travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Immigration

Discussion sur les mouvements du travail

jeudi 13 décembre 2007 par Christian Tirefort

Dans la vie militante nous sommes appelés à examiner et décrire un certain nombre de faits ou mécanismes. La transmission orale permet des interprétations peu souhaitables. L’une d’elle a concerné l’affirmation suivante : « Le travail se délocalise dans les zones à bas salaires tandis que les travailleurs émigrent dans les zones à salaires plus élevés ».

Pour Gustave en particulier cette affirmation est contradictoire, il pense que les délocalisations enlèvent du travail à un endroit et créent du travail ailleurs, dans le tiers-monde. Selon lui elles sont donc un frein aux migrations du Sud vers le Nord. Il affirme que les délocalisations ont certes un effet négatif dans les pays du Nord, elles sont sources de chômage, mais qu’elles seraient plutôt un facteur de développement, donc d’emplois, de ce fait un frein aux émigrations économiques partant des pays du Sud. Le malheur des uns ferait donc le bonheur des autres !

Cela sous-entend qu’il ne faudrait pas parler des causes des flux migratoires, surtout pas d’un éventuel « raz-de-marée », mais se limiter aux questions de « bon accueil » des immigrés. Ceux qui parleraient des raisons structurelles des actuels et futures flux migratoires se mettraient donc un auto goal, puisqu’ils avéreraient la thèse de droite : « les étrangers, que ce soit sous forme de délocalisations ou d’immigrations de travailleurs, voleraient nos emplois ».

Un discours opportuniste, mais pas opportun

La position de Gustave, et probablement d’une grande partie des milieux s’occupant des immigrés, est parfaitement opportuniste. Comme c’est toujours le cas de ce type de position, il est finalement contre produisant. Il ne permet pas de construire un rapport de force et nous réduit à l’impuissance. Il ne permet pas de gagner les forces sociales ayant réellement intérêt à ne pas être divisées par la xénophobie et le racisme.

La seule force sociale qui ait un tel intérêt est objectivement la classe travailleuse. Les autres forces sociales soit jouent de la xénophobie et du racisme pour diviser et se profiler politiquement, soit traitent les immigrés de manière strictement utilitaire, établissant des quotas fonction des intérêts économiques, choisissant son immigration (par exemple Sarkozy), privant les immigrés des droits des autochtones, permis spéciaux, accès aux prestations sociales sélectifs, etc.

Le fait de ne pas déterminer le publique à convaincre, ou ce qui revient au même, vouloir convaincre tout le monde, mène à un discours flou, peu incisif, autocensuré pour ne choquer personne, un discours qui ne convainc personne. Le discours se résume à un alignement de revendications formulées aux autorités, ou à des cris d’orfraies contre les exagérations et les outrances de l’extrême droite.

Cela ne serait pas bien grave si ces discours le plus souvent insipides n’étaient pas truffés d’approximations et de fausses prémisses qui empêchent de s’attaquer au capitalisme, la systémique économico sociale en place en dernier ressort source et responsable de la xénophobie.

Evidemment s’attacher à expliquer la communauté d’intérêt des travailleurs est plus difficile. Il s’agit de démontrer en quoi les intérêts des travailleurs sont communs, qu’ils vivent en Chine, en Afrique, en Europe, en quoi la systémique capitaliste détruit des emplois et des modes de vie pour à tous imposer la production pour le profit.

Lorsque Gustave affirme que les délocalisations seraient bénéfiques au tiers-monde, elles y créeraient des emplois, donc le développerait, il se trompe lourdement. Selon lui, les délocalisations réduiraient les écarts entre riches et pauvres en développant les pays pauvres. Le développement du chômage dans les pays du Nord serait un prix acceptable. Avec cette position il donne indirectement raison aux xénophobes, ceux-ci prétendent en effet défendre les travailleurs des pays du Nord contre ce type de mécanique.

Mais, de plus, laisser croire que les délocalisations créeraient finalement des emplois dans les pays du Sud, c’est ne pas tenir compte de la réalité et refuser de voir les processus en œuvre dans la systémique capitaliste.

Bref rappel historique

Le capitalisme a créé des emplois dans les pays du Nord en raison de leur monopole sur la production industrielle. Cela fut particulièrement visible en Angleterre qui, au 19e siècle, inonda le monde entier de ses produits manufacturés. Comme le montra Marx, malgré son monopole, l’Angleterre n’était cependant pas à l’abri de crises récurrentes, dites cycliques, rejetant une grande partie des travailleurs dans une misère crasse. C’était déjà des crises de surproduction.

Dès la deuxième moitié du 19e siècle et le début du vingtième siècle d’autres pays s’industrialisèrent, la France, l’Allemagne et les Etats-Unis principalement. Cela mena à une suraccumulation de capital telle que les crises cycliques de surproduction décrites par Marx se transformèrent en un état permanent de crise de rentabilité du capital trouvant son apogée dans le crash boursier de 1929. Attendre que les stocks s’épuisent ne suffisait plus, il fallait en plus détruire du capital.

L’industrialisation des autres pays créa rapidement une suraccumulation de capital, elle priva aussi l’Angleterre de son monopole industriel et, la concurrence se durcissant, produisit les conditions des deux guerres mondiales. La guerre de 14-18 fut dans les deux camps une formidable démonstration de xénophobie présentée comme du patriotisme. L’entre deux guerres connut une recrudescence de xénophobie politiquement manipulée, le fascisme, le nazisme en furent les vitrines. Mais dans chaque pays les forces utilisant la xénophobie florissaient. Pendant toute cette période non seulement il y avait un quasi monopole de la production industrielle dans les pays du Nord mais un chômage structurel pratiquement partout mena à des pratiques protectionnistes et aux replis nationalistes.

Cette période se solda par un développement chaotique de l’emploi salarié. Exception notable, le « new deal » aux Etats-Unis, qui développa l’emploi et le fameux isolationnisme américain par la consommation.

Sous d’autres formes, cette fois-ci par l’investissement volontariste pour la reconstruction après la guerre 39-45, s’ouvrit un cycle plus long et moins chaotique de créations d’emplois essentiellement dans les pays du Nord. L’investissement volontariste fut relayé dès les années 60 par le début d’un processus de mutualisation. Celui-ci développa un emploi de type nouveau dans des secteurs comme la santé, l’éducation, les services en général. En raison d’une crise de rentabilité le processus s’interrompit brutalement dans les années 80.

Ce bref rappel historique est nécessaire pour rappeler que malgré le monopole industriel des pays du Nord le développement de l’emploi y a été extrêmement chaotique. De plus, fait à ne jamais oublier, une grande partie de la pseudo prospérité était due à l’exploitation des colonies. Dans cette phase le quasi monopole industriel était encore solidifié par le savoir technologique exclusif des travailleurs et la difficulté de transférer les entreprises et la production dans les pays sous-développés.

Disparition du monopole industriel, mondialisation

Ce monopole industriel a disparu, les délocalisations en sont une manifestation. Mais il a disparu pour tout le monde, pas seulement pour les pays du Nord. De ce fait les conditions du développement économique se sont modifiées.

Les délocalisations se sont multipliées parce que les inégalités de développement sont gigantesques : un ouvrier en Suisse vit chichement avec 4000 francs par mois, un ouvrier sur la côte Est de Chine gagne 80 dollars par mois, et une masse énorme (plus d’un milliard deux cent millions) de Chinois ne disposent qu’entre 20 et 30 dollars par mois. Les proportions sont identiques en Inde, au Bengladesh, en Indonésie, etc. Le continent africain est laissé pour compte. En tout environ 3 milliards de personnes sont excluent d’un véritable rapport salarié et vivent d’expédients, souvent dans des bidonvilles. Par exemple Nairobi compte 4 millions d’habitants, plus de 2,5 millions vivent dans les bidonvilles la ceinturant ; Bombay compte plus de 5 millions de personnes dans ses bidonvilles ; toutes les grandes villes du monde sont ceinturées de bidonvilles. Ces 3 milliards de personnes constituent un réservoir inépuisable de main-d’œuvre bon marché qui pèsera lourdement sur les salaires partout dans le monde et exclut un développement de type « société industrielle/Etats-Nations » connut dans les pays du Nord. Cela s’est largement vérifié depuis la décolonisation.

Tout positionnement sur l’immigration qui ne se fonde pas sur cette réalité est soit condamné à la nostalgie, le désir réactionnaire d’un retour à l’Etat-Nation, soit impuissant, un vague discours humanitariste priant les grands de ce monde d’être généreux.

Les délocalisations ne se font pas sur un terrain vierge

Gustave croît que les délocalisations sont une solution pour les pays du Tiers-monde puisqu’elles seraient source d’emplois. C’est se comporter comme le nanti assis devant sa montagne de nourriture et ne voyant pas les milliers d’affamés agglutinés sous ses fenêtres, ou c’est accepter la société actuelle qui met en scène les quelques millions de riches à l’intention des quelques milliards de crève-la-faim qui hantent le monde, et parfois les cauchemars des riches.

Gustave ignore totalement le processus réel induit par les délocalisations dans les pays à bas salaires. Il peut être schématisé comme suit :

-  premièrement, les délocalisations suppriment des emplois à 4000 francs, contre des emplois à 100 francs, elles réduisent donc la part globale des travailleurs.
-  deuxièmement les délocalisations ne se développent pas sur un terrain vierge, des habitants y vivaient à leur manière, avec leur culture (notamment une autre vision du surplus social que le profit), ces habitants sont souvent arrachés de cette culture et des moyens d’existence qui y correspondaient pour être parachutés dans le monde industriel à bas salaire et à des conditions sanitaires et écologiques catastrophiques.
-  troisièmement ces personnes ne perdent pas leurs racines et leurs moyens d’existence à cœur joie, mais dans un processus d’accumulation primitive souvent violent. Leurs terres arables sont confisquées, le petit artisanat est balayé par l’arrivée de produits de consommation que seule une minorité peut s’offrir, en bref les moyens d’existence sont concentrés en très peu de mains, ce qui crée une masse de gens sans moyen d’existence, condamnées à l’errance ou aux bidonvilles. Les délocalisations créent donc des emplois, mais détruisent des cultures et des modes de vie qui permettaient à des populations bien plus nombreuses de vivre. Elles détruisent donc des emplois autochtones bien plus nombreux que ceux qu’elles créent.
-  Quatrièmement le mode de vie et de produire dit occidental, en réalité le mode de vie et de production capitaliste, s’avère être une véritable catastrophe humaine (pour quelques millions de personnes aisées il produit des milliards de miséreux) et écologique (le changement climatique est dû à ce mode de vie et de produire). Ils détruisent la planète. Ils provoquent déjà des mouvements de populations obligées de fuir les zones sinistrées.

Gustave devrait réfléchir à ces questions et examiner si le bilan en terme d’emplois est négatif ou positif. Tous les éléments aujourd’hui à disposition laissent penser qu’il est négatif, donc qu’en dernier ressort les délocalisations d’une part détruisent des emplois dits chers dans les vieilles citadelles industrielles, d’autre part en crée des très bons marché au prix de la destruction d’autres types d’emplois correspondant à d’autres modes de vie. Cela accentue le rythme de concentration et d’accumulation de capital, partant durcit la crise de rentabilité de ce capital, ce qui a pour conséquence d’intensifier encore l’exploitation et de, tendanciellement, réduire encore plus la part des travailleurs au produit social qu’ils créent pourtant.

Montrer les vrais intérêts, telle doit être notre stratégie

Ce sont ces processus qu’il faut expliquer aux travailleurs, c’est la seule manière de montrer leur unité d’intérêt et la possibilité d’une autre mondialisation. La mondialisation capitaliste est partout destructrice : d’une part, dans les anciennes citadelles industrielles, elle détruit l’emploi et les milieux de vie ; d’autre part, dans les anciennes colonies, les pays du Tiers-monde, elle est à la recherche de travailleurs extrêmement bon marché au prix de la destruction des structures traditionnelles de production et du milieu de vie, ce qui déracine des populations privées de leurs moyens d’existence. Celles-ci, tout d’abord, sont contraintes de migrer des campagnes vers les villes (plutôt les bidonvilles), puis vers d’autres pays sensé moins pauvres, enfin, souvent au risque de leur vie, dans les pays très lointains, considérés comme des Eldorado.

Eh oui ! Mon cher Gustave, l’affirmation qu’il y ait un mouvement contradictoire, le travail quitte les citadelles industrielles, se délocalise, et les travailleurs viennent y tenter leur chance est parfaitement correcte. Il suffit de regarder un peu plus loin que son nez. De plus, c’est dans ce constat que se trouve le germe de l’unité, en en montrant le bien fondé tant les travailleurs du Tiers-monde que ceux des anciennes citadelles industrielles réfléchiront à un autre monde où ils ne seront plus les dindons de la farce.

Mais pour cela notre discours doit être conçu à l’intention de notre publique, les travailleurs. Les bourgeois ne le comprendront certes pas ! Qu’importe, les bases d’une force sociale consciente de ses intérêts a plus de valeur que l’opinion de tous les bourgeois du monde.

Christian Tirefort