de la compétition entre « modèle capitaliste occidental » et « modèle socialiste » incarné par l’URSS. Selon Reich, cette compétition a été un puissant stimulant pour engager aux Etats-Unis des investissements publics à grande échelle dans l’éducation, la recherche, mais aussi dans les infrastructures, le domaine aérospatial et celui de l’armement. Un nombre important de grandes compagnies américaines ont bénéficié des commandes du département de la défense [3].

Cette période du « not quite golden age » s’est caractérisée par une très forte augmentation de la productivité du travail et un relatif partage de ses fruits entre capital et travail. Dès 1945, les travailleurs et travailleuses nord-américains ont exigé leur dû après les sacrifices consentis par eux durant la 2ème guerre mondiale. Les grandes grèves de l’immédiat après-guerre ont brisé la résistance des grandes firmes et ont ainsi débouché sur une sorte d’alliance entre les grands oligopoles (le big business) et le big labor (les grands syndicats qui organisaient alors une grande partie des salarié-e-s américains/nes). Durant cette période le niveau de vie des salarié-e-s s’éleva, leurs conditions de vie et de travail s’améliorèrent [4] et dès 1945 le pourcentage de syndiqués aux Etats-Unis s’établit durablement à 40 % de la population active. Fondée sur une loyauté à vie à l’entreprise, la sécurité de l’emploi était de plus quasiment assurée pour la majorité des salariés américains.
Les grandes unités industrielles n’avaient alors aucune crainte de perte de compétitivité, car elles étaient toutes soumises à des hausses de salaires identiques dans toute la branche ; de plus, en raison de leur position de monopoles ou d’oligopoles, et de la sécurité de leurs débouchés, elles pouvaient répercuter sur les prix tant les augmentations salariales concédées que leurs impôts en faveur des collectivités locales.

La consommation croissante des ménages assurait des débouchés aux productions de masse des entreprises américaines, les économies nationales fonctionnant encore de manière relativement étanche. « La production de masse était profitable car la classe moyenne - en voie d’élargissement durant cette période – avait les moyens d’acheter ce qui pouvait être produit en masse » écrit Reich. Cette classe moyenne constituait ainsi « un rempart pour la démocratie ». Il constate aussi que les inégalités de revenus se sont nettement réduites aux Etats-Unis durant cette période et que les citoyens américains exprimaient alors une grande confiance dans la démocratie et dans leur gouvernement.

Emergence et développement du « supercapitalisme »

Selon Robert Reich, « le supercapitalisme » émergea dans les années 70 pour devenir dominant à partir des années 80. Contrairement au « capitalisme démocratique » il se caractérise par une compétition à outrance entre les entreprises. Ce changement de période est marqué par le retour en force du marché. L’économie américaine s’y est structurellement transformée et orientée vers des marchés beaucoup plus compétitifs, un changement qui s’est répercuté ensuite au reste du monde. « Le pouvoir s’est ainsi déplacé en direction des consommateurs et investisseurs, mais au détriment des citoyens » écrit Reich. Les aspects démocratiques du capitalisme ont décliné. La classe moyenne s’est affaiblie. Les « corporate statesmen » ont disparu. La confiance des citoyens/nes dans le gouvernement a fortement diminué.

Dès le milieu des années 70, les grandes entreprises américaines ont en effet commencé à chanceler. Leurs ventes, profits et emplois sont devenus plus volatiles et leur position compétitive plus précaire. Les progrès de la productivité - très rapides durant les années 50 et 60 - ont brusquement ralenti au début des années 70. Un effet qu’on peut attribuer à la crise de surproduction des années 73-74. Les grandes firmes ont commencé d’être concurrencées par des entreprises recourant aux nouvelles technologies développées dans le cadre des programmes d’investissements publics dans les domaines spatiaux ou de l’armement.

Ces technologies permettent en effet de produire des séries plus petites à des coûts aussi bas que pour une production de masse. De nouvelles entreprises entrent sur le marché et concurrencent les anciennes entreprises, souvent installées dans la routine. Une instabilité économique générale en résulte, de ce fait les entreprises se livrent une lutte acharnée tant pour leur profit que leurs débouchés. Désormais, les firmes ne peuvent désormais plus planifier leur développement de manière régulière car elles ne sont plus assurées d‘écouler leur production. Les marges de manœuvre pour répercuter sur les prix les éventuelles augmentations des coûts salariaux et sociaux se réduisent.

Compte tenu de la diffusion des savoirs-faire au niveau planétaire que permettent les nouvelles technologies, la production tend à se mondialiser. Le monopole industriel des pays riches est battu en brèche par certains pays du Sud ou de l’Est où la productivité du travail est désormais quasi équivalente dans certains secteurs et entreprises en tous cas, mais avec des salaires beaucoup plus bas. Les grandes firmes investissent dans le monde entier et délocalisent massivement la production vers les pays à bas salaires. Ainsi le capital tend à perdre ses attaches nationales tandis que les Etats/Nations perdent l’autonomie de leur politique économique.

Selon Reich, sous peine d’être acculé à la faillite ou d’être débarqué par ses actionnaires chaque PDG est désormais contraint de faire de la rentabilité et de faire mieux que ses concurrents. Le capital financier est en effet très volatile, en cas de contre-performance de l’entreprise il peut se retirer du jour au lendemain pour aller se fixer là où les taux de rentabilité sont supérieurs.

Remarquons ici que ce point – la concurrence exacerbée entre les entreprises pour le profit – est généralement occulté par l’extrême-gauche qui ne veut voir dans le capitalisme et dans les classes dominantes qu’un bloc monolithique, tandis que les travailleurs/euses seraient eux/elles systématiquement déchirés par le capital, mis en concurrence. L’extrême-gauche considère par ailleurs que les classes dominantes au niveau mondial maîtriseraient leur système, alors qu’elles y sont au contraire soumises en s’efforçant d’en gérer les contradictions pour le perpétuer. Par exemple, elles subissent la crise actuelle, elles ne l’ont évidemment pas décidée. L’extrême-gauche présente souvent la concurrence entre travailleurs/euses comme la résultante d’un plan machiavélique des capitalistes, lequel générerait ainsi une attitude subjective hostile de travailleurs nationaux contre les travailleurs migrant-e-s ou contre les travailleurs des pays à bas salaires. Cette position est évidemment encouragée par l’extrême-droite xénophobe. L’extrême-gauche est incapable de voir qu’il s’agit bien plutôt des effets sur les travailleurs/euses de la lutte que chaque capitaliste livre pour son propre profit contre celui des autres, c’est donc une résultante de mécanismes systémiques.

Pour en revenir à la thèse de Reich, tout comme les investisseurs qui cherchent désormais le meilleur « retour sur investissement », les consommateurs cherchent à tirer parti de la meilleure offre sur le marché (à faire le meilleur « deal »), ce qui explique la montée en puissance durant cette période d’une firme comme Wal-Mart aux Etats-Unis. Celle-ci est basée sur une politique visant en toute priorité à comprimer les prix, ce qui suppose une pression permanente sur les coûts salariaux et les avantages sociaux concédés aux travailleurs, le refus de toute implantation syndicale dans l’entreprise et un harcèlement constant des fournisseurs pour qu’ils coupent au maximum dans leurs coûts, quitte à ce qu’ils délocalisent leur production vers les pays à bas salaires [5].

Dans un tel contexte, le pacte entre grandes entreprises et syndicats est condamné, il en est de même du (très) relatif partage des progrès de la productivité entre capital et travail.

Selon la thèse centrale de Robert Reich, cette évolution est tout à l’avantage des consommateurs et des investisseurs (sous-entendu les épargnants que nous sommes pour la plupart [6]), mais elle porte gravement atteinte à nos intérêts de citoyens/nes.

Pour Reich, Wall Street était autrefois au service de l’industrie, mais désormais c’est l’industrie qui est au service de Wall Street. Cette formulation force peut être le trait pour la première période, mais Reich voit juste sur l’essentiel : le changement intervenu entre les deux périodes est net. Il signale par là qu’on est passé d’un modèle de capitalisme à dominante industrielle à un capitalisme à dominante financière.

Ouvrons ici encore une parenthèse : l’extrême-gauche a tendance à nier ce point qui pourtant revêt une importance décisive, non seulement du point de vue des conditions des luttes économiques mais aussi de la nature des crises et de leurs effets sur le champ politique. L’extrême-gauche continue en effet très largement de fonctionner sur le modèle ancien et tend à nier la pression coercitive qu’un capital financier ultra mobile exerce sur le capital industriel. Elle tend à nier que toutes les entreprises sont aujourd’hui réduites à l’état d’actifs financiers, qu’elles sont désormais en permanence comparées entre elles sur les marchés financiers du seul point de vue de leur taux de profit. Elle continue de croire à l’autonomie et la domination du capital industriel (avec l’image d’Epinal du patron seul maître chez lui) par rapport au capital financier, elle ignore ainsi le caractère beaucoup plus intégré et « totalitaire » du système, elle nie les limites auxquelles les luttes économiques des syndicats sont confrontées dans ce nouveau contexte. Elle croit encore à l’étanchéité des économies nationales, donc à la capacité des Etats de déterminer souverainement leur politique économique et sociale dans le cadre de la mondialisation actuelle. L’extrême-gauche ne peut ainsi voir les limites que ce nouveau contexte impose aux politiques de réformes progressistes dans le cadre des Etats/Nations.

Ajoutons encore que cela a des conséquences en terme de division internationale du travail : un pays comme les Etats-Unis, autrefois archi-dominant du point de vue de la production industrielle, délocalise aujourd’hui ses activités productives, par exemple en Chine, mais il conserve jalousement sur son territoire les activités financières mondiales ou le siège des sociétés qui investissent massivement en Chine, les brevets et la recherche fondamentale, tout ce qui concerne les nouvelles technologies spatiales ou militaires, bref toutes les activités qui lui permettent à la fois d’exercer sa domination en termes de captation de profits générés par les travailleurs/euses dans le monde entier et de maintenir sa suprématie sur le plan scientifique, technologique ou militaire.

Reich décrit aussi de manière très critique les effets du « supercapitalisme » sur différents aspects qui nous concernent en tant que citoyens/nes : salaires et conditions de travail attaqués, « classe moyenne » qui tend à être laminée, inégalités de revenus galopantes, rupture du relatif compromis entre capital et travail, rupture du lien entre entreprises et communautés locales, destruction de l’environnement, solidarités mises en pièces, atteintes croissantes à la décence, dégradation de la vie politique et discrédit croissant de celle-ci auprès de la population. Les managers sont désormais orientés sur la seule dimension de la rentabilité financière et n’agissent plus depuis longtemps en « corporate statesmen ».

Selon Robert Reich, toutes les institutions qui préservaient autrefois nos intérêts de citoyens, à savoir syndicats forts, communautés locales prospères, Etat lui-même sont aujourd’hui attaqués, affaiblis ou pervertis. Ils sont en leur contenu désormais soumis au « supercapitalisme ».

Ainsi le politique aux Etats-Unis est dorénavant déterminé par l’argent et les milliers de lobbyistes représentant les intérêts particuliers des entreprises et de la finance qui s’activent à Washington, tandis que l’influence des syndicats ou des communautés urbaines autrefois relativement forte au sein des institutions politiques est désormais nettement affaiblie. Lors des campagnes électorales et dans l’exercice de leurs fonctions les politiciens se soucient avant tout de l’intérêt de leurs donateurs et n’entendent plus guère la voix des salarié-e-s ou des communautés locales de leurs Etats. Reich considère que cette évolution affecte les deux partis, les démocrates tout autant que les républicains.

Critique de Reich à la notion de « corporate responsibility »

Reich consacre aussi un bon chapitre à critiquer la notion très en vogue actuellement de « corporate social responsibility », de gouvernance sociale des firmes.

Dans le contexte concurrentiel actuel il considère comme « contre-nature » que les entreprises et le big business fassent autre chose que de s’efforcer d’atteindre les profits maximums pour satisfaire leurs actionnaires. Il justifie d’ailleurs par la loi de l’offre et de la demande les traitements pharamineux accordés aux PDG, justement parce que peu nombreux sont ceux qui savent diriger une entreprise sans égard pour personne et savent prendre des décisions impopulaires nécessaires à faire monter le cours des actions de la compagnie.

On ne saurait évidemment être d’accord avec son argumentation qui légitime les logiques du supercapitalisme bien qu’il en critique tout au long de son ouvrage le contenu destructeur ; cela ne doit cependant pas nous empêcher de souligner ce qu’il y a de juste dans son jugement, en l’occurrence sa mise en garde contre ceux qui dans le contexte actuel voudraient nous faire croire à la possibilité d’une prise en compte d’une quelconque responsabilité sociale par les grandes compagnies. Reich indique clairement que c’est pure illusion ou alors que ce serait uniquement dans l’intérêt stratégique égoïste de l’entreprise que certaines décisions dans ce sens seraient prises ; de telles actions sont généralement sans lendemain ou ne constituent que des coups de pub pour améliorer l’image de l’entreprise, donc sa compétitivité sur le marché et sa rentabilité.

De même il rompt une lance contre les ONG ou les activistes qui ciblent leur campagne sur une seule entreprise, sans faire l’effort de vouloir changer les lois s’appliquant à toutes les entreprises. Selon lui, contraindre une seule entreprise à revoir par exemple sa politique salariale, c’est ouvrir une brèche par laquelle une autre entreprise pourra s’introduire sur le marché, non obligée qu’elle serait de respecter, elle, les mêmes standards en matière de salaires ou de conditions de travail.

2ème partie : Nos critiques au contenu du « supercapitalisme » de Reich

Voici maintenant les critiques que l’on peut adresser, selon nous, à l’ouvrage de Reich :

A. Désaccord sur la cause essentielle du changement

Si le changement structurel du capitalisme est correctement signalé et si le contenu du modèle dominant dans chacune des périodes étudiées est assez justement décrit, Reich occulte la cause de ce changement, ou plutôt il la dévie sur un facteur qui ne saurait constituer, selon nous, la cause essentielle de ce passage au « supercapitalisme ».

En effet Reich attribue aux nouvelles technologies développées à grands frais par l’Etat américain durant la guerre froide, ainsi qu’à leur application à l’économie, la cause principale du changement. Pour lui, ce sont ces nouvelles technologies, en premier lieu l’informatique mais aussi les révolutions intervenues dans les matériaux, ainsi que l’efficacité et la rapidité croissantes des transports et communications qui expliqueraient la déstabilisation du modèle ancien basé sur la domination monopolistique ou oligopolistique de certaines firmes dans les différents secteurs d’industrie, la production de masse planifiée, les débouchés assurés, l’absence de compétiteurs et les prix élevés leur assurant des marges confortables.

A juste titre par contre, Reich relègue au second plan une explication fréquemment avancée selon laquelle les thèses des économistes universitaires néo-libéraux constitueraient la cause principale de ce changement. Selon lui, ce sont avant tout les circonstances nouvelles qui ont mené les entreprises à s’y intéresser ; c’est donc par pur pragmatisme qu’elles ont agi en fonction d’elles. Robert Reich a aussi raison de critiquer ceux/celles qui invoquent des causes purement subjectives, comme la cupidité des managers, pour expliquer le passage de ce qu’il nomme le « capitalisme démocratique », à ce qu’il nomme le « supercapitalisme ». Il explique très bien que ces éléments subjectifs ne sont en réalité que des effets de la structure, et non des causes originelles.

Il rejette de même à l’arrière-plan des facteurs comme l’inflation ou le tour de vis monétaire de Paul Volker, président de la Réserve fédérale américaine, qui, au début des années 80, a débouché sur une brusque hausse des taux d’intérêt. Ce sont bien plutôt pour lui des effets induits de ce changement de période que de véritables causes de celui-ci, un jugement pertinent selon nous : l’inflation fut en réalité une première réaction visant à contrer un effet systémique, la baisse de rentabilité du capital constatée à la fin de la première période étudiée, alors que le tour de vis monétaire de Paul Volker visa au contraire à rectifier le tir dans le but de préserver les actifs financiers dont la valeur s’érodait sous l’effet de l’inflation.

Il est certain que la révolution technologique a contribué à dynamiter les situations acquises et facilité l’accès aux savoirs-faire industriels à l’échelle mondiale, tendant ainsi vers une égalisation de la productivité du travail dans les unités de production, alors même que les niveaux de revenus salariaux sont demeurés hautement inégaux entre pays riches et pays émergents. L’évolution technologique a ainsi contribué à la mondialisation. Elle a probablement aussi joué un rôle dans le triomphe du modèle capitaliste occidental et l’effondrement du modèle de l’URSS. Les nouvelles technologies ne sauraient cependant constituer par elles-mêmes la cause essentielle du tournant intervenu. Celle-ci doit bien plutôt être cherchée dans le fonctionnement du système lui-même (cause endogène au système), dans le fait que ce modèle de l’après-guerre, malgré son aspect plus distributeur que le modèle qui l’a supplanté, avait mené à des accumulations capitalistiques de plus en plus difficiles à nourrir en profit. Ce sont ainsi les mécanismes mêmes qui ont mené à ces suraccumulations qui sont responsables de l’« épuisement » du modèle d’après guerre.

Ces nouvelles technologies ont été appliquées dans l’économie sous l’effet de la concurrence accrue que les capitalistes devaient désormais se livrer pour survivre en tant que capitaliste. Leur usage industriel et commercial a été développé à ce moment-là, et pas avant ni après, parce qu’elles existaient et que c’est alors qu’elles sont devenues opérationnelles. Le facteur qui a poussé à leur généralisation, au risque de précipiter la chute du modèle antérieur pourtant beaucoup plus intégrateur, est donc la peur de finir chez les perdants, voir de disparaître en tant que capitaliste.

On ne saurait simplement expliquer ce changement de paradigme du capitalisme qui est un processus complexe, par la seule évolution technologique – qui en est un facteur indiscutable - en laissant dans l’ombre les changements intervenus dans la structure du capital et, ensuite, conséquemment, dans les rapports sociaux. Ce n’est pas l’évolution technologique qui mena à la primauté des « lois du marché » sur les régulations étatiques, ce n’est pas elle non plus qui nous a fait passer d’un modèle basé sur un relatif compromis entre capital et travail à un modèle dans lequel le but essentiel, sinon exclusif, des entreprises est désormais de créer de la « valeur ajoutée pour les actionnaires ».

Invoquer l’évolution technologique comme cause essentielle du changement ne répond pas non plus à la contradiction suivante : pourquoi donc des technologies qui améliorent puissamment la productivité du travail devraient-elles être la cause d’une pression généralisée à la baisse des salaires, à un grignotage systématique des droits sociaux, ou encore à la destruction de l’environnement ?

Dans son souci d’épargner les rapports sociaux dominants Reich ne s’attaque pas aux mécanismes fondateurs du système, surtout pas aux rapports marchands et à la production orientée par le seul profit, des buts de plus en plus exclusifs du système. Il désigne les nouvelles technologies comme responsables par elles-mêmes du changement aboutissant à ce qu’il appelle « un supercapitalisme ». Ces nouvelles technologies – et leur application généralisée - sont pourtant subordonnées aux rapports sociaux dominants ; les présenter comme cause du « supercapitalisme » alors qu’elles sont une expression des progrès du savoir humain, c’est donc occulter le caractère destructeur et régressif de ce « supercapitalisme » et le présenter par la bande, par un effet de « ricochet », comme un aboutissement indépassable dans le domaine économique.

B) La crise de rentabilité comme cause réelle du changement

A notre sens, le problème essentiel auquel s’est heurté le modèle capitaliste dominant dans les années 60-70 est une crise de rentabilité.

Les énormes compagnies industrielles de cette période étaient certes lourdes et peu mobiles. Elles fonctionnaient sur la base d’une forte immobilisation de capital (bâtiments, installations, machines, mais aussi matières premières et auxiliaires consommées en grandes quantité pour assurer une production « de masse »). A partir d’un certain point de leur développement – passée la période de reconstruction d’après-guerre et d’essor du modèle – elles se sont heurtées à une contradiction indépassable dans le cadre du système, à savoir une capacité de produire d’une manière quasi-illimitée confrontée à la capacité de consommation limitée des grandes masses. La crise de surproduction de 1973-74 a marqué dans ce sens un coup d’arrêt brutal à l’expansion quasi-continue de l’après-guerre. C’est de là que date le brusque affaissement de la rentabilité du capital. Les difficultés de vendre et de réaliser la valeur des marchandises produites (non seulement la partie correspondant au remplacement des valeurs avancées dans la production mais aussi la partie consistant en valeurs nouvelles issues de l’exploitation des travailleurs) se sont répercutées de manière rétroactive sur la production.

La bourgeoisie interpréta cela comme une perte de productivité du travail, alors qu’il s’agissait en réalité d’une perte de rentabilité du capital. Elle réagit en cherchant les moyens d’intensifier encore l’exploitation du travail, mesure qu’elle justifia en s’appuyant sur une campagne idéologique imposant l’idée que la baisse de rentabilité du capital provenait d’une baisse de la productivité du travail, alors qu’il s’agissait avant tout de difficultés accrues de réaliser la plus-value contenue dans le produit du travail. Ces difficultés accrues de réalisation de la plus-value ne provenaient pas d’un manque de production, mais d’un manque de consommateurs (ou d’une consommation n’évoluant pas au même rythme que la capacité de production) et peut-être aussi d’un appareil de production de plus en plus inadapté. Cela accentua la difficulté de trouver des débouchés rentables pour les énormes masses de capitaux accumulés durant la période 45-75.

C’est dans cette période, alors que le capitalisme à dominante industrielle prédominait encore, que se développa la contradiction résultant du rapport toujours plus déséquilibré entre la croissance quasi exponentielle du capital immobilisé dans les installations de production et celle nettement plus modérée du capital utilisé pour payer la force de travail employée. La contradiction est devenue explosive dans les années 70. Marx avait déjà mis ce type de contradiction en évidence. Il considérait justement que le travail humain constituait la seule source de valeur nouvelle [7] (avec les forces naturelles) et voyait la cause principale de la baisse tendancielle du taux de profit dans ce type de changement de la composition organique du capital, à savoir l’augmentation continue du « capital constant » (part du capital avancée pour les installations de production, les matières premières et auxiliaires) au détriment du « capital variable » (part du capital consacrée à l’achat de la force de travail, donc au travail vivant, seul créateur de valeur en définitive).

Une augmentation du taux d’exploitation de la force de travail et un accroissement du nombre de travailleurs exploités, donc une augmentation de la masse potentielle de profit, ne change rien au problème, le déséquilibre entre les capitaux fixés dans les moyens de production en constante croissance et ceux nécessaires pour payer la force de travail en relative stagnation s’accentue inexorablement avec l’exploitation du travail et se traduit nécessairement par une tendance à la baisse du taux de profit. En effet, le profit réalisé se rapporte à l’ensemble du capital utilisé.

Déjà Marx indiquait dans ses considérations sur la baisse tendancielle du taux de profit que dans des complexes industriels trop lourds, le feu vivifiant que le taux de profit constituait pour le capital allait s’affaiblissant. Les positions de monopole contribuent sans doute à un tel phénomène et cela explique partiellement ce qui s’est passé dans les années 70, mais une fois ou l’autre le capital rappelle tout le monde à l’ordre. La taille devenue trop grande des groupes industriels n’explique donc pas seule le passage d’un type de capitalisme à l’autre, c’est le taux de rentabilité qui est déterminant. Les concessions aux travailleurs, sous formes de salaires et d’avantages sociaux conséquents, n’expliquent pas plus le passage à la société financière, au « supercapitalisme » comme l’appelle Reich. Ces concessions harmonisaient plutôt le rapport entre capital constant et capital variable, elles tendaient à freiner l’accumulation capitaliste, donc la masse de capitaux à rentabiliser, elles étaient en réalité une contre-tendance à la baisse du taux de profit. La seule explication est qu’à partir d’un certain développement, le modèle industriel ne put plus absorber l’ensemble du capital, il était devenu incompatible avec les buts même du système, à savoir une accumulation illimitée de capital et un taux de profit croissant continuellement.

Il fallait rompre avec ce modèle et le remplacer par un nouveau, basé sur le renforcement de la compétitivité et de la rentabilité financière du capital des gagnants de cette compétition. Les perdants voyaient leur capital détruit. Les politiques de dérégulation et le primat du marché contribuèrent à cette rupture et permirent parfois de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit. Les accumulations de capitaux réalisées durant cette période 1945-1975, qui devaient toutes être rentabilisées ont donc conduit à la financiarisation de l’économie et débouché sur la domination du capital financier sur le capital industriel.

C. Critique de la théorie « des deux âmes en nous »

On ne saurait être d’accord avec la thèse de Reich prétendant qu’en tant que consommateurs et investisseurs nous serions nous-mêmes responsables, voire complices du passage au « supercapitalisme ». Selon lui, en effet, nous aurions deux âmes en nous, consommateurs et investisseurs d’un côté, citoyens/nes de l’autres.

Cette affirmation qui fait retomber sur les individus la responsabilité de développements qui sont systémiques est en complète contradiction avec son analyse du passage du « capitalisme démocratique » au « supercapitalisme », laquelle pointe essentiellement des effets de structure.

Reich a ainsi tendance à dissoudre les éléments structurels et il substitue la notion d’intérêts individuels à celle « d’intérêts collectifs ». Il présente Wal-Mart comme pouvant se prévaloir d’une union des intérêts des consommateurs individuels, en le choisissant ces derniers auraient ainsi opté, en tant qu’individus, pour le passage au « supercapitalisme » ; de même il présente les fonds de pension ou les mutual funds comme des expressions d’une union d‘intérêts entre les investisseurs individuels, lesquels auraient aussi opté pour le passage au « supercapitalisme », comme si chacun ou chacune, en tant qu’individu, avait le pouvoir de maîtriser les mécanismes du système, en l’occurrence de faire en sorte que l’argent issu de ses cotisations de retraite et concentré dans les fonds de pension n’y fasse pas fonction de capital financier.

Cette théorie sur « les deux âmes en nous » permet également de dissoudre la notion de « classe », et d’intérêts de classe, car il ne fait guère de doute que certains groupes d’individus profitent effrontément du « supercapitalisme » (Reich nous donne d’ailleurs nombre d’exemples), tandis qu’une majorité de la population en souffre.

Les consommateurs eux-mêmes sont aussi, dans leur grande majorité, des salariés ou des personnes qui vivent de leur travail ; ils pâtissent donc aussi « comme consommateurs » d’une évolution qui ne cesse de couper dans les jobs, d’éliminer les petites entreprises ou commerces, de tailler dans les salaires et de réduire les marges des indépendants, donc, globalement, d’empiéter sur le pouvoir d’achat de la grande masse des populations. Les salariés des pays du Nord pâtissent aussi en tant que « consommateurs » de la tendance à délocaliser la production vers les pays à bas salaires, ce qui supprime au passage les jobs mieux payés aux Etats-Unis, en Europe occidentale ou au Japon, cela pour augmenter les marges bénéficiaires. Ces délocalisations suppriment de toute évidence du pouvoir d’achat parmi les salariés des pays dits riches, tandis que le capital s’organise de plus en plus dans le seul but de capter des parts croissantes des richesses produites de par le monde.

Reich a de plus tendance à prendre pour argent comptant l’argument selon lequel les politiques néo-libérales qui caractérisent le « supercapitalisme » se traduiraient systématiquement par des baisses de prix dont profiteraient les consommateurs. Une foule d’exemples montrent que les privatisations d’entreprises publiques se sont traduites par des hausses souvent massives de prix. Cela infirme l’idée que le surcroît de concurrence éviterait les positions de monopole sur les marchés. Au contraire, chaque fois qu’ils le peuvent les groupes privatisés éliminent des concurrents et augmentent leurs prix pour toujours plus fortement rentabiliser leur capital.

Contrairement à ce que prétend Reich, si l’on considère les épargnants forcés que nous sommes dans le cadre de fonds de pension qui exercent une pression permanente sur les entreprises pour qu’elles augmentent leurs profits et réduisent dans ce but leurs coûts salariaux, nous devons bien admettre que ces épargnants forcés sont aussi des salariés, et que ceux-ci n’ont pas de véritable contrôle sur le devenir de leurs cotisations individuelles qui prennent la fonction de capital financier. Celui-ci se fond dans la masse de capital et obéit aussi aux déterminations du système, c’est-à-dire à la rentabilité. Les épargnants vivent ici une situation schizophrénique puisqu’ils sont appelés à encourager des décisions visant à augmenter la rentabilité du capital des caisses de pension, lequel contribuera à affaiblir leur position de salariés en général, donc leur position dans la société.

Par ailleurs, ces systèmes de retraite par capitalisation nous sont généralement présentés comme absolument sûrs, par opposition aux système de répartition, alors qu’ils sont directement exposés aux fluctuations parfois massives des valeurs que génèrent les crises financières de plus en plus fréquentes dans le « supercapitalisme ».

D) Critique de la notion de « capitalisme démocratique »

La notion de « capitalisme démocratique » que l’auteur accole au modèle capitaliste dominant dans les 30 années d’après-guerre est inacceptable. Il est vrai, ce modèle était plus perméable aux luttes et revendications des mouvements sociaux que l’actuel. Il était aussi plus perméable aux réformes politiques répondant aux besoins sociaux des salarié-e-s et des populations défavorisées dans les pays riches. En outre, dans ce modèle les Etats/Nations disposaient encore d’une relative autonomie pour définir leur politique sociale et agir sur leur économie.

Néanmoins, le travail y était aussi fortement soumis au capital ; les travailleurs et travailleuses y étaient soumis à une organisation tayloriste du travail, laquelle n’avait déjà rien de démocratique, et ils n’avaient rien à dire sur ce qu’ils produisaient ; la démocratie économique y était tout aussi inexistante que dans le supercapitalisme ; les discriminations frappant les femmes, les minorités ethniques ou les migrant-e-s étaient d’autre part bien présentes ; les pays du Nord profitaient par ailleurs largement de leur quasi-monopole sur les savoirs-faire industriels et pillaient sans aucun état d’âme les pays du Sud, tout d’abord dans le cadre de structures colonialistes, puis néo-colonialistes.

De plus, dans cette période de soi-disant « capitalisme démocratique », les Etats-Unis, agissant comme chef de file des Etats impérialistes, ont agressé des pays comme le Vietnam ou le Cambodge, fomenté des coups d’Etat, mis en place des dictatures sanglantes en Amérique centrale, en Amérique latine, en Asie, en Afrique, et ils ont souvent soutenu des régimes féodaux et réactionnaires. Parler d’un « capitalisme démocratique » fait peu de cas de cette réelle domination impérialiste et de ces interventions sanglantes contre des régimes parfois démocratiquement élus ou tendant à s’émanciper.

C’est aussi dans ce modèle que sont nées et se sont développées les conditions qui nous ont amené au « supercapitalisme », en particulier une énorme accumulation de capitaux dont la rentabilité – déclinante - devait être impérativement redressée. Il est donc inepte d’appeler à un retour à cette forme de capitalisme de l’après-guerre, comme le font différentes formations politiques, tant d’extrême-droite que d’extrême-gauche.

E) Absence de toute référence aux crises financières

Le texte de Robert Reich est centré sur les Etats-Unis. C’est pourquoi les points qui portent sur la mondialisation sont faibles, à l’exception de sa démonstration que le déséquilibre de la balance des paiements américaine occulte le fait que les entreprises américaines sont d’un point de vue financier parfaitement saines, non pas en raison de leur productivité propre mais parce qu’elles engrangent une grande partie des profits réalisés dans des pays comme la Chine. Il dit par contre peu de choses sur la tendance indiscutable des grandes firmes capitalistes à délocaliser leur production industrielle dans les pays à bas salaires, cela étant notamment possible grâce à l’accès facilité aux savoirs-faire permis par les nouvelles technologies. Il ne dit rien non plus sur les contraintes exercées sur les sous-traitants locaux pour qu’ils délocalisent eux-aussi sous peine de perdre les commandes de ces grands groupes. Sur ce point les pratiques diffèrent totalement entre le capitalisme dit démocratique et le « supercapitalisme ».

Reich dit peu de choses sur les crises financières qui ont émaillé la montée en puissance du « supercapitalisme ». Certes, son ouvrage a été rédigé avant la crise des subprimes, mais avant elle la crise mexicaine de 1982, le krach boursier de 1987, la crise mexicaine en 1995, la crise asiatique en 1997-1998, la crise de la « nouvelle économie » en 2001, la crise financière en Argentine en 2002 ont jalonné le parcours du dit « supercapitalisme ». Ces crises ont pris la forme de crises financières plutôt que de crises de surproduction classiques, mais elles ont toutes abouti à une destruction massive de capital et toutes ont produit d’énormes dégâts sociaux. Reich aurait dû s’interroger sur la raison de ce changement de forme des crises.

Il dit aussi peu de choses sur les déséquilibres que cette marche en avant vers le « supercapitalisme » engendre au niveau mondial, en particulier sur les déficits commerciaux croissants des Etats-Unis et les excédents gigantesques de la Chine ; il ne dit rien des problèmes qu’implique un modèle dans lequel la croissance mondiale est tirée par une (sur)consommation basée sur l’endettement tant des consommateurs individuels que des collectivités publiques des USA.

Enfin il ne dit rien de l’affaiblissement du droit international dans le contexte du supercapitalisme et des tendances croissantes à y régler les problèmes par la force (cf. la guerre en Irak décidée unilatéralement par les Etats-Unis et « vendue » à l’opinion publique avec le mensonge des armes de destruction massive). Il ne dit rien non plus de la destruction accélérée de l’environnement que cause aujourd’hui la domination sans partage du « supercapitalisme » au plan mondial.

F) Conclusion incohérente et très décevante

Au regard des critiques très incisives et pertinentes qu’il formule à l’encontre du « supercapitalisme » la conclusion de Reich est particulièrement décevante,

-  Après avoir consacré un chapitre aux transformations des conditions politiques dans le nouveau contexte, à la manière dont le « supercapitalisme » a submergé le politique et redéfini son contenu, notamment avec le primat de l’argent, le développement invraisemblable du lobbying auprès des institutions et les pressions exercées par les grandes firmes sur les parlementaires afin de faire adopter des lois visant à améliorer leur compétitivité contre celle de leurs concurrents, ou à réduire les désavantages pour elles de certaines lois.

-  Après avoir montré que le « supercapitalisme » devenait de plus en plus incompatible avec les droits des citoyens et décrit comment des institutions centrales comme les syndicats, les communautés urbaines, les associations de défense de l’environnement ou des droits humains sont aujourd’hui reléguées au second plan, voire devenues quasiment invisibles dans le cadre du « supercapitalisme ».

-  Après avoir montré comment le passage du « capitalisme démocratique » au « supercapitalisme » déterminait des modifications structurelles dans le champ politique lui-même,

Reich conclut en proposant une synthèse totalement artificielle entre le « capitalisme démocratique » et le « supercapitalisme », à savoir prendre le meilleur dans chacun d’eux, soit la démocratie et les droits des citoyens dans le capitalisme dit démocratique, les baisses de prix et la plus forte rentabilité des investissements dans « le supercapitalisme ».

Reich propose en effet de séparer strictement l’économique et le politique : selon lui, dans le champ politique il faudrait tendre à faire voter des lois qui rétablissent nos droits de citoyens, tout en imposant une régulation renforcée et des conditions de concurrence égales entre grandes firmes, cela sans porter atteinte à leur compétitivité et à leur recherche du profit… la quadrature du cercle !

La conclusion de Reich ne présente aucune cohérence par rapport au contenu souvent critique de son analyse du « supercapitalisme ». Basée sur l’acceptation acritique du système, elle l’amène en effet au final à justifier les politiques actuelles des grandes firmes et à sanctifier leurs buts, à savoir axer leurs efforts sur l’obtention d’un taux de rentabilité aussi élevé que possible ; elle légitime l’évolution qui a abouti à la primauté exclusive des lois marchandes sur l’économie, avec ce que cela implique, l’exclusion sociale, l’interdiction d’accès au marché d’une bonne partie de la population qui n’a que peu ou pas d’argent, ou ne peut s’en procurer ; elle légitime aussi les politiques de dérégulation, les privatisations qui soumettent aux lois du marché et du profit de larges pans des services publics. Ceux-ci faisaient autrefois primer le droit à la prestation sur la profitabilité, ce qui permettait l’accès de tous et toutes aux prestations. Aujourd’hui seules les personnes solvables ont accès à la santé (45 millions d’Américains ne peuvent se payer une assurance maladie !), à l’éducation, au logement ou peuvent s’offrir les services vitaux (électricité, gaz, etc.).

Certes, Robert Reich considère qu’en tant que citoyen il faudrait faire passer les postulats sociaux, environnementaux ou humains au travers de lois qui auraient la fonction de garde-fous partout où c’est nécessaire contre les tendances naturelles des grandes firmes.

Il voudrait ainsi réconcilier les 2 âmes qui nous habiteraient toutes et tous, d’une part donc, garder les avantages que le « supercapitalisme nous procurerait en tant que consommateurs et investisseurs, d’autre part, en tant que citoyens imposer des lois s’appliquant à toutes les entreprises, et ainsi, au final, favoriser une balance plus équitable entre nos intérêts de consommateurs et d’investisseurs et nos intérêts de citoyens/nes.

Mais tout cela est un vœu pieu : cela entre en contradiction avec les déterminations structurelles qu’exerce ce « supercapitalisme » sur les institutions chargées d’exprimer nos intérêts de citoyens. Reich nous a pourtant montré que le nouveau contexte les avait considérablement affaiblies. Il propose donc d’une pseudo solution qui tient plus de la méthode Coué que d’une prise sur la réalité.

La conclusion de Reich demeure donc soumise aux lois du système et elle est avantageuse à ceux/celles qui profitent du « supercapitalisme ». Même si certaines de ses descriptions concernant les changements de paradigme qui ont mené au « supercapitalisme » sont parfois intéressantes, ses solutions sont insipides et idéalistes.

Le vrai problème est dans les contradictions systémiques qui s’accumulent et se renforcent entre elles et qui ont mené :

-  à une moindre perméabilité des entreprises et des institutions aux revendications économiques et aux réformes sociales réclamées par les salariés ;
-  à un renforcement de la lutte concurrentielle que se livrent les capitalistes entre eux, avec ses effets destructeurs du point de vue économique, social et environnemental ;
-  à une chute brutale depuis les années 70 du taux de syndicalisation des salariés du secteur privé tombé désormais à 13 % ;
-  à des politiques anti-syndicales désormais de plus en plus dures des firmes.

Ces contradictions économiques et sociales accrues devraient nous pousser à travailler au contenu d’une alternative de système. Dans sa recherche éperdue de profit, celui-ci deviendra de plus en plus rigide, il restera aveugle aux effets destructeurs de sa manière de produire et de consommer, il fermera aussi de plus en plus les derniers espaces démocratiques.

[1Parmi ces traits négatifs, Reich mentionne la faible espérance de vie des retraités, les poches de pauvreté qui subsistent, les discriminations et le racisme à l’égard des noirs, la relégation des femmes dans certains emplois. On pourrait certes en mentionner d’autres : voir p. 12, notre critique de la notion de « capitalisme démocratique » avancée par Reich pour caractériser cette période.

[2Reich cite ainsi les 3 grands de l’automobile : Ford, Chrysler et General Motors ; les trois grands de la chimie : Union Carbide, Du Pont et Allied Chemical ; les deux grands de l’équipement électrique : Westinghouse et General Electric ; les trois grands de l’acier : United Steel, Republic et Bethlehem ; mais aussi Standard Oil pour le pétrole, etc ; selon l’auteur, durant la période considérée, moins de 500 entreprises étaient responsables de la moitié de la production industrielle américaine qui à cette époque équivalait à 25 % de la production industrielle totale des pays capitalistes. Toujours selon Reich, la phase de reconstruction de l’après-guerre a généré une forte expansion de l’industrie aux Etats-Unis dont la production en 1950 représentait 60 % de la production totale des 7 principaux pays capitalistes.

[3Pour Reich, l’application à l’économie des technologies développées dans le cadre du secteur public – et non dans celui des grandes firmes privées de l’époque – a été la cause décisive du passage du « capitalisme démocratique » au « supercapitalisme »

[4Selon Reich, durant la période 1945-1975, les salaires et avantages sociaux (asssurance maladie et accident, caisse de pension, etc) des salariés américains ont augmenté de 2,5 à 3 % par an

[5Selon un économiste américain interviewé dans une émission récente d’Arte, Wal-Mart importe massivement des marchandises produites en Chine et réaliserait lors de leur vente aux Etats-Unis une marge de 60 à 80 %. La plus grande partie des valeurs générées par le travail de salariés chinois payés au maximum 100 $ par mois est ainsi captée par le géant américain de la grande distribution.

[6Il évoque en particulier les mutual funds ou les fonds de pension qui cherchent en permanence le meilleur retour sur investissement, la meilleure rentabilité

[7Il considérait par contre que les moyens de production ne créaient aucune valeur nouvelle. Tout au plus pouvaient-ils transmettre leur propre valeur aux marchandises produites à condition qu’ils soient mis en œuvre par le travail humain. Une machine qui n’est pas sauvée des morts par le travail humain rouille et se dévalorise. Par son activité productive de valeur nouvelle, le travail humain contribue dans le même temps à conserver la valeur des moyens de production qui passe intégralement (dans le cas des matières premières), proportionnellement à son usure ou son obsolescence (dans le cas des installations fixes), dans la valeur des nouvelles marchandises produites.