travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Séminaire dans le cadre des manifestations anti OMC à Genève

L’OMC, un monde sans perspective

Texte du discours introductif sur la crise

mercredi 2 décembre 2009 par Christian Tirefort

La manifestation organisée le samedi 29 novembre 2009, à Genève, à l’occasion de la Conférence ministérielle de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) a été une réussite. Plus de 5000 personnes sont accourues, notamment des délégations internationales de pays dits pauvres et des minorités ethniques. La manifestation n’a pas pu aboutir parce que certains membres du "bloc noir" se sont mis à casser non seulement des vitrines de banques, mais aussi des voitures et des scooters, ce qui a provoqué une intervention musclée de la police. Les commentaires qui ont suivi ont été révélateurs de l’état de la gauche : pratiquement tout le monde a dénoncé la violence du "bloc noir", cela sans discernement. La violence indiscriminée est effectivement à condamner, mais aujourd’hui elle s’explique par le vide de projet crédible pour lequel se battre. A la place de condamner la violence la gauche ferait mieux de comprendre et travailler à un vrai projet. Lorsque nous en aurons un, que les travailleurs et travailleuses s’en saisiront pour l’imposer, que la bourgeoisie le combattra par tous les moyens, y compris violemment, par des moyens anti démocratiques, nous aurons peut-être besoin d’utiliser d’autres moyens que ceux de la démocratie bourgeoise. De plus, il ne faut jamais l’oublier, aujourd’hui plus d’un milliard d’humains vivent dans une extrême précarité, un autre milliard souffre de malnutrition, et la majorité des travailleurs et travailleuses sont confrontés à la violence extrême des rapports capitalistes de travail.

Il nous est demandé de ne pas trop nous étendre sur les constats, cela pour avoir du temps à consacrer aux alternatives. Je partage entièrement ce souci, nous devons consacrer notre temps à mieux définir le monde que nous voulons, c’est cela qui donnera des perspectives, des contenus et des impulsions aux mobilisations qui doivent impérativement être développées pour ne pas courir à la catastrophe.

Mais vouloir un autre monde, ce n’est pas se contenter d’élaborer des solutions compatibles avec le monde actuel, vouloir le changer, cela nous entraînerait sur une voie de garage. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons beaucoup consacré à l’élaboration de longs cahiers de doléances ou de revendications à l’intention des autorités, mais aujourd’hui nous nous heurtons à un mur. Si, parfois, nous réussissons quelques petites avancées, celles-ci sont vite remises en cause. Nous devons le constater, les stratégies réformistes ont perdu leur crédibilité.

Vouloir un autre monde, c’est dire ce qu’il serait : comment on y produirait, donc comment on y travaillerait. C’est dire qui déterminerait ce qui est produit, comment on partagerait, comment on échangerait. Vouloir un autre monde c’est aussi avoir le courage de constater l’échec du monde actuel. Enfin, vouloir un autre monde, c’est établir les stratégies qui nous y mèneraient, repérer les forces sociales qui auront la force et la volonté d’engager la lutte.

Constat

Commençons par le constat, l’échec du capitalisme. La crise qui s’est développée depuis l’affaire des subprimes aux USA en est une manifestation. Elle touche de plein fouet le cœur du capitalisme, c’est-à-dire sa capacité de rentabiliser le capital, c’est le grand souci des économistes. Mais, pour nous l’essentiel, c’est deux choses : premièrement, les effets désastreux sur les conditions de vie des gens ; deuxièmement, la perte massive de crédibilité du capitalisme.

Celui-ci cherche à tout prix à rétablir cette crédibilité et sa rentabilité. Les mesures prises pour sauver le système financier, pour relancer l’économie ont un prix qu’il faudra payer, l’endettement public massif entraînera une remise en cause des systèmes de sécurité social basés sur la mutualisation. Mais cela ne relance pas la machine capitaliste. Si, aujourd’hui, il y a un regain de rentabilité, il est essentiellement dû aux mesures de rationalisation des entreprises qui entraînent des baisses de salaires et accroissent le chômage.

Il n’y a pas de vraie croissance. Par contre, il y a retour de la spéculation et de tous les ingrédients qui ont enclenché la crise de 2007. La quasi faillite de l’Etat de Dubai en est un signe avant-coureur. Mais la dette souveraine mondiale qui a augmenté de 45% depuis 2007 et se monte maintenant au chiffre astronomique de 49.500 milliards de dollars est encore plus inquiétante. Elle plombera tous les programmes sociaux.

Non seulement le capitalisme n’est plus crédible, mais il n’est plus désirable. Il s’est sauvé, mais à quel prix ? Le prix payé se perçoit clairement lorsque nous parlons avec les travailleurs et les travailleuses, ou encore les sans emplois, qui tous et toutes souffrent terriblement de cette situation, ou lorsque nous entendons les nombreux rapports officiels qui affirment que les famines tuent encore plus qu’avant, ou lorsque nous écoutons le cri des agriculteurs qui ne peuvent plus vivre de leur travail ou sont expulsés de leur terre, ou lorsque nous entendons les météorologues, les géologues et de nombreux scientifiques tirer la sonnette d’alarme sur l’état de la planète.

Notre modèle

Tout cela fait mal et interroge notre conscience d’homme. Cela crée chez nous une volonté de résoudre les problèmes un à un, à mesure qu’ils apparaissent, en mobilisant notre réseau. Ce type d’approche fractionné nous fractionne, il ne fonctionne plus, il y a trop de problèmes, le système en crée trop et trop vite. Il faut aujourd’hui d’autres stratégies, plus globales, faute de quoi la chute de crédibilité du capitalisme ne rencontrera que notre impuissance, et la barbarie prendra le dessus.

Mais nous n’avons pas de modèle de rechange, et ce que nous proposons suscite certes parfois de la sympathie, sans pourtant renforcer l’engagement ou les révoltes de ceux qui souffrent. Or c’est de leur engagement que nous avons besoin.

Je ne propose pas d’abandonner les luttes d’aujourd’hui, je propose de les placer dans une autre perspective, qu’elles soient profilées pour un autre dessein, non plus « résoudre » les problèmes du capitalisme, mais rendre l’autre monde que nous voulons de plus en plus lisible, de plus en plus visible et plausible dans la tête de tous ceux et toutes celles qui vivent de leur travail. Ils/elles placeront alors leurs luttes d’aujourd’hui dans la perspective du monde de demain.

Définir nos vrais interlocuteurs

Il faut reconnaître nos vrais interlocuteurs et s’adresser à eux. Jusqu’à aujourd’hui nous avons consacré beaucoup trop de temps à chercher le dialogue avec la bourgeoisie pour essayer d’obtenir un meilleur partage social. Nous espérions tirer un bénéfice de ce dialogue, le plus souvent sous forme de soutien électoral. Dans ce schéma, la bourgeoisie est notre interlocutrice, c’est à elle que nous parlons, prétendument en tant que représentation des travailleurs et travailleuses. Ceux-ci/celles-ci ont été transformés en spectateurs/trices de leur propre vie, ou plutôt de leur propre misère.

La disparition de la crédibilité du capitalisme nous impose une autre tâche, définir un autre monde, un autre modèle de société. C’est pourquoi il faut désormais s’adresser à toutes les personnes qui aujourd’hui souffrent de l’exploitation et à tous/toutes les exclu.e.s. C’est avec eux/elles que nous devons nouer le dialogue, c’est leur monde que nous voulons créer.

Quel autre monde ?

Nous devons avoir le courage de rompre avec l’ancienne société et de nous baser sur la nouvelle : la vieille société, le capitalisme, a son identité, c’est le capital ; la nouvelle société devra être celle du monde du travail, de tous les producteurs sociaux, elle trouvera son identité dans le travail.

L’enjeu véritable, c’est le travail

Le capitalisme ne s’y est jamais trompé, l’enjeu des luttes est la maîtrise sur le travail. C’est lui qu’il exploite et qui contient le surplus social dont le capital se repaît. Pour garder sa maîtrise sur le travail, le capital veille à maintenir son monopole de la mise en œuvre du travail. Pour lui, avoir du travail, c’est avoir un « emploi », être employé par le capital ; il prétend alors créer du travail en créant des « emplois ».

Il n’y a rien de plus faux. Le travail n’a pas besoin d’être créé, il existe déjà en chacun de nous, c’est notre faculté de faire. Ce dont nous avons besoin, c’est de mettre cette faculté en œuvre et, en échange, obtenir de quoi signaler nos besoins.

Le capital ne crée pas de travail, il l’exploite, et son but premier n’est pas de produire les biens et services nécessaires à la vie, mais de produire son profit. Le capitalisme impose son monopole sur l’emploi en imposant le but qu’il attribue au travail : produire le profit qui alimentera le capital.

Ce but ne laisse pas de place à la production pour les besoins, il doit être imposé par la contrainte ; celle-ci transforme la coopération nécessaire entre les travailleurs et les travailleuses en une lourde et insoutenable hiérarchie, elle transforme toute mise en œuvre du travail en punition.

Après avoir férocement exploité le travail dans le seul but du profit, la bourgeoisie se répartit individuellement le surplus produit. Cette « répartition » n’est pas un partage, mais un combat de chaque capitaliste pour une part du butin. La bourgeoisie appelle cela concurrence. Dans ce combat, le surplus social, qui devrait être bien commun parce qu’il résulte du travail de tous et de toutes, devient profit capitaliste, il va agrandir sans fin − et les concentrer dans les mains des « gagnants » − les masses de capitaux accumulés.

Se sortir de l’engrenage

Nous sommes pris dans une sorte d’engrenage, une spirale qui mène à toujours plus de compétition, toujours plus de concentration de la richesse sociale, des pressions toujours plus fortes sur les revenus du travail. C’est de cette seringue qu’il faut sortir, il faudra la briser.

Nous sommes trop longtemps restés enfermés dans une pseudo lutte pour quelques miettes qui tombaient de la table du festin capitaliste, une lutte où les dés sont pipés. Nous avons pour elle abandonné tout le domaine du travail aux bourgeoisies. Celles-ci ont transformé le travail, qui est une faculté que chacun.e porte en lui/elle, en « emplois » capitalistes, nous nous sommes tous et toutes laissés transformer en employé.e.s du capital. Celui-ci a réduit nos facultés de faire dans le broyeur marchand, nous sommes tous devenus « à vendre ». Aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du monde entier sont comme des poissons exposés dans un immense vivier, ils attendent qu’un capitaliste veuille bien les choisir pour être exploités.

Le travail, la pierre angulaire de notre projet

C’est le rapport capitaliste au travail qu’il faut abolir… et cela ne sera possible qu’avec les travailleurs et les travailleuses, c’est pourquoi ils/elles sont nos interlocuteurs. Eux/elles seul.e.s pourront mener la lutte pour un autre rapport au travail, pour un autre monde. Le travail doit être la pierre angulaire de notre projet. C’est lui le sujet social que nous devons pleinement assumer avec tous ceux et celles qui veulent vivre de leur travail, et non de l’exploitation du travail des autres.

Remettre le travail à sa place ouvrira sur d’autres relations sociales, non plus basées sur la compétition destructrice actuelle, mais sur la coopération. On coopérera pour produire, on pourra tous et toutes participer à l’œuvre commune, produire une société solidaire, et en échange chacun et chacune aura accès au bien commun. Les échanges se règleront alors sur cette coopération.

Vivre de son travail, c’est faire qu’il donne à tous et toutes, partout dans le monde, accès au bien commun. Le capitalisme ne donnera jamais cette possibilité.

Qu’attendent les travailleurs et les travailleuses ?

Aujourd’hui, le capitalisme est en crise, et il a des effets désastreux. Son mode de produire épuise la planète, il détruit l’espace vital, il pollue l’air, les eaux, la faune marine, il stérilise la terre, il détruit les forets qui sont pourtant les poumons de la planète. Non seulement il empêche des milliards de personnes de vivre de leur travail, mais, en plus, il prive des populations entières de leurs moyens traditionnels d’existence, il confisque les terres des petits cultivateurs pour imposer la production intensive à l’intention des marchés des pays riches. Et il impose son mode de produire au monde entier.

Les travailleurs et les travailleuses sentent que c’est sans perspective. Ils ne se mobilisent plus, ils attendent qu’un autre projet crédible vienne. Celui-ci devra montrer comment produire autrement, comment lier la production aux besoins des gens avant de l’emprisonner dans le diktat du profit. Il devra montrer ce que nous proposons à la place du rapport marchand. Il devra montrer quel rapport social à la fois permettra d’intégrer tout le monde dans l’œuvre commune, une société solidaire, et permettra à tous et toutes de dire ce qui sera produit, donc de signaler ses besoins.

Lorsqu’ils/elles verront un tel projet prendre forme, ils/elles s’en saisiront, et ils/elles seront irrésistibles… l’Histoire poursuivra alors sa marche en avant.

Genève, le 29 novembre 2009
Christian Tirefort