travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Congrès suisse de solidaritéS

La crise imprégnera toutes les activités humaines

mardi 10 mars 2009 par Christian Tirefort, Eric Decarro

Bizarrement les organisations qui se disent anticapitalistes discutent très peu de la crise. Elle vient perturber leurs activités usuelles. Les campagnes référendaires, campagnes électorales, organisation de manifs laissent peu de place à la discussion théorique. En effet, malgré qu’elle influence désormais toutes les activités humaines, la crise n’est ressentie "que" comme un problème théorique, et non comme un problème de pratique politique quotidienne. Il faut que cela change. Des priorités doivent urgemment être déterminées. La gauche anticapitaliste doit prendre conscience des changements de paradigmes que cette crise représente, elle doit les intégrer dans ses pratiques quotidiennes.

Lorsque l’affaire des « subprime » éclata aux USA en 2007 rares furent les personnes qui virent en elle un déclencheur d’une véritable crise du capitalisme. Au contraire, nombreuses furent celles qui l’ignorèrent, ou en tout cas qui n’en tinrent pas compte pour leurs propres activités. Après 2 ans l’erreur est patente : la crise a pris une tournure insoupçonnée et touche tous les aspects de la vie humaine.

Mais qu’est-elle réellement :

• représente-t-elle la fin d’une période historique et de son système idoine, le capitalisme ? Cette phase peut bien sûr être plus ou moins longue, cela dépend aussi de l’action des révolutionnaires

• ou n’est-elle qu’un accident plus ou moins grave de parcours d’un système par ailleurs jugé fondamentalement irremplaçable et sain ?

• Y a-t-il une troisième voie de sortie, ni capitaliste, ni révolutionnaire ? Cette estimation se retrouve aujourd’hui majoritaire dans le mouvement alter mondialiste

Il faut répondre à ces questions parce qu’elles déterminent tous les positionnements idéologiques et toutes les pratiques politiques de l’organisation.

Mais il ne faut pas prendre une option à la hâte, pour se débarrasser d’un problème qui gêne l’activité usuelle de l’organisation. Il ne faut non plus pas se comporter comme si tout était évident. On ne peut établir un programme politique sur la base d’évidences, parce qu’il nous conduirait à une attitude gestionnaire, sans créativité. Il faut savoir douter, parce que seul le doute mène à admettre nos erreurs et aide à surpasser le sectarisme. Il faut prendre son temps. Il faut étudier le problème de manière exhaustive, tirer ensuite les conclusions qui s’imposent et, en fonction d’elles, orienter tant le programme politique de l’organisation que sa mise en œuvre.

SolidaritéS engagera les procédures internes permettant d’associer tous ses membres à la discussion la menant à ce choix stratégique : première option (réformiste classique), la crise n’est-elle qu’un accident de parcours du capitalisme ; deuxième option (révolutionnaire), la crise est-elle la fin d’un système qui prend l’eau et qui, sans projet crédible d’une autre société, conduira à la plus extrême des barbaries ; troisième option (nouveau réformisme), la crise est-elle le début d’une nouvelle ère d’un capitalisme hybride, ayant été contraint de se plier à certaines régulations qui lui sont étrangères mais qui l’influencent suffisamment pour faire de lui « quelque chose d’autre » ?

a) Implications politiques de la première option

La première option, la crise n’est qu’un accident de parcours du capitalisme, implique une pratique réformiste, de type social-démocrate, qui cherchera à corriger les éléments du capitalisme qui y mène, par exemple « l’union sacrée » pour sauver le système bancaire. Cette option ne signifie pas du tout l’abandon d’un programme de réformes tendant à pallier à certaines rigueurs subies par ce qu’on appelle « notre clientèle » ou « le public cible ». Ces propositions de réformes paraîtront cependant de plus en plus incantatoires, elles se heurteront aux « réalités » systémiques.

Aujourd’hui, ce type de réformisme rencontre un scepticisme croissant parmi les travailleurs.euses. Ceux-ci/celles-ci se replient généralement sur une attitude attentiste.

Cette option implique un jeu d’alliances spécifique : les relations avec la social-démocratie seront stratégiques, à terme fusionnelles, les relations avec les forces anticapitalistes seront factuelles et épisodiques.

b) Implications politiques de la deuxième option

La deuxième option n’implique en aucun cas la croyance à un écroulement quasi inéluctable du capitalisme. Elle comprend aussi la possibilité d’une longue, très longue agonie de ce système, voir une issue catastrophique qui serait le fait de forces profitant de deux « trous noir » :
- le vide de pouvoir, conséquence de l’incapacité de gouverner d’une bourgeoisie de plus en plus décrédibilisée,
- le vide de projet, soit l’absence d’un projet crédible de gauche, une absence d’alternative au système.

Une telle situation, caractérisée par ces deux « trous noirs », risque fort de déboucher sur des solutions autoritaires et des risques accrus de guerre, comme cela fut à plusieurs reprises le cas dans le courant du 20e siècle.

Prendre l’option que la crise actuelle est la marque d’une dégénérescence plus ou moins longue du système implique une stratégie d’alliances spécifique. Les relations avec les forces réformistes seront factuelles et ponctuelles, les relations avec les forces anticapitalistes seront fusionnelles et stratégiques.

c) Implications politiques de la troisième option

La croyance en une troisième voie, ni capitaliste ni révolutionnaire, implique la mise en place d’un long cahier de revendications adressé à la bourgeoisie et soumis aux travailleurs pour les motiver. Généralement un « mouvement social » spécifique à chaque revendication ou thématique est mis en place pour porter la revendication tant face à la bourgeoisie que dans le public visé (femmes, immigré.e.s, chômeurs et chômeuses, etc.) Pour les tenants de cette option la crise est autant due à des fausses politiques des bourgeoisies nationales qui se soumettent honteusement aux lois de la mondialisation qu’à la faiblesse des mouvements sociaux insuffisamment conséquents pour imposer leurs revendications. En quelque sorte, tout le monde est renvoyé dos à dos, il n’y a pas de problème de système, mais uniquement des problèmes de rapports de force politiques.

Prendre cette option n’implique pas de stratégie d’alliances, celles-ci sont toutes ponctuelles, spécifiques à chaque mouvement. Les tenants de cette option sont majoritaires dans le mouvement alter mondialiste, ils sont également présents à des degrés divers parmi les tenants des options tant social-démocrate que révolutionnaire.

SolidaritéS se réclame de l’anticapitalisme

Lorsque nous disons qu’un choix doit être fait, nous ne prétendons pas partir de nulle part. SolidaritéS a son histoire, elle a déjà choisi l’anticapitalisme, et elle a des constats fondamentaux communs avec les forces qui ont également fait ce choix.

Premièrement les constats communs :

• La nature profondément injuste du système est reconnue. Celui-ci divise les populations en une minorité de riches de plus en plus riches et une majorité de pauvres de plus en plus pauvres, voir subissant l’exclusion sociale. L’évolution vers une classe moyenne renforcée s’est stoppée dès les années 70, signifiant une perte progressive de crédibilité de la social-démocratie.

• Le mode capitaliste de produire mène, en grande partie a déjà mené, à une catastrophe écologique de dimension planétaire. La planète se réchauffe inexorablement, provoquant la fonte des calottes glacières, une montée du niveau des mers mettant en danger des populations entières, la multiplication de plus en plus ravageuses des ouragans et des tornades, la multiplication des dérèglements atmosphériques ; la planète se pollue, l’agriculture intensive basée sur l’usage massif d’engrais chimiques, de pesticides, appauvrit les terres arables ; l’exploitation des ressources naturelles, de l’eau, des forêts, des matières fossiles, mène à l’épuisement programmé des réserves. Les modes de vie et les méthodes de production capitalistes mènent à une prolifération exponentielle des gaz carboniques rejetés dans l’atmosphère
• La capacité de plus en plus évidente de créer de la richesse entre en contradiction avec la pauvreté et la misère croissante. La contradiction entre le profit et les besoins essentiels des populations s’exacerbe inexorablement. Les effets ravageurs du système marchand commencent à être entrevus, celui-ci exclut socialement des franges de plus en plus importantes des populations et mène à des choix de production de plus en plus en porte-à-faux avec l’intérêt général (des agrocarburants à la place de céréales, des objets de luxe à la place de la santé, des canons à la place de la culture, des centrales nucléaires à la place des énergies renouvelables, etc.)

Deuxièmement l’Histoire, l’origine politique commune :

SolidaritéS fait partie d’un ensemble de forces dites anticapitalistes. Cet ensemble devrait pouvoir se renforcer sur la base de la faillite du capitalisme illustrée par la crise actuelle. Mais cela ne se fera pas sans des positionnements clairs et une pratique politique en phase avec la nouvelle situation :

• Toutes les discussions menées par solidaritéS doivent être ouvertes vers l’extérieur. Lorsque nous parlons d’extérieur nous visons clairement les autres forces se réclamant de l’anticapitalisme et la masse des travailleurs et travailleuses qui, à divers titres, vont souffrir de la crise. solidaritéS doit clairement récuser « le patriotisme d’organisation » qui mène au sectarisme et rendra un regroupement des forces anticapitalistes impossible

• solidaritéS se distinguera des autres forces politiques anticapitalistes lorsqu’il dépassera le stade de la dénonciation et entrera dans celui de l’élaboration d’un projet d’une autre société. La crise donne l’occasion de critiquer les mécanismes du système capitaliste, d’en montrer les impasses, non pas pour les corriger mais pour en substituer d’autres qui soient autant de fenêtres ouvrant sur notre projet de société.

• solidaritéS participera aux mobilisations contre le capitalisme. Il se mobilisera pour les besoins essentiels des populations partout dans le monde et il promouvra les aspirations à une autre société

• solidaritéS se battra contre toute tentatives de « solution » chauvine à la crise. Il luttera de toutes ses forces contre ceux/celles qui prétendent défendre l’emploi en priorisant les « nationaux » contre les autres (par exemple « British work for British workers » ou contre la libre circulation des travailleurs).

Le débat est une arme révolutionnaire

SolidaritéS développe des discussions partout où c’est possible, sous toutes les formes imaginables et avec toutes les forces et mouvements de l’anticapitalisme. Ces discussions porteront non seulement sur des scénarii de sortie de la crise, mais sur les éléments programmatiques d’une sortie du capitalisme, en particulier le développement d’un projet de société représentant une alternative crédible au capitalisme.

C’est avec les forces anticapitalistes que pourront, devront être menées les discussions portant sur notre projet de société, en particulier sur ses mécanismes fondamentaux, c’est-à-dire :

• comment le travail échappera-t-il à l’emprise du capitalisme ? Comment la hiérarchie de plus en plus lourde et pesante qui pèse sur les travailleurs.euses peut-elle être évitée ?

• comment la distribution sociale se fera-t-elle désormais ? Sous forme de salaire, à partir de la mise en œuvre du travail, une richesse que tout le monde porte en lui/elle, ou en fonction du profit, sous forme de (re)distribution du produit financier du capital qui, lui-même, ne peut que résulter de l’exploitation des travailleurs ?

• comment le travail sera-t-il organisé ? Comment sera-t-il échangé ? Comment la coopération entre les travailleurs en vue de l’œuvre commune fonctionnera-t-elle dans un système de production non capitaliste ?

• comment les échanges seront-ils réglés ? Peut-on échapper à l’échange marchand ?

• comment les choix de production seront-ils déterminés afin que plus aucun homme ou femme ne souffre de la précarité matérielle ?

• comment une production sociale respectant les équilibres naturels, environnementaux, une production écologique, s’organisera-t-elle ?

• comment les solidarités sociales, entre malades et bien-portant, entre les générations, avec les invalides, seront-elles pour tous garanties ?

• comment désormais les hommes et les femmes consommeront-ils ?

• quel rapport social permettra à chaque homme ou femme à la fois d’être socialement inclus et d’être respecté dans ce qu’il/elle est ?

La crise du capitalisme fait une discussion de tous ces thèmes de plus en plus actuelle. Les forces anticapitalistes ont une responsabilité énorme dans cette discussion. La capacité de répondre à l’incapacité de la bourgeoisie de gérer son propre système, donc au vide de pouvoir qu’elle laissera, dépend de cette discussion ainsi que de notre capacité d’élaboration d’un projet à opposer à la barbarie.

Christian Tirefort et Eric Decarro, le 2 mars 2009.