travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Après les élections fédérales

Une remise en cause est nécessaire

mercredi 30 novembre 2011 par Christian Tirefort, Eric Decarro

« Le Courrier » du 1er novembre a publié une réponse de Jean Batou (un dirigeant de solidaritéS) aux critiques formulées par Benito Perez dans son éditorial du 25 octobre. Ce dernier considère que les divisions incessantes de « la gauche radicale » sont la cause de son échec aux élections fédérales à Genève. Selon Jean Batou, si nous le comprenons bien, ces divisions sont bien plutôt dues aux difficultés que rencontre cette « gauche radicale » dans la crise actuelle qu’une cause de ces difficultés.

Nous tenons à nous exprimer sur ces questions. Elles posent non seulement des problèmes de tactique électorale, mais aussi des questions de fond et d’orientation. Le texte ci-dessous cible plus particulièrement le positionnement électoral de solidaritéS-Genève.
Des remises en question sont indispensables.

Sectarisme et confusion

1. Selon nous, l’ensemble de la gauche qui se dit anticapitaliste doit se remettre en question, solidaritéS en particulier. Celui-ci ne saurait se consoler de sa défaite électorale au prétexte qu’il constituerait désormais le « noyau dur » de la « gauche radicale » à Genève. Même si les torts sont partagés, rien ne sert non plus d’en rejeter la responsabilité sur les forces qui n’ont pas voulu s’apparenter avec lui, à savoir les Communistes ou le Parti du Travail.

2. Concernant la tactique électorale, des erreurs lourdes ont été commises durant cette campagne. solidaritéS n’a pas su (pas pu ou pas voulu) constituer une liste commune avec toutes les forces se réclamant de l’anticapitalisme (ou simplement se positionnant à gauche de la social-démocratie). Au contraire, ces forces qui, répétons-le, ont aussi contribué à cette division, se retournent contre lui, considérant qu’il s’est approprié indûment différents labels jusqu’alors plus ou moins partagés, ceux de « la Gauche » et « d’Ensemble A Gauche » . Tout cela crée un climat d’hostilité subjective qui hypothèque très sérieusement l’avenir.

De plus, en présentant deux listes, solidaritéS a amplifié la confusion : ses électrices et électeurs n’ont rien compris à cette manœuvre électorale ; ils n’y ont vu qu’un signe supplémentaire de parcellisation.

3. solidaritéS a conclu un sous-apparentement problématique avec le PS et les Verts. Il se met ainsi dans l’orbite de ces partis dominants dans l’Alternative. Faire l’unité d’action avec eux sur certaines questions est une chose ; conclure des accords avec ces forces lors des élections en est une autre. solidaritéS se place alors dans un positionnement schizophrénique : d’un côté, l’année durant il critique les politiques de ces formations dans les gouvernements où elles siègent et, de l’autre côté, dès qu’une élection se profile, il conclut des accords unitaires et des apparentements bannissant toute critique. Il y a là un vrai problème de cohérence ! solidaritéS se met un fil à la patte, il se laisse mener dans une dynamique de subordination par rapport à ce que font ces forces alliées qui sont clairement réformistes et n’aspirent qu’à participer à la gestion de ce système. Son discours critique par rapport au capitalisme apparaît alors profondément incohérent et purement opportuniste.

Des campagnes dévorantes

4. Pendant ses campagnes électorales solidaritéS déserte pratiquement tous les terrains d’intervention, il ne se positionne plus qu’en fonction du terrain électoraliste. Par exemple, alors même que le Forum social mondial appelait à une journée mondiale contre le capitalisme pour le 12 octobre et que le 15 du même mois les indignés appelaient à manifester dans le monde entier, il a été aux abonnés absents des deux « événements ».

De même, comme en témoigne sa très faible présence lors du séminaire des anticapitalistes de décembre 2010, solidaritéS n’a jamais cherché à créer un espace permanent de débat entre les différentes composantes de la nébuleuse anticapitaliste. Ce ne serait pourtant pas un luxe pour ces courants de discuter ensemble de la situation et de notre réponse à la faillite du système capitaliste. La politique ne saurait se résumer à mobiliser les militant-e-s pour récolter des signatures pour des référendums ou initiatives populaires, distribuer des tracts avant les votations ou discuter des positions à prendre dans les parlements.

solidaritéS porte clairement sa part de responsabilité dans la situation aujourd’hui désolante des forces essayant de rompre avec le capitalisme. Comme si elles considéraient toutes qu’elles se suffisent à elles-mêmes et qu’elles n’ont pas besoin des autres, chaque organisation travaille exclusivement pour sa propre chapelle. Elles perdent ainsi totalement de vue l’intérêt général. Chacune tient son meeting sur la crise, sur les révolutions arabes, sur l’écologie, sur la xénophobie. Chacune s’épie pour voir qui a le plus de monde. Tout se passe comme si l’extrême-gauche ne savait que transposer en son sein la compétition exacerbée qui caractérise les rapports entre les capitalistes. Il n’y a plus aucun débat transversal pour tenter de sortir du marasme actuel. En l’absence d’un projet commun portant sur les grands traits d’une société alternative, par-delà le capitalisme qui nous replonge dans la barbarie, la probabilité que ce marasme perdure est malheureusement très forte.

Un contenu sans cohérence d’ensemble

5. Sur le plan du contenu, c’est-à-dire de l’essentiel, la campagne électorale conduite par solidaritéS s’est résumée à énumérer différentes thématiques et à présenter des revendications ou des propositions de réformes pour chacune d’elles. Comme s’il était possible de découper la crise du capitalisme en tranches de saucisson, chaque proposition a été précédée d’une critique qui se voulait radicale de la situation actuelle dans les domaines concernés – santé, refus des salariés de payer la crise, fiscalité, retraites, égalité hommes-femmes, nucléaire, changement climatique, armée, transports publics et souveraineté alimentaire, xénophobie et racisme. Chacune de ces propositions a été vue pour elle-même, isolée de son contexte, et conçue comme une réforme ne remettant nullement en cause le système. Le tout était aligné sous deux chapeaux : « Etat social et Justice fiscale » et « Ecologie et Justice sociale », avec pour dénominateur commun « Pour une Suisse solidaire et écologique » (cf. le tout-ménage).

La question préalable, essentielle, la seule qui se pose aujourd’hui, à savoir « est-il possible d’obtenir satisfaction ne serait-ce que partiellement dans le cadre du système actuel ? » n’est jamais apparue. solidaritéS a mené une campagne électorale on ne peut plus traditionnelle, comme si rien n’avait changé dans le monde, comme si tout était possible dans le cadre du capitalisme, comme s’il suffisait d’aménager ce système et comme si celui-ci allait se laisser aménager dans le sens de l’intérêt général.

solidaritéS s’est présenté comme le détenteur des solutions idoines à tous les problèmes, tant sociaux, qu’écologiques ou démocratiques, qui se posent partout dans le monde. Or prétendre que dans les conditions du capitalisme il y aurait des solutions pour chaque problème, c’est tromper les citoyens. La réalité, c’est qu’il faudra bien un jour accepter que le problème c’est le capitalisme, qu’il nous conduit droit dans le mur et qu’il faudra d’abord en finir avec lui.

Le capitalisme comme seul horizon

6. Dans son dépliant électoral solidaritéS ne se prononce jamais sur un changement de système. Il adresse une foule de revendications à la classe dominante, comme si celle-ci allait les entendre, mais il n’essaie jamais de voir comment les contours d’un projet de société post capitaliste pourraient être. Cette absence de vision post capitaliste conforte l’idée qu’en dehors de ce système rien n’est possible et occulte tout débat sur la question.

Par conséquent pour solidaritéS les concepts capitalistes sont incontournables et indépassables. Prenons le concept de « travail » comme exemple. Le capitalisme le réduit à « l’emploi capitaliste ». Ce n’est pas du tout la même chose que le travail. Celui-ci est une faculté que chaque femme et homme possède, et elle constitue la principale richesse de l’humanité. Vu sous cet angle, le chômage apparaît autrement : que le capitalisme soit incapable de créer suffisamment d’emplois ne signifie nullement qu’il n’y aurait pas assez de travail, mais que le capitalisme est devenu trop étroit pour valoriser l’ensemble de la facultéd e faire humaine à disposition. La notion de travail prend également en compte toute l’activité dite de « reproduction », du travail que le capitalisme est incapable de reconnaître, donc ne paie pas. Cette non reconnaissance est un des principaux facteurs de la péjoration de la situation des femmes. Comme solidaritéS ne se démarque pas du capitalisme, pour lui aussi seul l’emploi capitaliste est pris en compte, c’est ça qu’il revendique. S’enfermer dans le cadre de « l’emploi capitaliste » alors même que le capitalisme le rend rare et le précarise de plus en plus, empêche évidemment d’avoir une vision de ce que pourrait être le travail dans une société post capitaliste.

Autre exemple, le concept de marché. Si l’on ne dépasse pas la vision qu’il faut réguler les marchés afin de répartir correctement les richesses et que l’Etat doit corriger les excès du capitalisme par une politique de répartition plus juste, on continuera de considérer un autre modèle impensable. La production restera alors basée sur l’exploitation des travailleurs et l’accès aux biens restera basé sur la redistribution, donc dépendant de la « gentillesse » de ceux qui ont le monopole de la mise en œuvre du travail humain et qui, de ce fait, s’en approprient l’ensemble du produit.

Les exemples pourraient être démultipliés. Le profit doit-il continuer d’être la finalité de l’économie ? Doit-il continuer d’être la condition essentielle, le filtre, pour la mise en valeur du travail ? Peut-on imaginer d’autres formes de surplus social que le profit ? Le vrai surplus social n’existe-t-il pas plutôt dans la productivité du travail ? Le surplus qui en résulte ne pourrait-il pas être affecté à d’autres choses que la production d’armes, de gadgets, d’un appareil financier démesuré, ne pourrait-il pas se matérialiser autrement ? Dans ce cas, dans quelles activités ? Ce sont tous des chantiers idéologiques que nous devrions ouvrir, mais que solidaritéS ne voit même pas.

7. La seule démarche reconnue de solidaritéS consiste à aligner des revendications selon les thématiques, elle disqualifie à l’avance toute la critique du système dans son ensemble. Elle ne permet pas de voir le saut que la « prise de pouvoir » du capital financier sur le capital industriel a représenté ; elle ne permet pas non plus d’en mesurer les conséquences : la subordination aux objectifs du profit financier immédiat de toute chose et toute activité, un monde où tout est devenu « actifs financiers » sur lesquels spéculer. De ce fait, ni la critique du caractère prédateur, parasitaire et destructeur du capitalisme, ni l’élaboration de ce qu’il faudrait mettre à la place ne sont faites ; cela alors même qu’aujourd’hui, avec la crise, des dizaines de millions de personnes partout dans le monde sont toujours plus conscientes que « ça ne peut pas continuer comme ça ».

La démarche de solidaritéS, couper les revendications en catégories et laisser entendre qu’elles pourraient être satisfaites dans les conditions du capitalisme, le prive de perspectives, d’une vision. Elle ne permet pas d’évaluer correctement les impacts politiques réels du passage à la domination du capitalisme financier. Celui-ci subordonne tous les Etats nationaux aux intérêts d’une bourgeoisie supranationale désormais détentrice de l’essentiel de la richesse mondiale. De plus, ce capitalisme financier est sans aucun scrupule : alors qu’il a obligé les Etats-nations à lourdement s’endetter pour sauver les banques, il exige maintenant d’eux qu’ils s’attaquent à leurs propres peuples pour payer des intérêts de plus en plus prohibitifs. Face à cela rabâcher les appels au socialisme, c’est de la langue de bois, une notion vide, sans contenu. Ce qu’il faut faire c’est élaborer un autre projet de société et gagner les peuples à la révolution.

Des illusions sur les institutions

8. Avec son positionnement électoraliste, solidaritéS contribue à entretenir des illusions sur l’autonomie des institutions politiques, sur l’Etat actuel. Or celui-ci a partie liée avec le capitalisme. La Constitution fédérale ne se borne en effet pas à énoncer les droits fondamentaux, elle garantit la propriété privée, elle-même souvent décrite comme la condition de la liberté sur le plan économique, soit les libertés d’entreprendre et de commercer. Cette Constitution évite évidemment soigneusement de dire que le corollaire de ce type de liberté est le statut subordonné des travailleurs/euses par rapport au capital, ce qui se traduit pour eux par une servitude : être tributaires des emplois capitalistes pour avoir accès aux moyens élémentaires de leur existence. Leur seule « liberté », c’est de ne pas trouver d’emploi ! L’Etat actuel est en outre le garant de l’ordre actuel. Pour cela, il ne développe pas des libertés, mais surtout de la répression. La concurrence comme élément de base de l’organisation économique, le rapport marchand comme relation sociale, l’économie de marché comme garantie que toutes les activités sociales seront soumises aux lois du profit, tout cela n’est pas pris en compte par solidaritéS. L’Etat apparaît alors comme un instrument neutre qu’il s’agit de conquérir.

solidaritéS gomme le pouvoir de classe qui s’exerce à travers les institutions d’Etat. Il gomme aussi les rapports de force qui s’expriment dans ces institutions et qui les façonnent. Cela amène de l’eau au moulin des forces bourgeoises qui voudraient que toute expression d’opposition populaire soit canalisée dans ces institutions prétendument démocratiques, et cela a pour effet de masquer les oppositions, de museler la liberté d’expression et de réunion dans l’espace public.

Loin de nous l’idée de le nier, ces institutions pourraient potentiellement entrer en contradiction avec le capitalisme, surtout lorsqu’elles doivent se soumettre au vote des citoyens et citoyennes. Mais la toute puissance de l’argent réduit « le risque » pour la classe dominante : elle permet au capital privé de contrôler la plupart des medias, de filtrer ceux qui accèdent aux responsabilités, de façonner des majorités, de contourner des décisions qui lui sont contraires. Et, bien souvent, l’Histoire récente le montre, l’absence de vision, le manque d’un projet alternatif, réduit les représentants de gauche à de simples gestionnaires du système capitaliste.

Un enfermement dans le cadre national

9. De plus, solidaritéS a conduit une campagne comme s’il était coincé dans le cadre national, alors même que nombre de problèmes ne pourront jamais trouver de solution dans ce cadre. Nous sommes dans le contexte de la mondialisation, que celle-ci soit capitaliste est une chose, mais cela ne doit pas cacher le fait qu’un retour à l’Etat-nation tel qu’il a existé dans le contexte des sociétés industrielles est impossible. Même - voire surtout - dans le cadre d’une autre société, il faudra tenir compte du niveau supranational, il faut par conséquent dès aujourd’hui construire une identité internationaliste. solidaritéS propose ainsi un salaire minimum en Suisse, une réforme fiscale en Suisse, une initiative pour la suppression des forfaits fiscaux en Suisse, un système national de santé, le maintien de retraites convenables en Suisse… comme si la Suisse était le centre du monde.

Lorsqu’on ne tient aucun compte de la mondialisation, on peut évidemment faire abstraction de la compétition exacerbée, une véritable guerre économique, entre les Etats-nations. Celle-ci a pour principaux enjeu la réduction des « coûts » du travail pour plaire au capital, la course aux taux de profit les plus élevés, les sous-enchères fiscales. On ne voit pas non plus que dans un tel cadre la démocratie ne peut qu’être bafouée. Les grandes décisions ne se prennent plus sur un plan national, elles sont générées par la guerre économique.

solidaritéS semble ignorer que les empiétements croissants sur les salaires, la santé, l’éducation, les retraites, sur les invalides, sur les chômeurs, ne sont pas un phénomène spécifiquement suisse.

solidaritéS obscurcit le fait que le capitalisme à son stade actuel de domination du capital financier est de plus en plus parasitaire et prédateur, ce qui a des effets sur le rôle des Etats nationaux. Ils sont tous sommés de se conformer aux exigence de la mondialisation et des marchés financiers et d’y adapter leur propre population : politiques d’austérité et coupes sombres dans les dépenses publiques, privatisation des services et des entreprises publics, augmentation de l’âge de la retraite et empiètements systématiques sur les prestations des systèmes de sécurité sociale, flexibilisation des lois sur le travail, facilitation des licenciements, réduction du coût du travail de ceux qui ont un emploi, etc. Ce sont tous des éléments devenus structurels, inéluctables, de l’évolution du capitalisme. Si nous ne le proclamons pas bien haut les populations nous imputeront toujours plus les échecs à la place d’en voir les vraies causes. Les tendances d’extrême-droite deviendront alors des raz de marée.

Le rôle de la Suisse occulté

10. solidaritéS occulte le rôle de la Suisse dans le concert international. La Suisse est une plaque tournante d’activités hautement prédatrices (banques, hedge funds, sociétés internationales de négoce, etc.) De plus, au travers de ses banques et de sa politique fiscale extrêmement permissive, la Suisse s’est spécialisée dans la gestion de fortune des richissimes du monde entier.

Les banques, les grandes fortunes sous gestion, les fonds de pension dotés de 650 milliards de fortune, ou encore les sociétés de négoce international dopent la prospérité du capitalisme et de ses servants en Suisse, à Genève également. Elle a certaines « retombées » matérielles indéniables pour certaines fractions de la population : enrichissement effronté d’une infime minorité ; emplois relativement bien rémunérés pour une fraction minoritaire des travailleurs ; retombées en termes de consommation et d’investissement sur l’activité économique ; recettes de l’Etat apparemment relativement stables malgré une fiscalité très complaisante. Mais elle a également des effets corrupteurs tout aussi indéniables.

Toutes les activités liées à son rôle de place financière sont centrées sur la captation du profit réalisé au plan mondial. Elles ont un triple effet pervers sur la population :

1) Elles sont très éphémères et leurs retombées sont très volatiles ; elles peuvent être délocalisées du jour au lendemain ; elles sont ultra-perméables aux crises financières et économiques.

2) Elles génèrent des effets indirects très problématiques pour la majorité la moins aisée de la population : hausses du coût de la vie, crise aigüe du logement et augmentations faramineuses des prix des loyers devenus franchement prohibitifs pour les populations autochtones. Les nombreuses multinationales font venir sur place leurs cadres et autres traders qui bénéficient de hauts, voire très hauts traitements et de la prise en charge du prix de leur logement, ce qui oriente de plus en plus le marché immobilier vers la construction de logements de luxe au détriment des logements sociaux ;

3) Elles laissent croire que nos acquis sociaux dépendraient des bénéfices réalisés grâce au rôle de place financière de la Suisse. Il faudrait donc à tout prix défendre « nos institutions financières », notamment le secret bancaire qui favorise l’évasion fiscale et offre un refuge pour les capitaux provenant des exactions des potentats de ce monde, fiscalité de faveur, etc. Il faut le dire, tout cela est un leurre et une dépendance, une addiction, une maladie.

Rappelons-le pour exemple : la dépendance des rentes du deuxième pilier par rapport au capital financier mondial nous prive d’une grande part de notre autonomie de jugement. Elle nous arrime à ce type de capital. Une organisation de gauche dite « révolutionnaire » devrait aborder franchement cette question, souligner le caractère éphémère de « l’exception suisse », et sans cesse le dire bien haut : « Les rentes vieillesses, comme toute assurance sociale qui se respecte, doivent être basées sur la mutualisation des risques, donc sur la répartition et la solidarité intergénérationnelle, et non sur les profits capitalistes, de plus mondialisés, par conséquent sur des ponctions sur le profit des autres ». A court terme on paraît être parmi les gagnants, à plus ou moins long terme on sera sûrement, comme tous les peuples, parmi les perdants. Lorsqu’il s’agira de sauver du capital, la priorité sera donnée aux capitaux de la bourgeoisie supranationale, et non aux capitaux du deuxième pilier.

De toute manière, dans une perspective internationaliste, nous devons d’une part dénoncer et condamner les activités prédatrices et parasitaires du capitalisme, d’autre part tracer des perspectives d’avenir, ce que nous proposons au-delà du capitalisme, donc avoir un projet. Et nous devons le faire en sachant que la Suisse contribue autant, si ce n’est plus que d’autres, à provoquer les quasi-banqueroutes d’Etats qu’on observe actuellement. Avec ses exigences surréalistes sur le paiement des dettes publiques (des taux d’intérêts pouvant aller au-delà de 15%), la Suisse et les pays aujourd’hui prédateurs contribuent à péjorer les conditions de vie des populations vivant dans les pays aujourd’hui victimes. Cela ne doit pas nous faire oublier non plus que la Suisse héberge une grande partie du négoce et des spéculations sur les produits alimentaires. Elle en tire de nombreux avantages qui aggravent directement les famines dans de nombreux pays cibles des pillages impérialistes.

L’internationalisme ignoré

11. solidarité ne se positionne nullement dans une perspective internationaliste, il ne tente pas de développer une identité internationaliste à opposer au nationalisme étroit des bourgeoisies locales. Pourtant seule une telle identité pourra un jour contrer les prédations impérialistes. solidaritéS ne tente pas plus de démontrer que la question du travail n’est plus une question nationale, mais est devenue une question qui dépasse largement les frontières des Etats-nations et induit la coopération de tous les travailleurs et travailleuses dans le monde pour parvenir à des prix du travail humain partout conforme à sa productivité.

Seule une affirmation internationaliste, la construction d’une identité internationaliste des travailleurs et des peuples donnera un jour sens et cohérence à notre lutte contre le racisme ou la xénophobie.

12. Il faudra désormais dire clairement qu’on est pour une autre société, et cela pas par romantisme, mais par réalisme. Il faudra par conséquent dire sur quoi cette société devra être fondée et organisée. C’est là que le bât blesse, pas seulement pour solidaritéS, mais pour l’ensemble de l’extrême-gauche. En tant que « noyau dur » solidaritéS porte cependant une grande responsabilité : il n’a jamais considéré que ce travail d’élaboration était une priorité ; il est toujours parti du principe que la solution, nous l’avions déjà, c’est le socialisme. C’est pourquoi solidaritéS a toujours donné la priorité aux activités électorales, conçues comme la traduction et le relais dans la sphère politique des mobilisations « syndicales » ou « populaires » qu’il appelait de ses vœux. Et du fait que ces activités n’ont jamais été dynamisées par une vision les transcendants, elles ne se sont souvent pas distinguées d’un populisme très instrumentalisant.