travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Face à la « dette » : notre tâche et notre stratégie

vendredi 25 juin 2010

Ce texte a été rédigé pour lancer une discussion sur un plan supranational entre les anticapitalistes. Le problème de la dette sert de point d’accrochage, mais il ne doit en aucun cas limiter la discussion ; il devrait au contraire montrer les limites atteintes par le système capitaliste et la nécessité de passer de l’anticapitalisme à l’élaboration des contours d’une autre société. Les quatre signataires de ce texte l’ont discuté et adopté. D’autres militants ont montré un intérêt. Nous avons jugé inutile d’aller à la recherche de signatures, mais ceux qui désirent l’approuver ou porter un commentaire peuvent le faire dans le forum.

1. Un saut qualitatif

Les violentes attaques menées contre les classes populaires en Grèce ainsi que la décision des gouvernements européens, avec la contribution du FMI, de créer un fond de 750 milliards d’euros pour sauver la zone euro marquent un saut qualitatif. Elles montrent que les bourgeoisies européennes sont prêtes à tout pour sauver le capital.

La création de ce fond est un double signal en direction du monde de la finance : d’une part c’est un signe d’allégeance aux opérateurs financiers, d’autre part c’est une garantie que les spéculations sur les dettes resteront partout en Europe payantes… 750 milliards pris sur les deniers publiques sont maintenant à disposition pour payer les intérêts des « dettes » !

2. Les « dettes »

Mais d’où viennent-elles ces « dettes » ? Que sont-elles réellement ? Sont-elles vraiment le résultat d’un laxisme des Etats plus enclins à payer les diverses rentes ou prestations à des paresseux, qu’à gérer avec rigueur l’argent public ? Disons-le clairement, les dettes des uns s’accumulent parce que les profits des autres croissent, elles résultent toujours d’un déséquilibre dans la répartition de la richesse. Cela est valable dans le cas de la Grèce, comme ce le sera pour tous les autres pays à qui on réclamera aussi à cor et à cri le remboursement de ladite « dette ».

Qui réclame ces remboursements ? Ceux-là mêmes que les Etats ont sauvés lors de la tourmente déclenchée en 2007 par la crise des subprimes, les banques, les institutions financières, la mafia spéculatrice du monde entier : 14.000 milliards de dollars avaient été mobilisés pour les sauver, représentant sous une forme ou une autre de l’argent puisé dans les deniers publics et qui venait creuser encore le trou de la dette publique. En Suisse notre UBS – un monument national cette banque ! – s’était vu garantir un pactole de 66 milliards pour elle seule.

A l’époque l’allégeance du monde politique n’a pas eu de contrepartie, bien au contraire, celui-ci, unanime, n’a demandé qu’une chose, que les banques gagnent de nouveau de l’argent, que les actionnaires continuent d’être grassement rétribués, que les travailleurs continuent à trimer pour créer la richesse qui remplira les escarcelles des profiteurs et, le temps venu, si l’exploitation accrue du travail ne suffisait pas pour réduire les déficits, on pourra toujours baisser les salaires, diminuer les rentes des retraités, réduire les budgets de l’enseignement, de la santé, de la culture, etc. C’est ce qui se passe aujourd’hui.

3. Pour que tout continue comme avant

En 2008 déjà, le monde politique voulait que tout continue comme avant ! Et il récidive ! Les deniers publics sont à nouveau mis à contribution, cette fois-ci non plus pour voler au secours des banques, mais pour « sauver » les Etats qui ont dû de plus en plus s’endetter pour sauver qui ? Les banques. A qui les Etats doivent-ils maintenant payer les intérêts de la dette ? Aux banques ! Pour exemple, les dettes de la Grèce ont été contractées à hauteur de 75 milliards auprès des banques françaises, 45 milliards auprès des banques allemandes, 15,8 milliards auprès des banques anglaises. Les banques des mêmes pays détiennent aussi respectivement 219,6 milliards, 237,9 milliards et 114 milliards des dettes de l’Espagne. On pourrait rallonger la liste, tous les pays y figureraient.

La réalité c’est que tous les Etats se retrouvent quasiment dans le rôle d’otages des banques. Le Portugal, l’Irlande, l’Italie, l’Angleterre suivront la Grèce. Même si ces pays ne sont pas encore en situation de défaut de paiement des intérêts de leurs dettes, ils annoncent tous des plans d’économies. Partout les pauvres seront encore plus pauvres, les riches encore plus riches.

Mais cela ne suffit pas encore, pour montrer que le système financier ne court vraiment plus aucun risque, la Banque Centrale européenne a décidé de « racheter » aux banques et institutions financières les obligations des Etats les plus endettés, cela, à l’instar des plans de sauvetage du système financier mondial lors de la crise des subprimes, au moyen d’une prise en charge par la BCE d’actifs désormais jugés « pourris ». Plus personne n’en voulait, ni à l’achat, ni à la vente. Ils n’avaient donc plus de valeur marchande. En les rachetant la BCE les revalorisait, un pur profit pour les banques, un signal qu’elles ne couraient aucun risque, un cadeau aux milieux financiers… quant aux Etats, ces actifs dits « pourris » plombent toujours leurs comptes et tous doivent continuer à payer leurs intérêts sur des valeurs qui ne valent rien !

4. Qui commande ?

Les salariés, les retraités, les bénéficiaires des services sociaux passeront donc encore une fois à la caisse pour alimenter ce fond. En effet, sous la contrainte des marchés financiers, tous les Etats annoncent d’ores et déjà des mesures d’austérité draconiennes… les 750 milliards d’euros aujourd’hui mis à disposition par les pays de l’Union européenne pour garantir le paiement des intérêts d’actifs dits sans valeur marchande ne sont qu’une cerise sur le gâteau.

Les milieux financiers ne relâcheront pas leur pression de sitôt. Non seulement ils exigent que les budgets des pays « fortement » endettés soient scrutés chaque mois, mais ils obtiennent aussi le contrôle des pays potentiellement prêteurs. Sous leur férule tant les emprunteurs que les prêteurs sont sous contrôle. On ne peut faire plus pour montrer qui commande au sein de la classe dominante : une sorte de bourgeoisie supranationale détenant un monopole de la finance mondiale dicte toutes ses volontés, et les Etats s’exécutent.

Les régimes d’économies drastiques imposés aux pays « bénéficiaires de l’aide » vont entraîner une logique récessive les condamnant à la stagnation, au cycle infernal de la dette, avec pour conséquence un chômage massif, des baisses de salaires, une santé à deux vitesses, un enseignement de plus en plus élitiste, l’élévation de l’âge de la retraite, des baisses de rentes et une misère accrue. Ces politiques se diffuseront dans tous les pays, y compris dans ceux considérés comme les plus solides financièrement.

Sous la férule des financiers les bourgeoisies européennes se liguent aujourd’hui contre la Grèce. Demain viendra le tour d’un autre pays. Ces bourgeoisies sont en tout cas unanimes pour imposer des plans d’austérité aux populations de tous les pays. Elles chercheront évidemment à profiter de nos divisions pour nous les imposer Nation après Nation. Aujourd’hui on accuse les travailleurs de Grèce de puiser dans les poches des travailleurs allemands, alors que c’est dans l’escarcelle des banques de tous les pays, en particulier des plus forts, que les intérêts de plus en plus démesurés de la « dette » grecque atterrissent. Demain ce sera le tour des travailleurs d’Allemagne, d’Espagne et d’Angleterre d’être dans le collimateur, tout cela au nom de la « compétitivité ». Mais nous, forces anticapitalistes et révolutionnaires, travailleursEs de tout pays, ne nous leurrons pas, c’est la peur de voir la source des œufs d’or tarir qui motive les bourgeoisies, tant en Europe que dans le monde !

5. Opposer nos valeurs aux leurs, notre société à la leur

Nous n’avons pas les mêmes valeurs, ni la même conception de la richesse. Pour nous, outre de la nourriture saine et accessible à tous et toutes (ce que le capitalisme est loin de garantir), la richesse c’est un bon système d’éducation et d’enseignement, une protection sociale qui assure un bon système de santé, une retraite digne pour toutes et tous, l’égalité entre les hommes et les femmes, un accès de tous à l’art et à la culture, etc. Toutes ces valeurs sont dans le travail humain, elles ne sont possibles par lui et avec lui. Elles ne sont pas dans le capital. Ce dernier est fait du profit de certains face à la misère du grand nombre, de compétition là où il devrait y avoir de la coopération, des privations de certains là où le travail serait capable de produire tout ce qui est nécessaire, pour tous et toutes.

6. Cessons de hurler dans le désert

Revendiquer la mise en œuvre de nos valeurs dans cette société ne sert à rien. On ne ferait que hurler dans le désert. Il faut au contraire proclamer bien haut que ces valeurs ne sont pas possibles dans ce monde, et il faut expliquer sans relâche comment notre monde, celui des travailleursEs, les rendrait possibles. Il faut opposer notre conception du monde à celle mortifère du capital.

C’est de cela que les anticapitalistes et les révolutionnaires devraient parler. Ils créeront par là les points de repère qui mèneront à une prise en main de leur destin par les travailleurs. Les ripostes immédiates aux empiètements du capital s’en trouveront renforcées.

Les enjeux dépassent ceux des vieux Etats/Nations. Développer des résistances au plan national, voir les coordonner, est certes nécessaires, mais cela ne suffit plus. Il faut élaborer des ripostes sur un plan supranational, au moins à l’échelle continentale. Sinon, les bourgeoisies européennes se ligueront comme aujourd’hui contre les travailleursEs de Grèce pour attaquer et saper une à une toutes les solidarités qui restent au niveau des Nations.

7. Remettre les mots « communisme » et « révolution » à l’ordre du jour

Notre riposte doit montrer qu’une autre société est possible. Elle sera fondée sur le bien commun, sur une production liée aux besoins des gens et respectant à la fois les travailleursEs et les impératifs environnementaux, sur une répartition basée sur la productivité du travail et non sur le profit capitaliste, sur des solidarités partant des principes d’égalité et non sur les dominations patriarcales ou racistes.

Notre riposte doit montrer comment une telle société est possible. Elle doit quitter la voie sans issue de la réforme pour la réforme et emprunter celle d’une stratégie menant à une autre société. La tâche des anticapitalistes et des révolutionnaires est de restaurer le beau mot « communisme ».

8. Mais que font la social-démocratie et les syndicats ?

Et tant pis pour ceux qui se mettent au travers de la route, voire qui font tout pour sauver le système, estimant qu’il n’y en aurait pas d’autre possible. Ils se font ainsi complices de ses dommages dits « collatéraux » : des milliards d’êtres humains qui croupissent dans une misère absolue, des dizaines de millions d’enfants mourant chaque année de malnutrition, de sous nutrition ou de famine, des milliards de travailleursEs sans autre horizon que l’ « emploi capitaliste », l’exploitation de plus en plus violente de leur travail, un monde où des milliards de femmes croupissent sous la domination patriarcale, une planète qui, peu à peu, se transforme en une immense poubelle obligée de digérer à la fois les déchets des beuveries consuméristes de quelques super riches et, ce qui va de pair, le mode de produire capitaliste de plus en plus destructeur.

Non, Messieurs les sociaux-démocrates, ce monde n’est pas à réformer ! Le seul espoir est désormais de le transformer, et tant que le capitalisme sévira toute transformation sera vaine. Ne vous en déplaise, montrer un autre possible est la seule stratégie crédible, celle-ci éloignera votre fatalisme qui n’arrive plus à cacher votre adhésion : vous allez jusqu’à approuver tous les plans d’austérité, voire à les imposer vous-mêmes dans les pays où vous êtes au pouvoir, où vous croyez avoir le pouvoir. Pour montrer votre allégeance vous allez jusqu’à durement réprimer les forces qui s’opposent et se battent contre ce que vous considérez comme une fatalité. Vous montrez ainsi que pour le « pouvoir », le pseudo pouvoir que vous confère votre allégeance, vous êtes prêts à abandonner toutes vos velléités apparemment réformatrices. Pour vous, le capitalisme est une « réalité » indépassable, la fin de l’Histoire… Pas pour nous, il apparaîtra comme une des périodes les plus destructrices de l’Histoire de l’Humanité.

De leur côté, les syndicats sont dépassés. Leur stratégie, revendiquer et essayer de prouver le bien fondé de leurs doléances, ne fonctionne plus. Le capital balaye tout sur sa route. Les travailleursEs ont perdu les rares illusions que les « trente glorieuses » avaient éveillées, ils/elles voient bien et vivent la contradiction entre la productivité de leur travail et la dureté de moins en moins tolérable de l’exploitation, ils/elles sont comme suspendus dans le temps, ils/elles attendent que quelque chose de crédible surgisse. Ils/elles savent qu’ils/elles ne seront audibles que lorsque quelque chose de nouveau surgira, cela ne peut qu’être un autre rapport au travail, ils/elles participeront alors eux aussi à sa construction.

Mais pour l’heure les syndicats perdent toute crédibilité. Ils sont chapeautés et surtout contrôlés, par là vidés de la substance qu’ils ont encore, à la fois par des liens institutionnels qui les financent partiellement, et par leurs directions généralement très liées aux social-démocraties. Ce lien est un véritable tremplin vers des postes garantissant des carrières lucratives au service de l’idéologie dominante. Sur l’affaire grecque, et la question des « dettes » la CSI (Confédération syndicale internationale) et la CES (Confédération européenne des syndicats) ont gardé un silence assourdissant et complice. Que pourraient-elles faire d’autres, toutes deux reconnaissent qu’il faut assainir, et aujourd’hui assainir c’est restaurer et garantir les profits, pour cela il faut réduire les dépenses… une histoire sans fin, que seuls les travailleursEs interrompront lorsqu’ils/elles prendront leur destin en main.

Genève, le 10 juin 2010

Eric Decarro, Paolo Gilardi, Laurent Tettamanti, Christian Tirefort