travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


A propos d’une analyse économique de "solidaritéS"

Un "capitalisme suisse" existe-t-il vraiment ?

mardi 18 septembre 2012 par Christian Tirefort, Eric Decarro

SolidaritéS publie dans le numéro 210 de son journal une analyse qui porte le titre "De la situation actuelle du capitalisme suisse". Le fait est suffisamment rare pour le saluer et remercier ses auteurs Sébastien Guex et Pierre-Yve Oppikofer. Cela donne une accroche à une discussion importante. Disons-le clairement, nous avons des critiques à formuler sur plusieurs concepts clés. Les voici.

La notion de capitalisme suisse

On peut être d’accord avec les éléments de faits avancés dans le document, ou encore partager certains jugements figurant au début du texte sur la crise capitaliste. Par contre la notion centrale dans ce texte, celle de « capitalisme suisse », est très contestable. Elle conduit à une interprétation fausse et biaisée de la situation et débouche en fin de compte sur des orientations problématiques. On laisse en effet entendre que « des réformes qui induiraient une dynamique contradictoire par rapport à la logique même du capitalisme » pourraient être adoptées et s’avérer efficientes dans la seule Suisse.

Le concept de « capitalisme suisse » nous paraît une notion étroite, voire même « étriquée » ; elle enferme dans un cadre clos ; elle ne permet de comprendre ni les traits fondamentaux du capitalisme dans sa phase actuelle, ni la place spécifique de la Suisse dans ce cadre. Par conséquent le renoncement annoncé d’emblée par les auteurs au début de leur texte est tout à fait regrettable (« L’analyse de la crise économique et financière du capitalisme à l’échelle mondiale et européenne n’est guère abordée ici (crise bancaire et d’endettement des Etats, épuisement du modèle d’accumulation néolibéral, articulation de la crise écologique avec celle du capitalisme, particularités de la crise européenne, …) ». L’imbrication des différents Etats capitalistes dans le système aujourd’hui mondialisé est en effet ce qui devrait guider les stratégies des organisations qui se réclament d’une gauche radicale.

Ce n’est pas parce qu’en politique SolidaritéS intervient dans les institutions de l’Etat suisse (Etat fédéral, Etats cantonaux ou municipalités), et qu’il y est confronté aux représentants politiques de la bourgeoisie suisse qu’on peut analyser le capitalisme à partir d’un point de vue national et l’estampiller « capitalisme suisse ».

Aujourd’hui, le capital ne connaît pas de frontières. Il n’a pas d’intérêt spécifiquement national, il a des intérêts dans le monde entier et le capitalisme fonctionne comme un système mondial [1].
Les entreprises multinationales qui ont leur siège en Suisse, y compris celles qui sont nées dans le pays, comme Nestlé, les firmes de la chimie bâloise ou les grandes banques suisses ne sont pas (ne sont plus) des « entreprises suisses ». Quasiment toutes relèvent du capital financier qui a des intérêts au niveau mondial. La composition des conseils d’administration des groupes multinationaux (Crédit suisse, Nestlé, Novartis, etc.) ou la nationalité de leurs PDG le prouve [2] . Ces groupes ont tous les moyens de s’adresser directement aux présidents des Etats dans lesquels ils investissent.

Une analyse déphasée

L’analyse contenue dans ce papier est pour l’essentiel sous-tendue par des conceptions classiques qui relèvent de la phase de domination du capital industriel, caractérisée par la centralité du rapport patronat-salariés, et du rapport direct entre capital et travail. L’analyse est ainsi centrée sur le processus de production de la plus-value et sur les rapports de travail.

Une telle analyse tend à occulter le phénomène nouveau que constitue la domination croissante du capital financier sur l’économie mondiale. Ce capital financier tend en effet à se soumettre toutes les activités sociales, partout dans le monde. Tout, absolument tout, entreprises, Etats, activités sociales, ressources naturelles, individus, est soumis au marché, donc à ses rapports de forces, et reçoit un prix ; tout devient objet de spéculation.

La persistance d’une analyse basée sur le rapport direct entre le patronat et les salariés ne permet pas de comprendre les difficultés actuelles du syndicalisme et des mouvements revendicatifs. On continue de formuler des programmes de revendications et de réformes, comme si le système y était encore sensible et perméable. Ce n’est manifestement plus le cas.

Le texte parle ainsi principalement du capital productif qui est investi dans la production de biens et services ; il évoque le nombre de salariés exploités à l’étranger par le « capitalisme suisse », en plus des salariés exploités en Suisse même ; il parle de la compétitivité des firmes suisses, de la productivité du travail dans l’industrie suisse, de la plus-value réalisée ainsi par les firmes suisses.

Par contre le texte ne parle pas de la relation entre le capital géré par les banques et institutions financières en Suisse (11 à 15 % de la fortune mondiale [3] ), le nombre d’habitants de ce pays (0,4% de la population mondiale), et les emplois réellement créés. A un moment où le chômage ne fait que grimper et devient à certains endroits dramatique, cette thématique devrait pourtant être essentielle. Dans ce texte, il n’est jamais question non plus des capitaux financiers et spéculatifs, hypermobiles et omnivores, qui circulent dans le monde entier à la recherche frénétique de rendements financiers supérieurs à la moyenne (dans les périodes troublées, ces capitaux cherchent tout aussi fébrilement des points de chute leur permettant de maintenir au moins la valeur de leur capital, un phénomène qui n’est pas étranger au franc fort). On ne peut alors voir que le capital financier parasite et pervertit désormais toutes les activités sociales.

Il est certain que le capital financier vit aussi, fondamentalement, de l’exploitation du travail et cela à grande échelle, dans le monde entier. Mais il s’est autonomisé par rapport au capital investi dans une production réelle, il le domine désormais, et tend à vampiriser toutes les activités sociales qu’il juge rentables. Il se nourrit du profit issu de cette vampirisation.

Sur le plan politique cela se traduit dans la forte tendance du capital financier à s’affranchir de toutes les règles, qu’il s’agisse des normes sociales ou environnementales, pour lui seul compte le profit.
« Après moi le déluge ! » Tel est le mot d’ordre du capital financier. D’où l’aggravation incessante de la crise écologique [4], la montée en puissance d’une cupidité dévorante et d’un impudent cynisme de la part de ceux qui profitent du système ; d’où aussi parmi les populations un sentiment général de vide de sens. Ce système ne propose en effet pas le moindre but lié à l’intérêt commun ou à l’amélioration de la situation des peuples. Tout est centré sur le profit capitaliste et l’enrichissement sans partage d’une toute petite minorité.

A l’origine de la crise financière

Le capitalisme financier ne se distingue que très peu du capital spéculatif ; il est à l’origine de la crise financière des années 2007-2008 qui s’est ensuite convertie en crise économique mondiale : c’est la crise des « subprimes » qui a ouvert la phase de la crise dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Le capital financier ne comprend pas seulement les banques, institutions financières, fonds de pension basés sur la capitalisation et autres instruments financiers spéculatifs, il comprend aussi les multinationales. On croit généralement que ces dernières ne produisent que des biens ou services. C’est une erreur. Elles ne se contentent pas de produire, elles ont aussi une intense activité financière. Outre qu’elles pillent les ressources naturelles des pays pauvres et corrompent à cette fin leurs « élites » gouvernementales, elles détournent les législations fiscales nationales en faisant apparaître leurs profits dans des zones offshore franches d’impôts ou dans des pays pratiquant le dumping fiscal, dont la Suisse [5] ; elles sous-traitent massivement leurs activités productives en les délocalisant dans des pays à bas salaires et sans législation du travail ou normes environnementales dignes de ce nom.

Malgré la crise, la plupart des multinationales du CAC 40 en France, par exemple, continuaient encore récemment de réaliser des profits très importants. Ce n’est pas pour autant qu’elles investissent dans l’élargissement de leurs activités productives, en tous cas en France, vu l’affaiblissement de la demande globale et les difficultés de vendre, qu’elles accentuent par là-même. Même si le texte pointe à juste titre les changements intervenus depuis 30 ans dans la répartition des revenus entre salaires et profits [6] et le découplage entre le rythme de l’augmentation de la productivité du travail et la croissance nominale des salaires, le fait de ne pas voir dans toute leur ampleur les changements de la structure des activités des multinationales nous prive de la possibilité de situer correctement où en est le capitalisme, son état de pourrissement.

Les multinationales accumulent en réalité elles aussi des trésors de guerre qu’elles placent sur les marchés financiers. Dans bien des cas, elles tirent plus de profit de leurs activités financières que de la vente des marchandises qu’elles produisent.

Le capital financier domine politiquement

Le capital financier est devenu dominant politiquement dans le monde entier. On a pu le constater encore récemment lorsque les Etats se sont endettés à hauteur de milliers de milliards de dollars ou d’euros pour sauver le système financier mondial et renflouer les banques dont les actifs étaient gangrenés par des produits financiers pourris. Ces mêmes Etats sont par contre incapables, à eux tous, de dégager 30 milliards par an pour vaincre la faim dans le monde.

On pourrait penser que le monde financier a appris quelque chose de ses déboires financiers. Il n’en a rien été : dès qu’elles ont été renflouées, les banques, hedge funds et autres institutions financières ont repris de plus belle leurs opérations spéculatives sur les cours de change, les actions, les matières premières, les produits structurés, les dettes des Etats, l’accaparement des terres, etc. comme si rien ne s’était passé.

Comme le dit le sociologue Paul Jorion [7] , dans une interview au journal « Libération » : « qui pourrait croire qu’une régulation financière a été adoptée ou serait sur le point de l’être ? (…) Partout le rouleau compresseur de la dérégulation financière poursuit sa progression. Que propose la « troïka » (UE, BCE, FMI) lorsqu’elle impose ses diktats à la Grèce ? La poursuite de la dérégulation financière ».

Aujourd’hui non seulement les marchés financiers mettent sous pression les entreprises pour qu’elles atteignent des taux de rendement exorbitants au détriment des conditions de travail des salariés et au profit de leurs actionnaires, mais ils mettent aussi les Etats les plus vulnérables sous pression : ils imposent des taux d’intérêt de plus en plus prohibitifs qui les étranglent et menacent leur refinancement. Cela contraint ces pays à des politiques d’austérité draconiennes et les précipite dans une spirale infernale faite de dépression économique, de paupérisation brutale des populations, ceci sans la moindre diminution des taux d’endettement, bien au contraire.

Il s’agit d’un cercle vicieux puisque les banques européennes sont touchées en retour par les politiques d’austérité ou, comme en Espagne, par la multiplication des crédits douteux dûs à l’arrêt brutal des activités du secteur immobilier, à l’explosion du chômage et aux coupes dans les salaires et retraites. Actuellement, d’ailleurs, la crise de la dette des Etats de la zone euro, combinée aux politiques d’austérité, est en train d’ouvrir un nouvel épisode de récession économique à l’échelle mondial.

On pourrait citer d’autres symptômes de cette domination politique du capital financier, par exemple les plans d’aide de l’Union Européenne, de la Banque Centrale Européenne et du Fonds Monétaire International à la Grèce, au Portugal, à l’Irlande, à l’Espagne, à Chypre, bientôt à la Slovénie. Ceux-ci visent en toute priorité à permettre à ces pays de rembourser leurs créanciers, les propriétaires du capital financier, dans le cas particulier représentés par les grandes banques européennes. Ils visent aussi à gagner du temps pour permettre à ces dernières de se désengager [8] . Ces prêts, plus précisément ces lignes de crédit, sont conditionnés, ils comportent une contrepartie : des coupes sombres dans les budgets et des accélérations des programmes de privatisation. L’exemple de l’Espagne illustre bien ces procédés : la décision du gouvernement espagnol de renflouer Bankia à hauteur de 23 milliards d’euros et celle de l’Union Européenne de renflouer directement les banques espagnoles à hauteur de 100 milliards de dollars est liée à la décision du gouvernement Rajoy d’imposer une nouvelle cure d’austérité de 65 milliards d’euros frappant la quasi totalité de la population (baisse des allocations de chômage, des salaires de la fonction publique, des subventions au régions et hausse de la TVA) [9] .

Occultation du rôle de plaque tournante de la prédation capitaliste mondiale

Le papier parle abondamment de la situation exceptionnelle de la Suisse dans cette crise, du point de vue de son économie, de sa compétitivité et de la productivité du travail, de la plus-value réalisée en Suisse et à l’étranger par ses entreprises, de l’état de ses finances publiques, de son franc fort, de sa balance des transactions courantes, mais il avertit que cela pourrait changer. Pourquoi ?

Citons : « En effet, de même que le capitalisme allemand, le capitalisme suisse est largement tourné vers les exportations. Il est donc tributaire de l’évolution des débouchés dans les pays d’exportations de marchandises et de services. Il s’agit principalement de l’Europe, des USA, du Canada et dans une mesure croissante de la Chine et d’autres pays asiatiques. Toutefois, le recul des exportations n’aura un effet majeur sur l’emploi en Suisse que s’il se combine avec un fort recul de la demande sur le marché intérieur ».

Il y a dans ces lignes une sorte d’idéalisation de l’économie suisse érigée en modèle pour tous. Cette position sous-entend qu’il n’y aura crise en Suisse que si la situation de l’emploi dans le secteur secondaire devait se détériorer en raison de la chute des exportations [10] et d’un éclatement de la bulle immobilière se répercutant sur le secteur de la construction. Elle occulte presque complètement le fait que la Suisse tire l’essentiel de sa « richesse » de la gestion du capital financier, que dans la crise elle a renforcé sa position de plaque tournante mondiale de la prédation financière, et que si la crise s’accentue en Suisse ce sera peut-être en raison des répercussions de la crise européenne sur l’économie suisse, mais à coup sûr de la crise de son modèle économique, donc de sa fonction de plaque tournante de la prédation mondiale (sociétés de négoce international, spéculation sur les matières premières, accaparement de terres en Afrique, plaque tournante pour les mouvements de capitaux afin de faire émerger les profits dans des zones où ils sont faiblement taxés, voire pas du tout, etc.). Cela précipitera peut-être ensuite la crise dans le secteur secondaire.

Cette relation entre la fonction prédatrice de l’appareil financier suisse et son secteur secondaire est bien plus importante pour comprendre « l’exception suisse » que le renvoi à des considérations sur les capacités exportatrices de son secteur secondaire. Ce n’est aussi qu’au travers de cette relation et du capital en gestion que la question des emplois Suisse en Suisse ou à l’étranger peut être appréhendée.

Lorsqu’il parle de l’établissement des sociétés de négoce international, du secret bancaire et de l’évasion fiscale, des tentatives des concurrents de s’approprier et de capter des parts des activités de gestion de fortune dans lesquelles la Suisse s’est spécialisée, le texte évoque bien le rôle parasitaire de la Suisse, mais seulement comme un facteur parmi d’autres. Il n’en fait pas un élément explicatif de la fonction de la Suisse dans le capitalisme mondial (et non du seul capitalisme suisse). Le texte ne tire pas de conclusions pour l’axe central d’une politique de la gauche radicale dans ce pays, qui devrait être de montrer la différence entre une politique internationaliste et une politique subordonnée au bon fonctionnement du capital, qui ne prône la solidarité internationaliste que dans la mesure où elle ne remet pas trop en cause les particularités du capitalisme autochtone.

La Suisse ne se trouve pas, pour l’heure, dans une situation de victime de la crise de la dette souveraine, comme la Grèce par exemple, mais bien dans une situation de profiteur et de prédateur [11] . Cela n’empêche certes pas la bourgeoisie suisse, l’une des plus acquises au libéralisme économique et des plus conservatrices du continent, d’attaquer elle-aussi les salaires et les conditions de travail au prétexte du franc fort, de remettre en cause les protections sociales, de privatiser les services publics et d’adopter des lois répressives. Cependant ces éléments sont devenus non pas secondaires, mais dépendants, interdépendants, et ils ne se comprennent pas pris isolément.

La prédation financière fait partie du capitalisme mondial, elle est le capitalisme d’aujourd’hui. Preuve en est le fait que les politiciens − de droite ou de gauche − qui gèrent l’Etat fédéral, les Etats cantonaux ou les municipalités, cherchent tous à attirer des multinationales ou des hedges funds sur leur territoire. Ils le font au moyen d’une fiscalité plus que complaisante et des conditions de faveur. Ce fait est souligné dans le texte sous le titre « le dumping social continue d’être un atout majeur du capitalisme suisse », mais rien n’est dit sur ce que devrait être le rôle de nos élus dans les parlements, et a fortiori dans les exécutifs. Doit-on en déduire qu’il n’y a rien à dire et que la question concrète des élections n’a pas besoin d’être discutée, qu’elle est évidente… les élus font ou feront ce qu’ils peuvent !

Pour une formation politique qui se dit de la « gauche radicale », attaquer le rôle de plaque tournante de la prédation mondiale que joue la Suisse, le canton de Genève en particulier [12] , faire le lien entre la soumission au capitalisme mondial et ses effets sur les populations locales (crise du logement, volatilité des emplois vu les risques de délocalisation de la part des multinationales [13] , vie chère, suppressions de postes dans les services publics non régaliens, suppressions d’emplois dans les banques confrontées à une féroce concurrence internationale, etc.) devrait être une tâche prioritaire.

Autonomisation du capital financier par rapport au capital dit « productif »

Le capital financier s’est autonomisé par rapport au capital productif. Dans sa quête exclusive de profits financiers il ne connaît pas de frontières et cherche à s’affranchir de toutes les normes sociales ou environnementales. La gauche radicale doit voir les trois faits ci-après et agir en conséquence :

Premièrement, tout le tissu des moyennes et petites entreprises est totalement dépendant des banques qui accordent ou non leurs crédits et fixent leurs conditions ;

deuxièmement, toutes les entreprises de sous-traitance sont à la merci des multinationales qui leur fixent souvent des conditions draconiennes [14] ;

troisièmement, il n’y a pas de muraille de Chine entre la masse de capitaux dits « virtuels » qui circulent dans le monde entier et constituent les marchés financiers et le capital dit « productif » ; l’un domine l’autre, le parasite.

Les profits issus des activités spéculatives exigent ensuite d’être rentabilisés tout autant que les capitaux originels, c’est cela qui est la cause principale de l’énorme pression exercée sur l’économie mondiale.

Le capital financier détruit les identités nationales et impose sa logique dans le monde entier, donc aux bourgeoisies de tous les Etats/Nations. Les intérêts de ce capital financier mondialisé sont ainsi relayés dans tous les pays ; si elles ne veulent pas tomber au rang d’Etats déchus, désertés par les investisseurs, ces Nations doivent toutes mettre en œuvre des politiques qui permettent d’atteindre au minimum le profit moyen. Ainsi, qu’il s’agisse de politiques fiscales complaisantes pour les plus fortunés et les multinationales, de flexibilisation de la législation du travail, de privatisation des services publics, de politiques d’austérité et d’attaques aux protections sociales des populations, de durcissement des lois répressives, partout les mêmes politiques sont mises en œuvre.

Une bourgeoisie supra-nationale

La suprématie du capital financier au plan mondial a nécessairement des répercussions sur les classes sociales et les rapports entre les classes. Ne pas l’admettre serait considérer que cette suprématie n’est qu’un intermède fâcheux et que tout rentrera bientôt dans l’ordre, c’est-à-dire que le « bon » capital, le capital industriel, retrouvera son rang et se subordonnera à nouveau le capital trop volage et parasitaire.

Ce serait aussi nier les changements dans la structure de la classe dominante, c’est-à-dire l’émergence d’une bourgeoisie supra-nationale. Or celle-ci est aujourd’hui partout dominante, elle impose ses intérêts aux fractions nationales de la bourgeoisie dans les différents pays ; ces dernières ont perdu toute autonomie, elles doivent s’aligner pour ne pas être hors course, elles doivent agir dans le cadre qu’impose la rentabilisation du capital dominant. Cela n’empêche pas que pratiquement dans chaque pays, les fractions intégrées à cette bourgeoisie supra-nationale espèrent tirer un profit particulier pour les « services rendus ».

C’est le cas de la Suisse qui défend jalousement son créneau de refuge des plus grandes fortunes et, ce qui est complémentaire, de blanchiment de l’argent provenant d’activités mafieuses. Bien sûr, ce nouveau partage du pouvoir et la manne qui en découle attise les contradictions au sein des bourgeoisies, celles-ci, contrairement aux apparences sont nettement moins unies et homogènes qu’auparavant [15].

L’accroissement des contradictions au sein des classes bourgeoises ne saurait cependant occulter le fait que dans chaque pays, les fractions de la classe dominante intégrées à la bourgeoisie supra-nationale (tout comme les fractions dites « nationales » qui leur sont subordonnées) ont des intérêts communs à défendre face au monde des travailleuses et travailleurs, à savoir perpétuer le capitalisme comme système d’exploitation et de domination de classe, promouvoir les politiques et les réformes « structurelles » qui vont dans le sens du capital dominant, c’est-à-dire du capital financier, poursuivre et accentuer encore l’exploitation des travailleurs et le pillage des ressources des pays pauvres, bloquer toute réforme visant une amélioration des conditions de vie des populations ou la préservation de l’environnement qui pourrait freiner la course aux profits.

Mais lorsqu’il s’agit de capter des parts du profit résultant de l’exploitation du travail à l’échelle mondiale, les fractions dites « nationales » de la bourgeoisie supra-nationale, tout comme chaque capitaliste pris individuellement, se comportent comme des faux-frères, des concurrents et se livrent une compétition, une guerre sans concession pour augmenter leur part individuelle de profit. La crise aiguise de toute évidence cette lutte.

Il est aussi clair que la mondialisation n’efface pas les rapports de force entre les Nations. Bien au contraire. Ainsi la puissance des Etats-Unis joue encore un rôle crucial, les autres Nations, y compris la Suisse, doivent s’y soumettre. Le fait est que les Etats-Unis – même « décadents » et politiquement affaiblis - demeurent pour tous les pays occidentaux le rempart qui préserve les intérêts du capital financier. C’est d’ailleurs pour cela que malgré les privilèges qu’ils s’octroient – par exemple la monnaie de référence qu’est le dollar - ils ont à cœur de renforcer partout les rapports de marché et la libre circulation des capitaux qui sont des piliers du capitalisme en tant que système.

Un programme de réformes remettant en cause les fondements du système ?

Dans la dernière partie du texte, dans un point intitulé « vers un programme de réformes « transitoires », après avoir constaté que le PS et les Verts ont abandonné toute perspective de réforme du système capitaliste un tant soit peu sérieuse, les auteurs proposent « un programme de revendications » induisant « une dynamique contradictoire avec la logique même du système capitaliste et aboutissant à la remise en cause des fondements de ce système ».

On laisse ainsi entendre que le peuple suisse s’aidant des institutions actuelles pourrait imposer au capital des réformes induisant une dynamique contraire à la logique du système.

Le problème, c’est qu’un programme de réformes un tant soit peu sérieuses du capitalisme n’est pas plus possible aujourd’hui que hier. Au contraire. Il n’est pas possible dans la seule Suisse, et il n’est pas possible dans d’autres pays pris isolément. Aujourd’hui les programmes de réformes sont des vœux pieux s’ils ne sont pas reliés à une perspective révolutionnaire de changement de système, s’ils ne sont pas vus à partir d’un autre imaginaire que celui de réformer le capitalisme. Et cela est valable quelles que soient les orientations subjectives du PS ou des Verts.

Les conditions objectives d’une lutte réformiste ont tout simplement changé, cela dans la même mesure que le capitalisme a évolué d’une domination à l’autre, du capitalisme industriel au capitalisme financier. Cette évolution est la marque d’un pourrissement, les décisions ne se prennent plus en fonction de la production réelle, mais uniquement en fonction des intérêts les plus immédiats et égoïstes des propriétaires du capital. Les centres de décision du capital ont quitté le concret de la production industrielle pour être orientés par le virtuel, l’anonymat d’une masse d’actionnaires avides de profits.

Le fait suivant est devenu la réalité : tant qu’on sera soumis aux diktats des marchés financiers et des institutions chargées de garantir les intérêts de ce type de capital, il sera impossible de redonner un pouvoir autonome aux collectivités locales, aux régions, aux nations. Désormais notre pouvoir ne peut provenir que d’une remise en cause du capitalisme lui-même, les réformes doivent s’inscrire dans cette perspective.

Sans chercher à mettre en doute les convictions anti-capitalistes des auteurs du texte, le constat s’impose que leur analyse économique très « objectiviste », centrée sur « la situation d’un mythique capitalisme suisse », présente de fortes ambiguïtés et prête le flanc à des interprétations qui flattent l’égoïsme national :

A partir de l’énumération des facteurs [16] qui ont permis à la Suisse jusqu’ici de se sortir « remarquablement bien (sic) » de la crise économique « même si certaines menaces pointent à l’horizon (resic) », on pourrait en venir à souhaiter, que le « capitalisme suisse (reresic) » continue de bien se sortir de la crise économique et financière, qu’il n’y ait ni recul des exportations ni combinaison de celui-ci avec un éclatement de la bulle immobilière et qu’on continue d’attirer sur le territoire suisse des sociétés étrangères générant de hauts revenus. Tout cela, dans l’espoir qu’une telle évolution créerait des conditions favorables en Suisse, et pas ailleurs, pour l’emploi, pour les mouvements revendicatifs, pour un programme de réformes dans l’intérêt des salariés et pour ne pas voir « chez nous » la plaie de la dette publique qui remettrait tout en cause.

Primo, une telle perspective est totalement illusoire, la « santé exceptionnelle » de l’économie suisse n’a rien à voir avec les vertus qui lui sont attribuées ci-dessus, elle a à voir avec la fonction particulière du capitalisme suisse dans le cadre du capitalisme mondial. C’est sur cette fonction qu’une grande part de l’avantage concurrentiel helvète est assis. C’est à cela que la bourgeoisie suisse ne voudra en aucun cas renoncer.

Cette fonction « exceptionnelle », le fait que la gauche institutionnelle y compris la considère comme un avantage « source d’emplois de haute qualité », explique en partie le caractère consensuel du cadre institutionnel et fonctionnel suisse, elle explique la relative intégration des syndicats au système. Mais cela – concurrence internationale oblige − n’empêchera pas la bourgeoisie suisse de vouloir encore accentuer ses privilèges : à l’instar de toutes les bourgeoisies du monde elle va au contraire accentuer sa pression sur les salariés tout en continuant de miser sur son rôle de plaque tournante de la prédation financière mondiale [17].

Deuxio, tout raisonnement qui escompterait des retombées favorables aux travailleurs du pays des profits captés par la bourgeoisie nous placerait à la remorque de celle-ci, il occulterait complètement la fonction de plaque tournante de la prédation capitaliste mondiale de la bourgeoisie en Suisse et, finalement, cautionnerait cette fonction. Cela positionnerait le mouvement des travailleurs et travailleuses comme complice objectif de l’activité prédatrice capitaliste. Dans un tel cadre toutes les proclamations sur la solidarité internationale apparaîtraient comme de la pure hypocrisie.

En effet, comment construire une identité internationaliste si nous nous comportons comme des acteurs tout autant « neutres » que notre bourgeoisie à l’égard de la compétition capitaliste, si nous laissons accroire que cela pourrait à la longue apporter des avantages ? Cela construirait tout au plus une identité de petits bourgeois s’ingéniant à « singer » la classe dominante en nous enfermant dans un corporatisme de classe de plus en plus obsolète. Nous ne verrions pas que la compétition obstrue la coopération. Nous nous placerions à la remorque de notre bourgeoisie qui, elle, est à la fois partie prenante et subordonnée à la bourgeoisie supra-nationale.

Quel contenu pour la société que nous voulons construire ?

Nous avons en toute priorité besoin d’une vision qui fonde notre ambition révolutionnaire. Cela suppose l’élaboration d’un projet de société qui ne soit pas un boulet qu’on tirerait dans nos luttes revendicatives, mais une arme capable d’enterrer le capitalisme.

Pour le propager il faut ensuite saisir toutes les occasions, les révoltes populaires contre les plans de sauvetage des banques, contre les politiques d’austérité engendrées par l’arrogance dévoreuse de la bourgeoisie supranationale, contre la suppression d’emplois, contre l’impossibilité de prendre les mesures freinant le réchauffement climatique, etc.

Il faut montrer partout que la compétition capitaliste, qui est une guerre de tous contre tous pour le profit, détruit la coopération à tous les niveaux, au travail entre les travailleurs, dans la vie citoyenne, dans les combats pour l’écologie.

Il faut partout montrer qu’il existe une alternative de système au capitalisme, que celui-ci, tout comme le rapport marchand, n’est en rien une fatalité, les deux résultent de la perpétuation de la domination de classe. Il faut montrer quelle est cette alternative.

Pour cela, il faut s’appuyer sur l’antagonisme des valeurs respectives : le capitalisme ne fait que renforcer ses potentialités destructrices, alors même que la productivité du travail et les potentialités créatrices des peuples permettraient d’éradiquer la faim dans le monde, de partout vaincre la précarité, de répondre aux besoins matériels et culturels des populations, d’intégrer comme activités sociales menant à un revenu de nombreuses activités que le capitalisme rejette dans le cercle familial, perpétuant ainsi les rapports de soumission de la femme à un rapport patriarcal dégradant et plus que désuet.

Il faut systématiquement opposer nos valeurs engendrées par la lutte contre la précarité aux valeurs bourgeoises engendrées par la lutte pour le profit : le travail contre l’emploi capitaliste, le bien commun contre le profit personnel, la coopération contre la compétition, la solidarité internationaliste contre les rapines impérialistes, l’égalité entre les êtres humains, leurs différences comme des richesses et non des anomalies.

Ces démarches sont prioritaires, elles nous permettront de coaliser les forces qui se réclament de la gauche radicale sur des valeurs positives et non sur des tentatives vaines d’influencer les valeurs dominantes qui nous écrasent. Elles nous permettront d’élaborer un programme politique intégrant l’ensemble des forces de la gauche radicale, ce qui est une condition sur laquelle nous pourrions agir immédiatement pour coaliser l’ensemble des forces qui constituent le peuple en Suisse et unir ce dernier aux peuples dans le monde entier.

Christian Tirefort et Eric Decarro (12 septembre 2012)

[1Comme l’écrit John Berger, écrivain et critique d’art, dans le Monde du 20.7.2012, « Ce qui distingue la tyrannie mondiale actuelle, c’est qu’elle n’a pas de visage ». Plus loin, il cite l’écrivaine et militante indienne Arundati Roy qui se pose cette question : « A quel moment la démocratie et l’économie de marché ont-elles fusionné en un organisme prédateur dont l’imagination étroite, indigente, se limite à graviter autour de l’idée de maximiser le profit ? »

[2L’implication d’UBS, aux côtés de Barclays, HSBC, JP Morgan Chase, Citigroup, Deutsche Bank, Royal Bank of Scotland, Lloyds Banking Group, dans la manipulation du Libor, le taux d’intérêt qui sert de référence pour des mouvements financiers à court ou moyen terme portant sur 350.000 milliards de dollars en est un autre exemple.

[3Olivier Longchamp, de la Déclaration de Berne, prétend même que la Suisse absorberait à elle-seule un tiers du marché mondial de la gestion de fortune offshore.

[4Dans l’introduction du texte, on sépare crise économique et crise écologique comme s’il s’agissait de deux choses séparées et non de deux aspects d’une même crise du capitalisme, une crise de civilisation qu’on ne dépassera qu’avec un changement radical de la manière de produire et d’échanger, un changement de civilisation. Avec une telle séparation, on s’enferme dans le cadre existant et l’on ne pourra jamais résoudre l’opposition entre les intérêts des travailleurs, représentés par les syndicats, intéressés à la « croissance » et à « l’emploi capitaliste », et ceux des populations, représentés par les climatologues et écologistes qui tirent la sonnette d’alarme sur la destruction de l’environnement et les changements climatiques, et pensent pouvoir résoudre ces problèmes par des réformes dans le cadre du capitalisme. Exemple récent de cette contradiction insurmontable dans le cadre actuel : les aciéries de Tarente, dans la botte de l’Italie, qui employent 12.000 salariés et font vivre la ville mais mettent en danger la santé et la vie des habitants par leurs émanations nocives. La ville est ainsi teinte de rouge et syndicats et écologistes sont face à face sur la question d’une éventuelle fermeture.

[5La fuite des capitaux priverait les pays du Sud de 284 milliards de dollars de recettes, soit le double de l’aide au développement, selon Oxfam. Les stratégies « d’optimisation fiscale » des multinationales par le biais de transferts de bénéfices sont les premières sources de pertes fiscales.

[6On estime que dans les pays européens, la part des profits dans le revenu a augmenté de 10 points au détriment des salaires, lesquels représentent désormais moins de 60 %. Cette variation dans la répartition des revenus serait encore plus marquée si l’on prenait en compte les traitements faramineux que se sont attribués les hauts cadres des banques et multinationales, qui relèvent en fait de la catégorie des profits (et non de la rémunération du travail).

[7« Libération » (18.7.2012). Dans le même article, Jorion enfonce le clou : « La finance triche sur tout et partout. Et ce, sous le regard d’une classe dirigeante arrogante qui trouve évident que celui qui dispose du pouvoir arrange ses affaires selon son bon plaisir ».

[8C’est ainsi qu’on apprend le 29 août 2012 que le Crédit Agricole français, dont les actions ont chuté depuis la crise en Grèce, va céder sa filiale grecque Emporiki en grande difficulté à la Banque Nationale de Grèce

[9Ces économies de 65 milliards s’ajoutent à celles de 27,3 milliards d’euros adoptées en début d’année par le gouvernement Rajoy, mais jugées insuffisantes par la « troïka ».

[10A noter que les exportations suisses ont été tirées ces dernières années par l’industrie du luxe, l’industrie horlogère, stimulée en particulier par la demande des riches clients des pays émergents.

[11Cela se vérifie par exemple dans son rôle de facilitateur de l’évasion fiscale des milieux fortunés de tous les pays en difficulté et nous devrions avoir comme première tâche de mettre en accusation les banques pour cela.

[12Il est par exemple indiscutable que David Hiler à Genève agit fondamentalement dans l’intérêt des multinationales, hedge funds, etc. et qu’il défend ce rôle de plaque tournante de la prédation mondiale.

[13Cf. Novartis, Merck Serono, Procter & Gamble.

[14Chez Merck Serono, par ex. il n’y avait pas moins d’une vingtaine d’entreprises sous-traitantes (SIT Info juin 2012).

[15Il faudrait sans nul doute analyser la situation des classes qui subissent les effets de ce système et ont intérêt à un changement radical de société ; celles-ci ne se résument plus aux seuls ouvriers de l’industrie et aux travailleurs manuels, même si ces derniers sont toujours durement exploités, et le plus souvent méprisés.

[16Parmi eux : la proportion exceptionnelle d’investissements directs à l’étranger, la forte augmentation de la compétitivité des firmes helvétiques et de la productivité du travail en Suisse, les excédents extrêmement importants de la balance des transactions courantes, la situation florissante des finances publiques en comparaison internationale, l’attractivité pour l’implantation en Suisse de nouvelles entreprises étrangères qui génèrent de très hauts revenus.

[17A Genève, par exemple, cette bourgeoisie est prête à démanteler les conditions de retraite dans le secteur public, dans le moment même où elle s’apprête, sous la pression de l’Union Européenne, à réduire les impôts sur les bénéfices de toutes les entreprises (24 %) pour les rapprocher du taux de faveur (11 %) accordé aux multinationales, en particulier les sociétés de négoce international. Pour les autorités cantonales, il s’agirait bien, conformément aux vœux de l’Union Européenne, d’égaliser à l’avenir les deux taux, mais à un niveau jugé acceptable par les multinationales, soit 12 ou 13 %, ce qui priverait le canton de 800 millions à 1 milliard de recettes annuelles