travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


La crise et la révolution

Troisième partie : les vraies et les fausses "solutions"

mardi 24 février 2009 par Christian Tirefort

La première partie de ce document a été consacrée au positionnement politique des révolutionnaires. Celui-ci est décisif à la fois pour aborder l’analyse de la crise sous le bon angle et pour commencer les discussions sur nos solutions en sortant de la sampiternelle et interminable liste de doléances adressées à nos bourgeoisies respectives. La deuxième partie trace quelques éléments de théorie économique montrant que la crise est un élément structurel de la systémique capitaliste. Nous devons maintenant écrire nos propres pages, essayer de décrire le positionnement des révolutionnaires dans ces moments qui affaiblissent le capitalisme. Notre but ne devrait pas être de le guérir ou de chercher des solutions à la crise, mais plutôt de montrer les pistes pour en sortir. Pour cela quoi de mieux que de mettre en garde contre certaines pseudo solutions et montrer comment nos solutions fonctionneraient. C’est ce qui est amorcé dans cette troisième partie. Elle devrait susciter une vraie discussion.

Les crises sont des moments de redistribution des cartes, elles mettent tout en cause, y compris les rapports de force sociaux. Dans ces moments les acteurs sociaux doivent revoir leur stratégie, ceux qui ne le font pas disparaissent.

Les protagonistes sociaux

a) Le positionnement des travailleurs

Les travailleurs, tous ceux et celles qui vivent ou qui désirent vivre de leur travail, ont déjà amorcé leur virage stratégique, ils ne croient plus au réformisme au sens de « réformer le capital ». De là leur apparente passivité − qui est en réalité une position d’attente − et l’impression de « plat réchauffé » du reliquat de luttes encore orientées vers la réforme du capitalisme.

Le long processus dit « néolibéral » amorcé dès les années 70 a mené les travailleurs au constat que les réformes du système non seulement ne garantissaient rien, mais qu’en plus elles se retournaient parfois contre eux, comme un boomerang. Il en est ainsi des réformes qui renchérissent le prix du travail, dans notre société elles réduisent l’emploi, celui-ci va se fixer là où le travail reste moins cher. Les travailleurs préfèrent alors leur emploi, même si son prix a tendance à baisser. Constatant cela les travailleurs ne cherchent bien souvent plus à influer le capital, ils préfèrent laisser les capitalistes se dépatouiller avec, et ils « lâchent » tant la social-démocratie que l’extrême gauche, ils attendent.

Cela ne signifie cependant pas que les travailleurs seraient indifférents à d’autres mesures, par exemple celles introduisant un autre projet de société. Attendre ne signifie pas être indifférent, au contraire toute attente implique un devenir, quelque chose qui doit survenir.

b) Les réformistes

Les acteurs sociaux réformistes et se réclamant du monde du travail n’ont compris ni l’attente des travailleurs, ni ce qu’ils attendent. Ils leur servent des plats réchauffés, une nourriture tellement vieille qu’elle est devenue inconsommable. De plus, ils rejettent la discussion avec les révolutionnaires.

Epargnons-nous leurs interminables listes de mesures proposées [1] . Examinons-en plutôt les contradictions. Généralement ces mesures prennent la forme de « revendications » formulées à l’intention de la bourgeoisie, ce qui est déjà un aveu d’impuissance, c’est admettre que les travailleurs demandent, revendiquent, tandis que la classe dominante décide.

Les demandes établies au nom des travailleurs vont de mesures protectionnistes, par exemple réserver les emplois aux autochtones, établir des obstacles contre l’accès des étrangers aux emplois, créer des îlots de pseudo prospérité dans un monde de misère, dans le même temps préconiser de « protéger » les salaires, ce qui, dans les conditions actuelles, fait fuir le capital, avec lui les rares emplois qu’il apporte. Les demandes − mais ici elles prennent la forme de suppliques − touchent aussi le domaine d’une « éthique » financière, en particulier des banquiers. En même temps, chacun exige des rendements dits « compétitifs », ce qui n’a rien à voir avec l’éthique. Enfin toute une panoplie de propositions concerne le domaine des paradis fiscaux. Ceux qui les formulent réclament dans le même mouvement une totale souveraineté nationale et l’interventionnisme international pour harmoniser les fiscalités nationales. Finalement les conditions permettant à chaque nation de s’ériger en paradis fiscal triomphent toujours.

Ces type de mesures réformistes ont un point commun, ils évitent la contradiction principale, qui est sociale et surtout qui condamne le système, la contradiction entre l’accumulation sans fin de capital et la diminution relative de l’activité sociale dont il se nourrit. Ceux qui les proposent se placent tous dans la même optique, sauver le capital. Aujourd’hui cela prend la forme de sauver ce qu’on appelle « le système financier ».

Certains réformistes se prétendant plus conséquents évoquent un retour à l’économie qu’ils appellent « réelle ». « Afin de freiner la spéculation » disent-ils. Pour être logique avec eux-mêmes, ils ne devraient pas craindre la mise hors jeu ou la destruction du capital en surplus, c’est-à-dire du capital qui dans les conditions sociales actuelles, ne trouve pas de point de chute rentable dans ladite « économie réelle ». Pourquoi la craignent-ils donc, pourquoi veulent-ils malgré tout sauver les banques ? Parce que, selon eux, le capital est à l’origine du travail, il en serait la seule origine possible, le détruire serait se priver de moyens de « créer de l’emploi ». Ils ne peuvent un instant s’imaginer que des formes de mise en œuvre du travail autres que celle commandée par le profit capitaliste pourraient exister. Ils ne veulent même pas en discuter, ils les rejettent toutes en bloc, elles paraîtraient révolutionnaires, donc irrationnelles. Il faut aussi être clair, mettre hors jeu tout placement d’argent non directement lié à une activité réellement productive serait, d’une part réduire la sacro sainte liberté d’entreprendre, d’autre part dans sa tête déjà sortir du capitalisme, déjà avoir un pied dans une autre société, post capitaliste.

Evidemment, mettre hors jeu tout placement d’argent non directement lié à une activité réellement productive serait, premièrement, réduire la sacro sainte liberté d’entreprendre, deuxièmement, dans sa tête, déjà sortir du capitalisme, déjà avoir un pied dans une autre société, post capitaliste, troisièmement, abandonner le principe de l’accumulation pour l’accumulation, directement lier le développement de l’appareil productif aux besoins sociaux.

En outre, mettre hors jeu la partie du capital non liée à une véritable activité productive n’impliquerait pas seulement un contrôle mondial des flux monétaires, donc l’abandon par les bourgeoisies d’un instrument essentiel de domination de classe, mais aussi l’interdiction de toute spéculation. Cela mettrait hors jeu non seulement la part idoine de capital, mais aussi la fraction aujourd’hui dominante de la bourgeoisie, celle qui contrôle le capital financier. Celle-ci n’abandonnera jamais ses prérogatives !

C’est un tel saut dans l’inconnu que craignent les économistes se résignant à un sauvetage des banques.

c) Les révolutionnaires au pied du mur

La crise actuelle du capitalisme ferme pratiquement toutes les portes aux solutions réformistes vraiment de gauche. Les révolutionnaires eux aussi devront cesser de se contenter de surenchères, ils sont plus que jamais au pied du mur. Le choix réel est

-  soit se mettre au chevet du capitalisme « malade », établir des listes interminables de doléances et pseudo solutions appelées « revendications » et ainsi, en tant que victimes pleurnichardes, être réduits à prouver que le capitalisme pourrait en satisfaire une ou deux si les bourgeois étaient gentils, assister passifs à sa dégénérescence, être entraînés dans sa chute ;
-  soit examiner le projet d’une société alternative, projet qui devra dire pourquoi on produira (pour accumuler du capital ou pour satisfaire les besoins des gens), comment on travaillera (en étant exploité ou en entrant « en coopération »), comment le travail sera mis en œuvre (sous l’emprise d’une hiérarchie de plus en plus lourde et dictatoriale ou par la mise en commun de ce que tout un chacun a en lui, sa faculté de faire), comment on répartira (selon le mode ultra sélectif marchand ou à partir du travail), comment on échangera (par le biais des rapports de force marchands ou par celui des complémentarités des savoirs et des spécificités régionales, climatiques et naturelles).

C’est en élaborant un tel projet d’une autre société, avoir déjà la tête dans cette autre société, que les solutions révolutionnaires surgiront, qu’elles apparaîtront de plus en plus plausibles et cohérentes pour la majorité des populations. Celles-ci saisiront alors enfin le sens de la citation « socialisme ou barbarie » et se battront pour le premier contre le deuxième. Un autre monde deviendra alors possible.

Les vraies solutions impliquent-elles une autre société ?

Les mesures susceptibles de freiner les effets sociaux catastrophiques de la crise sont toutes liées à une relance de la consommation. En effet, c’est la contradiction sociale qui produit la disharmonie entre le développement sans limite des forces productives et les limites drastiques fixées à la satisfaction des besoins de la majorité des travailleurs. C’est donc sur elle, la contradiction sociale, qu’il faut agir pour rétablir un semblant d’harmonie entre la capacité de produire et celle de « consommer », ce dernier terme désignant maladroitement la satisfaction des besoins essentiels. Mais des mesures de relance de la « consommation » sont-elles encore possibles dans le cadre systémique ? Il faut répondre à cette question parce qu’elle change toute l’approche.

a) L’option « la lutte dans le cadre systémique reste possible »

Répondre oui à cette question implique une explication. Elle est souvent assénée, péremptoire : « le système est souple, il obéit aux impulsions démocratiques, il suffirait que les travailleurs se battent plus, participent plus ». Il faudrait alors prouver ce qui est avancé, notamment expliquer pourquoi la misère croît, cela malgré une productivité du travail en constante amélioration.

Selon ceux qui croient à cette souplesse infinie du capitalisme, le système ne doit jamais être mis en cause, il est politiquement neutre, ses disfonctionnements et contradictions ne s’expliqueraient que par des facteurs subjectifs, les comportements des acteurs sociaux : certains, les travailleurs, ne se battraient pas assez et pas bien, tandis que les autres, les bourgeois, se battraient trop bien. « Il faut développer les luttes » proclame-t-on ensuite. Les déséquilibres systémiques seraient dus à ce seul facteur subjectif, les travailleurs auraient le tort − voir la bêtise − d’être trop passifs, de préférer le « confort » de l’exploité à l’inconfort des responsabilités de l’exploiteur, ils auraient pourtant le choix puisque « politiquement » neutre le système économique pourrait être géré différemment.

Une grande partie de la gauche, si ce n’est sa totalité, fonctionne objectivement sur cette base. Selon elle tout serait possible dans le cadre systémique, les dés ne sont jamais pipés, il suffirait de revendiquer. Si les listes de revendications sont toujours plus longues, c’est qu’il y a un retard revendicatif qu’il faut rattraper par les luttes. Si, aujourd’hui, les travailleurs ne soutiennent ni les luttes, ni les revendications, c’est qu’ils ne les comprennent pas. « Les pauvres, ils ne sont pas encore mûrs, plus même, ils sont aliénés ! » dit-on. Ce rapport aux travailleurs.euses cache un grand mépris.

Cela mène à un paradoxe, la gauche fait en grande partie le travail idéologique de la bourgeoisie, elle cherche à prouver que le système a la flexibilité requise pour absorber les revendications des travailleurs, elle s’accroche au vieux système. C’est en cela qu’elle apparaît souvent bien conservatrice.

Une illustration concrète

Croire à l’infinie flexibilité du capitalisme mène à une analyse déformée du concret. Ainsi une grande partie de l’extrême gauche pense que le sauvetage des banques est incontournable, sans lui il y aurait des millions de chômeurs. Quasiment dans la même phrase les économistes se réclamant de cette gauche pérorent que le capital quitte le terrain de l’« économie réelle » pour former une « bulle » spéculative à l’origine de la crise. Ils expliquent ensuite que ce capital ne crée pas d’emplois, malgré tout ils en préconisent le sauvetage. « Pour éviter que des millions de travailleurs soient mis au chômage, il faut sauver le système financier » disent-ils. Et, le ventre noué, ils approuvent les trillons de dollars engloutis pour sauver les banques. Les latinistes les plus fins y perdraient leur latin !

Une analyse correcte de la réalité concrète devrait au contraire mener à la conclusion que le non sauvetage des banques pourrait sauver des emplois. En effet, la destruction de la masse des capitaux échappant à l’« économie réelle » cesserait de peser sur ladite « économie réelle », le capital détruit n’aurait plus besoin d’être alimenté en profit. Il ne plomberait plus ladite « économie réelle ». Le capital non détruit se réinvestirait alors mieux dans celle-ci parce qu’il y (re)trouverait une rentabilité suffisante. Par conséquent pour sauver les emplois de l’« économie réelle » le capital de la « bulle » devrait être détruit.

Est-ce possible ?

Autrefois, lorsque le capital industriel était dominant, la destruction du capital en surplus se faisait naturellement, celui-ci était bien ciblé : les entreprises industrielles les moins productives disparaissaient ou étaient redimensionnées, ou encore il y avait arrêt momentané de la production.

Aujourd’hui, alors que le capital financier est dominant, le capital en surplus est impossible à repérer, il ne correspond plus nécessairement à des usines plus ou moins rentables, mais il se cache souvent dans divers produits financiers, des Edge Fund, des produits dérivés, du capital en général. Celui-ci n’a pas de visage, il est fortement autonomisé des objets industriels ou des activités sociales, il plane, il n’est pas confiné dans une ou des bulles. Il n’est lié qu’à des propriétaires de « papiers valeurs », ceux-ci ne voient ni l’activité industrielle, ni les activités sociales, ils ne voient que leur intérêt personnel, le profit immédiat que son capital rapporte, ou l’augmentation de valeur de ses actions. L’actionnaire n’est ni méchant, ni gentil, il est ignorant, il n’a pas d’autre repère que son profit. Dans un tel cadre, en voulant viser la bulle on atteint le capital en général, les produits sains ou malsains.

Tout le système est gangrené. De ce fait un rééquilibrage sur le modèle des crises de l’époque industrielle est plus qu’improbable.

b) L’option de la lutte dans le cadre systémique n’est plus possible

Affirmer que pour des raisons systémiques les luttes ouvrières ne permettent pas ou plus une redistribution sociale qui assure un rééquilibrage suffisant entre l’accumulation de capital et l’activité sociale qui l’alimente demande aussi une explication. Celle-ci doit partir de la contradiction sociale qui se concrétise dans la misère persistante, voir croissante, malgré l’amélioration constante de la productivité du travail. Cette contradiction est non élucidée et non expliquée par ceux qui prétendent qu’un rééquilibrage reste possible.

L’explication doit repérer d’où vient la contradiction : le système est entièrement conduit par le profit, son but n’est pas de nourrir les populations, mais d’accumuler du capital, le fait que ceux et celles qui ont la « chance » d’avoir un emploi soient nourris n’est qu’un effet quasi accidentel de la course au profit. Dans ce système les dés sont donc pipés pour les travailleurs. L’explication doit aussi dire pourquoi un retour aux « Trente Glorieuses » est devenu plus que problématique, notamment en quoi les relatifs progrès sociaux de cette période n’ont été possibles que parce que les conditions étaient différentes : les pays du Nord disposaient d’un quasi monopole de la production industrielle, les appareils industriels étaient moins flexibles, donc plus difficiles à délocaliser, l’exclusivité du savoir-faire technique protégeait les emplois. Tout cela donnait plus d’efficience aux luttes revendicatives sur le plan des Etats/Nations industrialisés.

Depuis la situation a changé. Autrefois, le « reste du monde », en gros les anciennes colonies, était une source inépuisable de matières premières quasiment gratuits, son industrie était limitée à l’exploitation de ces matières premières. Aujourd’hui, ces économies (plus celles des anciens pays « communistes ») concurrencent les anciens bastions industriels. La demande des travailleurs des pays du Nord stagne et est loin d’être compensée par celle des travailleurs extrêmement mal payés du Sud et de l’Est de l’Europe. A la place de soutenir leur consommation intérieure toutes les industries se livrent à une véritable course aux délocalisations, à la recherche de « coûts du travail » les plus bas. Dans cette recherche les groupes multinationaux ont acquis une position dominante. Ils paient le travail à des prix sousfaits, mais ils en vendent le produit à des prix surfaits.

Aujourd’hui vouloir appliquer les recettes des « Trente Glorieuses » sans considérer les changements des circonstances concrètes, c’est jouer à l’autruche, cacher sa tête dans le sable pour ne pas affronter la réalité. Les travailleurs l’ont déjà compris, de là leur position d’attente.

Cela ne signifie pas du tout que désormais rien ne peut être fait, mais qu’il faut se positionner autrement, ce qui n’est possible qu’en ayant déjà la tête et un pied dans un autre projet : une société basée sur le travail, sans le capital !

Utiliser les contradictions comme autant de leviers

Les contradictions contenues dans les démarches bourgeoises actuelles doivent servir à expliquer notre propre projet et les mesures transitoires y menant. Le fait de trouver des milliers de milliards de dollars pour sauver le système financier, mais de ne pas trouver un sous pour alimenter les programmes sociaux ou résoudre les problèmes de la faim est une contradiction pouvant servir de levier.

La gauche devrait remettre en cause le sauvetage des banques, [2] donc expliquer leur fonction réelle : au nom et au profit des déjà très riches capter l’essentiel du surplus social issu des activités humaines de par le monde. C’est ce captage, ce vampirisme au niveau mondial, qui est ainsi sauvé, non pas l’économie dite « réelle ». Celle-ci aura au contraire de plus en plus de peine à nourrir en profit le capital très provisoirement sauvé.

Un exemple concret

La gauche admet généralement qu’il y a un problème de suraccumulation. La divergence tourne autour du recyclage du capital suraccumulé ne trouvant pas de débouchés « rentables » dans l’économie dite « réelle ».

Selon certains le surplus formerait une « bulle », la crise serait en réalité l’éclatement de cette bulle. Une période d’assainissement. Ils essaient alors de limiter les dégâts sociaux de la crise sans toucher aux conditions sociales qui ont produit la bulle. Ils préconisent au mieux de relancer la consommation en assortissant cela de vœux pieux sur l’éthique économique. Selon cette orientation, l’économie réelle serait fondamentalement saine, flexible et sensible aux doléances des mouvements sociaux.

Selon d’autres, dont nous sommes, le capital suraccumulé, sain ou malsain, s’intrique désormais l’un en l’autre. Depuis sa prise de pouvoir le capital financier, réputé suspect, ne se distingue quasiment plus du capital à fonction industrielle, réputé sain. Tout capital est devenu spéculatif, il est produit financier se négociant en tant que tel. Comment assainir, éliminer le capital malsain, alors qu’il ne se distingue plus du capital malsain ? C’est le dilemme de la bourgeoisie. C’est pourquoi, en sauvant les banques elle essaie de sauver l’ensemble de son capital. Elle essaie de sauver, réformer, le système financier.

Rappelons-le, le problème provient d’une contradiction sociale qui produit une suraccumulation endémique de capital qui, en raison de la réduction relative de l’activité sociale a de plus en plus de peine de s’alimenter en profit. Il faut agir sur cette contradiction, proposer que les milliers de milliards de dollars affectés au sauvetage des banques servent à équilibrer la balance, à relancer l’activité sociale en donnant des moyens de signaler leurs besoins à ceux qui ne les ont pas.

La gauche devrait s’appuyer sur les conditions de la mise en œuvre de cette proposition pour ouvrir une fenêtre sur l’autre société. Elle devrait « revendiquer » que ces milliers de milliards de dollars servent à tripler, voir à quadrupler ou quintupler les revenus de la partie la plus pauvre de la population du globe, c’est-à-dire les deux milliards de personnes qui vivent avec moins de deux dollars par jour, notamment en augmentant leur salaire ou leur revenu. Elle devrait expliquer que cette mesure ne devrait pas être ponctuelle, mais définitive, que dans ce cas elle relancerait durablement l’activité sociale en la centrant prioritairement sur les besoins de cette partie des populations. Cela modifierait radicalement les forces productives matérielles, leur conception ne serait désormais plus guidée par les « sur besoins » destructeurs des plus riches mais par la consommation nécessaire des plus pauvres. L’activité sociale ne croîtrait pas uniquement dans les régions les plus pauvres, mais également dans les endroits dits « plus développés » de la planète, elle serait dopée par les besoins que les milliards d’hommes et femmes les plus pauvres de la planète pourraient enfin signaler. Cela recentrerait la production mondiale sur les besoins essentiels. Les effets en chaîne d’une telle mesure seraient innombrables.

La gauche devrait également affirmer que pour être efficace une telle mesure devrait être mondiale, donc concerner également les populations les plus pauvres et précaires des pays dits développés, qu’elle devrait être assortie de garanties pour que les moyens mis à disposition aboutissent là où ils sont nécessaires et non dans les poches d’oligarchies locales ou de dirigeants corrompus. Cela serait-il possible sans toucher aux souverainetés nationales, en seraient-elles nécessairement limitées ? Ce qui est sûr, c’est que le rôle actuel principal de ces constructions politiques, préserver la compétitivité, préserver la capacité de la nation de capter le profit mondialement produit, serait remis en cause. Les pouvoirs locaux seraient reconfigurés vers un but : le resserrement vers le haut et au niveau mondial des écarts salariaux, un rétablissement de l’harmonie géographique entre les lieux où les besoins s’expriment et les lieux où les activités se développent.

Ce qui est également sûr, c’est que les banques actuelles ne pourraient assumer de telles fonctions. Faudra-t-il les nationaliser ? Ou devra-t-on établir une autre structure de gestion des crédits ? Cette question devrait aussi être posée.

Utilisé dans nos conditions l’argent dépensé au niveau mondial pour sauver les banques suffirait largement pour amorcer un processus qui pourrait être irréversible. [3] Cela relancerait partout dans le monde la bonne consommation et la bonne demande de travail tant dans le domaine des biens matériels que celui des services indispensables. Le surplus d’activités sociales ainsi promeut « financerait » non seulement la permanence de la mesure, mais aussi une augmentation continuelle des moyens mis à disposition des populations les plus nécessiteuses ; elle intégrerait de plus en plus de gens dans la coopération productive et sociale … et elle aurait une suite sociale qui pourrait être irréversible : une société non plus tendue vers le seul profit capitaliste, mais basée sur le développement du travail dans le cadre d’une activité sociale croissante. La fonction du capital apparaîtrait comme inutile et superflue, une fonction parasite.

Faire vivre notre projet de société

a)Faire apparaître nos paradigmes contre ceux des autres

La mise en œuvre de la mesure décrite ci-dessus trace la tâche de nos économistes. Ils devraient être mobilisés pour montrer les effets économiques d’une autre utilisation de l’argent aujourd’hui englouti dans les banques.

A partir de cet exemple ils pourraient faire vivre des nouveaux paradigmes sociaux. Ils pourraient montrer comment notre proposition permettrait d’absorber les « surcapacités » productives ; comment celles-ci seraient mises en œuvre pour produire tout d’abord l’indispensable, de quoi manger, de quoi se loger, de quoi s’habiller ; comment, à partir de la production et de la répartition de cet indispensable des travailleurs.euses pourraient être détachés pour d’autres activités sociales, concrétiser le « surplus » devenu possible grâce à la productivité du travail ; comment chaque homme et femme pourraient enfin avoir accès au produit du « surplus », l’instruction, la santé, la prise en charge socialisée des enfants, la culture, l’art ; comment la productivité croissante du travail créerait les conditions de l’intégration de tous/toutes.

b) Avoir déjà la tête dans l’autre société

Avoir déjà la tête dans notre projet de société permettrait à nos économistes d’expliquer que le principe marchand de l’offre et de la demande est inadéquat : à la place d’harmoniser les échanges, il sélectionne de plus en plus impitoyablement les personnes désirant s’insérer dans la coopération productive, et il interdit l’accès au bien commun de toutes les personnes qu’il exclut. Sur la base de nos critères de mise en œuvre du travail nos économistes pourraient facilement montrer que tant les salaires que les prix des biens de première nécessité doivent échapper au rapport marchand. Les salaires devraient être indexés à la productivité du travail et celle-ci devrait être la base formatrice des prix. Les prix ne devraient donc ni être dopés par des subventions, ni être fixés selon les principes marchands, mais ils devraient être fonction de la « valeur travail ». Cette valeur est maintenant objectivement fortement homogénéisée au plan mondial parce que les conditions techniques et le savoir-faire industriel circulent au niveau de la planète aussi rapidement qu’autrefois dans un village.

S’ils avaient déjà la tête dans l’autre projet de société nos édiles de gauche cesseraient de n’étudier que le capital, ils s’attacheraient principalement à décrire les contours et les mécanismes de notre alternative, une économie non plus basée sur le profit, mais sur le travail. Ils pourraient démontrer que le profit n’est qu’une forme de surplus social, de plus une forme perverse, qu’en réalité la mise en œuvre du travail en elle-même constitue le surplus social, et que sous forme de faculté de faire le travail existe en chaque homme ou femme. Ils ne feraient référence aux paradigmes des économies capitalistes que pour en montrer les contradictions et mieux expliciter nos propres paradigmes : pour nous un travail est productif dès lors qu’il rencontre des besoins sociaux ; pour nous cela implique que chacunE doit être en mesure de signaler ses besoins ; pour nous chacunE doit pouvoir s’intégrer dans la production en échange des moyens de signaler ses besoins ; pour nous le travail contient en lui le surplus social, sa mise en œuvre le concrétise dans la satisfaction de besoins, que ceux-ci soient d’ordre matériel, culturel, ou encore des services à la personne humaine (éducation, santé, etc.)

Notre dialectique d’intégration nécessiterait évidemment une rupture avec le capitalisme et son moteur, le profit. Dans le capitalisme lui seul motive la mise en œuvre du travail, tout autre motivation de cette mise en œuvre est rejetée ou réduite à la dimension congrue du travail profitable, donc satisfaisant les seuls besoins fonctionnels au capital.

c) Assimiler un autre rapport au travail

Initiée dans nos conditions, et rétribuée selon sa productivité, dans notre société la mise en œuvre du travail trouverait un sens en elle-même, elle n’aurait aucunement besoin du profit pour être justifiée. Ce serait une forme de mise en œuvre qui permettrait de dépasser la conception classique de la richesse, l’idée que celle-ci n’existerait que sous forme matérielle, concentrée et accumulée sous forme de capital. La productivité suffisante dans le domaine matériel libérerait − et non exclurait − les travailleurs.euses nécessaires aux productions « immatériels ». Ainsi la productivité du travail ne serait plus source de chômage et de précarité, mais source de plus d’activités dans d’autres domaines que ceux de la stricte production matérielle, celle-ci apparaîtrait comme la condition du développement de ces autres activités.

Correctement rétribués pour leur travail ceux ou celles jusqu’à aujourd’hui condamnés à une lutte incessante contre la rareté et la précarité matérielle pourraient aussi signaler des besoins sortant de ce cadre. De ce fait, contrairement au capitalisme qui ne connaît pas d’autre forme de surplus que le profit, qui, au travers du rapport marchand ne se saisit − plutôt mal que bien, cela dépendant du degré de solvabilité des bénéficiaires − que des besoins des populations qu’il n’exclut pas, dans notre projet de société et avec notre conception de la richesse, il serait possible de se saisir d’activités améliorant la qualité de la vie des populations jusqu’alors les plus démunies ou exclues.

d) S’approprier les avancées du savoir humain

Nos économistes devraient pouvoir expliquer que dans notre projet de société les avancées du savoir humain se retrouveront dans le travail lui-même, non seulement elles ouvrent la possibilité que tout homme et toute femme échappent à la rareté matérielle, mais elles permettront de consacrer toujours plus de temps à l’éducation, à la culture, à l’art, aux solidarités intergénérationnelles, aux sciences, à la recherche. Ils (nos économistes) seraient alors capables d’expliquer que dans le cadre capitaliste les avancées du savoir humain donnent une forme mortifère au surplus social, elles sont socialement sacrifiées sur l’autel de la compétitivité et servent à exclure encore plus de monde de l’activité sociale, alors que dans notre projet de société elles permettraient une perception de la richesse passant du quantitatif au qualitatif, cette qualité se reconnaîtrait dans la faculté de faire humaine, les biens cumulables feraient place à l’enrichissement de la personne humaine dans ce qu’elle est et non plus dans ce qu’elle a. La forme profit de surplus social apparaîtrait alors pour ce qu’elle est, une négation des formes de surplus ancrées dans le travail lui-même, donc en chaque homme ou femme. Ce sont ces autres formes que nous devrons montrer lorsque nous décrivrons notre projet de société.

Nous devons affirmer qu’un autre rapport au travail est indispensable et possible, non pas pour sortir le capitalisme de la crise, mais en sortir l’humanité tout entière. Ce rapport ne pourra être basé sur le travail traité comme produit marchand, mais sur le travail en tant que forme originelle de la faculté de faire humaine. C’est autour de sa mise en œuvre que la société devra être organisée. Cette question est centrale pour tous ceux ou celles qui veulent une autre société, c’est sur elle que l’essentielle de la lutte idéologique devrait s’appuyer, elle permettrait une assimilation par tous de ce que sera le rapport au travail dans notre projet de société.

Aujourd’hui la gauche ne prend pas ce chemin, sa tête reste enfermée dans les paradigmes de la vieille société. C’est pourquoi, au nom de l’emploi, elle accepte majoritairement le sauvetage des banques. Elle n’arrive pas à s’imaginer qu’un autre rapport au travail serait possible. Cet aveu d’impuissance la mène à une reconnaissance de facto de la domination du capital et de la subordination du travail. Dépourvue de tout autre projet que l’aménagement du capital, la gauche est prise de vertige devant la simple évocation d’un autre possible que celui donné dans le cadre capitaliste, tout ce qui émarge de ce cadre lui paraît incongru, hors format. « Utopique » dit-elle. Il lui arrive parfois de pérorer sur des conditions qu’elle souhaiterait assortir aux dons alloués aux banques, mais le plus souvent elle se tait, honteuse.

Critiquer le présent pour mettre « l’autre monde » en lumière

Il faut expliquer nos propositions en les mettant en perspective, c’est-à-dire opposer ce qui se passe concrètement à ce qui serait possible dans « l’autre société ».

a) Effets sociaux du sauvetage des banques

Dans les conditions actuelles les banques n’utiliseront pas l’argent reçu pour faciliter les échanges et promouvoir l’activité économique, mais pour se sauver elles-mêmes et se renforcer contre les concurrents. Tant que le contexte économique restera si catastrophique, elles ne consentiront pas plus de crédits porteurs d’activités sociales. Pour couronner le tout, pour le commun des mortels le système a perdu une bonne partie de sa crédibilité, il ne se risquera pas à des emprunts à long terme. L’affaire des subprimes aux USA, les baisses boursières massives ont ruinés trop de gens pour qu’ils risquent de nouvelles aventures.

Ce qui se passera concrètement avec l’argent aujourd’hui englouti dans le sauvetage des banques est prévisible : ce sera une intensification de l’exploitation des travailleurs, cela pour « rembourser » le capital englouti. Les Etats qui auront repris des actifs pourris des banques se retrouveront encore plus endettés, ce qui sera un prétexte pour laminer encore plus les programmes sociaux. La misère augmentera partout dans le monde. [4] Dans le capitalisme il n’y a pas d’autre issue.

Les plans de relance de l’économie concoctés par certains pays vont déjà dans ce sens. Ils préconisent tous des allégements des charges sociales prélevées sur le capital, donc un accroissement du taux d’exploitation des travailleurs dans le but de rétablir la « compétitivité » nationale et la « rentabilité » d’un capital de plus en plus vorace et destructeur. Désormais dominant, le capitalisme financier utilisera les moyens reçus pour s’assainir à parasiter encore plus l’activité sociale, tant industrielle que de service ; ce faisant il prélèvera au passage la part de profit qu’il jugera nécessaire, de plus en plus élevée, en fonction de la masse de capital à rentabiliser. Ce profit agrandira encore les masses de capitaux sans encrage dans l’économie dite « réelle ». Les moyens des travailleurs de signaler leurs besoins diminuant dans la même proportion que le profit financier augmentera, les activités sociales nécessaires au bien être de la majorité des populations continueront de se réduire.

Dans de telles conditions, quelles qu’elles soient les mesures dites de relance accélèreront l’accumulation de capital et, tendanciellement, la tendance à la diminution du taux de profit s’accentuera, comme dans un cercle vicieux. Les remèdes seront pires que la maladie.

b) Effets sociaux d’une augmentation des moyens alloués aux travailleurs

La proposition de restituer [5] aux populations les plus démunies l’argent englouti pour sauver les banques doit être expliquée non pas dans ses effets sur l’économie capitaliste − quoiqu’à court terme ils seraient positifs puisque l’activité sociale s’en trouverait stimulée et que cela faciliterait le financement du capital − mais dans les effets sociaux qu’elle pourrait dans certaines conditions induire, effets précurseurs des mécanismes productifs et distributifs d’une autre société. Cette restitution devrait pour tous et toutes être assortie d’activités sociales productives rétribuées qui donneraient les moyens aux travailleurs d’orienter les productions futures.

Se réapproprier et élargir la fonction originelle de l’argent

Notre proposition doit mettre les fonctions attribuées à l’argent en lumière, elle doit montrer que dans notre projet l’argent ne deviendra pas capital, il sera au contraire un moyen de fluidifier non seulement les échanges matériels, mais aussi les échanges de travail entre les hommes. Il ne servira pas à mesurer quantitativement la richesse accumulée, il ne deviendra pas capital, mais il restera un indicateur universel du flux des échanges entre les hommes.

Les dynamiques qu’induiraient la restitution aux populations des trillons mobilisés pour « sauver » les banques comparées aux dynamiques que ce même argent induira parce qu’il est englouti dans les banques laissent voir les différences de fonctions de l’argent. Dans les premières dynamiques l’argent (re)trouverait sa fonction originelle, faciliter les échanges de surplus sporadiques entre les populations, à quoi s’ajouterait aujourd’hui la fonction centrale du rapport salarié, donner à chacun.e les moyens de signaler ses besoins − être ainsi capable d’orienter les choix de production − en échange de sa participation à la production sociale. Dans les deuxièmes dynamiques l’argent devient principalement capital, sa fonction est centrée sur la reproduction des conditions d’existence des classes.

Les premières dynamiques auraient de multiples effets d’autant plus efficaces qu’ils préfigureraient une autre société :

1. Elles concrétiseraient la reconnaissance que la première condition pour sortir l’humanité de la crise serait l’introduction de nouveaux paramètres sociaux au niveau mondial, principalement un resserrement des écarts entre les revenus, donc plus de justice sociale
2. La fonction actuelle dominante de l’argent, celle de capital, disparaîtrait tendanciellement. Dans son rapport au salariat l’argent apparaîtrait désormais plus comme une reconnaissance de la faculté de faire de chacunE en tant que moyen d’insertion sociale que comme une mesure quantitative du prix marchand de la force de travail
3. L’argent n’étant plus vu comme le prix du travail, il serait accepté en tant que lien social permettant à tous et toutes de transformer le travail – une faculté enfin vue comme richesse que chacunE porte en lui/elle - en moyen d’accéder au produit du travail des autres. L’argent serait donc un média de l’échange entre l’individu et la société, et inversement
4. En tant que tel l’argent donnerait à chacunE les moyens de signaler ses besoins à la société, tant sur le plan matériel que sur le plan immatériel, et pour la société il serait un moyen d’aller du général au particulier, de la production sociale à l’individu.
5. L’argent ne fonctionnerait plus comme capital, mais comme moyen d’échange. Il serait un instrument permettant à chacunE de dire ce qu’il faut produire
6. Le capital serait hors course, tant sa fonction dominatrice, donner à la bourgeoisie le monopole de la mise en œuvre du travail, que sa fonction exploiteuse, s’approprier au nom de la classe capitaliste l’ensemble du surplus social, apparaîtraient de plus en plus comme des usurpations.

Accepter les confrontations idéologiques

Montrer qu’un autre rapport à l’argent que celui imposé dans le capitalisme est une pièce maîtresse de la lutte idéologique. Cette lutte est indispensable parce qu’elle sert à donner un visage palpable aux différents phénomènes de la vie sociale, le travail, l’argent, la coopération, le salariat, elle tracerait les principaux contours de notre projet. D’une part, l’argent y reflèterait les forces productives matérielles (l’appareil physique de production) et immatérielles (le savoir des hommes accumulé au cours de leur Histoire), comme autant de biens communs, comme patrimoine de l’Humanité ; d’autre part, il refléterait le mouvement réel des relations sociales, les processus productifs, tant la mise en œuvre des travails en vue de l’œuvre commune que les processus distributifs, ce qui doit revenir à l’individu et ce qui doit retourner à la société. Montrer que libéré du capital l’argent pourrait avoir ces fonctions non seulement mieux, mais plus efficacement, plus rentablement sur les plans social, distributif, écologique et productif devrait être la tâche essentielle des révolutionnaires, ou de ceux qui cherchent à l’être.

Montrer concrètement ce que sera l’utopie est une fonction essentielle des confrontations idéologiques. En partant de la critique de l’existant, le sauvetage des banques, il faut discuter et décrire notre solution, ce qu’elle induirait et comment elle fonctionnerait. Ce n’est qu’en montrant comment la société que nous projetons fonctionnerait que la critique des « solutions » capitalistes quittera le terrain de l’incantation pour conquérir celui de l’idéologie, celle-ci étant essentielle parce qu’elle donne l’objet des luttes concrètes, elle dit ce qu’une autre société pourrait être.

Chaque occasion, chaque événement - a fortiori les crises capitalistes – doit être saisi pour expliquer notre projet de société. Les confrontations idéologiques devraient montrer que des solutions à la crise existent, mais qu’elles procèdent d’autres rapport sociaux, d’un autre monde.

Un retour aux « Trente Glorieuses » est-il possible ? Serait-il souhaitable ?

La gauche européenne, voir américaine, évoque souvent l’époque des « Trente glorieuses » comme une solution. Cette époque est souvent perçue comme une progression constante des conditions de vie des travailleurs, une progression régulière des salaires et l’amorce d’un processus mutualiste anti précarité, assurances maladie, accident, vieillesse, invalidité, etc.

Cette époque est souvent évoquée à l’appui d’une sortie de la crise par la consommation.

Les mesures partielles, non mondiales, relançant la consommation sociale avaient un certain effet dans le capitalisme industriel et tant que la production industrielle était concentrée dans certains pays, en particulier en Europe et en Amérique du Nord. Les Etats/Nations semblaient alors disposer d’une marge de manœuvre pour définir une politique nationale de l’emploi.

Mais, aujourd’hui, toute marge de manœuvre semble avoir disparu. Pourquoi ? Les subjectivistes évoquent souvent le manque de luttes, mais cette raison ne tient pas la route. Les raisons sont beaucoup plus structurelles et irréversibles.

Premièrement, sous la domination du capital financier et du fait en soi positif de la mondialisation des savoirs faire techniques, les politiques nationales sont devenues inopérantes. L’intrication des diverses économies est telle que chacune est dépendante des autres et le capital dominant, le capital financier, ne connaît pas les frontières nationales. Deuxièmement, la concurrence internationale se dresse comme un obstacle infranchissable pour les mises en œuvre des politiques nationales. Cette concurrence induit une spirale négative, une descente aux enfers absorbant et détruisant tous les effets qui pourraient être socialement positifs des progrès de la productivité du travail. Troisièmement, les économies s’imbriquant de plus en plus, bien souvent les décisions nationales d’encouragement de la consommation intérieure aboutissent au final à des importations accrues à la place d’une production « nationale » accrue ; cela mène à des déséquilibres croissant des balances commerciales, donc des échanges. Quatrièmement, le capital qui a encore une fonction industrielle est prisonnier du capital financier ; celui-ci exigera − il en a besoin pour survivre − un rendement immédiat et en constante progression. De ce fait les stratégies industrielles à long terme ne sont plus possibles.

Le fait politique majeur est la prise de pouvoir au sein de la classe bourgeoise des tenants du capital financier. Un retour de manivelle politique est plus qu’improbable et une coordination au sein de la bourgeoisie est illusoire : les propriétaires de capitaux veulent tous « sauver leur propre capital avant celui des autres, aucun n’entend être le dindon de la farce, ce qui fait qu’avant d’être une réadaptation aux besoins sociaux, le procès d’« assainissement » des appareils financiers et industriels aujourd’hui amorcé à coups de trillons de dollars sera partout un processus de démantèlement des conditions de travail et des salaires restés meilleures dans les pays dits développés, une fuite en avant à la recherche des salaires les plus bas de la planète. Par contre chaque pays se hérissera pour défendre « ses » conditions acquises de captation de profit. Pour cela, tous n’hésiteront pas à renforcer encore leur appareillage financier, aux dépens des activités sociales bénéficiant à la grande masse de leurs populations.

Non seulement les conditions objectives et politiques barrent la route d’un retour aux solutions du passé, plus précisément celles de la société industrielle. Mais un tel retour serait-il souhaitable ?

Ceux qui le pensent préconisent des solutions post keynésiennes, des politiques anticycliques. Ils proposent généralement des plans de relance aux termes desquels les Etats s’endetteraient pendant les périodes de creux conjoncturel et réduiraient leurs dettes dès la haute conjoncture revenue. Ils oublient joyeusement qu’aujourd’hui non seulement les Etats sont lourdement endettés, mais que ces trente dernières années l’endettement des citoyens s’est massivement accru pour contourner la stagnation des salaires et la précarité des emplois. Cela réduit encore les marges de manœuvre d’une relance par la consommation des ménages. Faute d’améliorations massives des salaires, elle ne viendra pas.

Non seulement un retour au passé paraît peu probable, mais il n’est pas souhaitable. Ceux qui le préconisent voudraient-ils également reconduire le monde des Etats/Nations telle qu’il était, avec sa domination impérialiste poste coloniale ou néocoloniale, ses flux unilatéraux des richesses, ses famines et disettes endémiques, sa compétition internationale destructrice ? Tout cela faisait aussi partie des conditions qui permirent les « Trente Glorieuses ». Ce n’est pas le monde qu’un révolutionnaire peut souhaiter, ou accepter. Ces conditions ont finalement mené à la société financière, à une concentration sans précédent en peu de mains de la richesse sociale et au type particulièrement destructeur de crise de la société financière. Retourner à ce passé serait à coup sûr reproduire les conditions de crises de plus en plus destructrices.

C’est bien à un système qui a atteint ses limites que nous avons à faire. Mais l’agonie peut être longue, très longue, et plus elle le sera plus elle sera destructrice. Le capitalisme n’a plus d’avenir. Cette situation perdurera tant que nous n’avons pas d’alternative crédible.

L’impossibilité d’un retour au passé prive d’arguments tous ceux ou celles qui se mettent au chevet du capitalisme. Le mal est tel que les solutions partielles ou nationales paraissent aujourd’hui toutes plus désuètes les unes que les autres. Lorsque tous les membres d’un corps sont gangrenés, il est impossible de tous les amputer, et vouloir n’en amputer qu’un mènerait à la question sans réponse, lequel ? C’est cette question qui divise la bourgeoisie.

Le capital financier dispose du pouvoir politique

Ce qui divise les bourgeoisies dans cette crise ne se limite plus qu’à la lutte de leurs membres pour l’accès au profit, mais pose la question « que ou qui sacrifier en premier ? » Aucun volontaire, pays ou particuliers, ne se présentera, ce qui mène à tout mettre sur le dos des Etats pour tout recommencer comme avant. Le remède sera pire que le mal puisqu’il s’attaque à ce qui, jusqu’à aujourd’hui, tenait le bateau à flot, la consommation sociale. Les produits financiers pourris repris par les Etats ne se transformeront pas en bons produits, ils devront être « amortis », ce qui signifie que les dettes publiques augmenteront dans la proportion de ces amortissements. Cela se fera aux dépens des prestations sociales produites et garanties par les Etats.

La « solution » choisie, sauver le système financier, confirme la prise de pouvoir de la fraction de la bourgeoisie à la tête du capital financier. Pour se sauver elle met l’ensemble de la société en crise. Tout est sacrifié sur l’autel de ce capital, tout, la production industrielle, les rares acquis sociaux, l’ensemble de l’activité sociale est voué à sa rentabilisation. Celle-ci dicte le degré de prospérité, comme si le but de l’ensemble de l’humanité devait se mesurer à cette rentabilisation, une aune strictement quantitative, et non à l’aune qualitative, le plus ou moins grand bien-être des populations. Cela mène à l’absurde absolu, les hommes ne sont plus guidés par leur lutte séculaire contre la précarité, mais ils sont sacrifiés pour nourrir un monstre de plus en plus vorace, le capital.

Le caractère multi forme de la crise

Les problèmes énergétiques, les problèmes écologiques, les problèmes alimentaires sont des effets de la crise du capitalisme en tant que système. Son mode de produire, son mode de consommer et son mode de répartir l’y ont conduit. Ces modes « font système », il n’y aura donc pas de véritable solution à l’un ou l’autre de ces problèmes sans toucher au système dans son ensemble. Au contraire, ils s’aggraveront encore.

1er exemple

La « crise » alimentaire est une conséquence du mode marchand de répartir. Selon lui la production est « téléguidée » par ceux qui sont solvables.

Parce que dépourvus d’argent les miséreux ne peuvent signaler leurs besoins, ils ne peuvent influencer la production. Leurs besoins ne sont dès lors pas reconnus, on ne produira pas pour eux.

Par contre ceux qui ont de l’argent ont souvent des grands besoins énergétiques, ils signaleront leurs besoins et la sphère productive s’adaptera à cette demande : à la place de produire du riz, du blé, du soja ou du maïs pour nourrir les gens, les terres seront occupées à la production de toute sortes de végétaux pour fabriquer de l’essence. Le détournement des terres arables pour produire du pétrole raréfie alors les denrées alimentaires, leur prix marchand augmente et les rend inaccessibles à des fractions de plus en plus importantes des populations. Ce processus est un mécanisme marchand dans toute sa pureté et sa froideur. Il produit une crise nutritionnelle meurtrière.

Pour agir contre lui, il faudrait changer le mode de répartir, ce qui est impossible sans changer le mode de produire. Celui-ci devrait obéir aux besoins des gens et engendrer un mode de répartir qui alloue à tous et toutes les moyens de signaler ces besoins. Il faudrait cesser de piller les populations, notamment celles du Tiers-Monde, de telle manière qu’elles se développent à partir de la mise en œuvre d’une richesse que chacunE porte en lui/elle, la faculté de faire humaine, le travail.

2e exemple

La « crise » écologique et énergétique est une conséquence du mode de produire et de consommer capitaliste.

Le mode de produire capitaliste est basé sur l’exploitation du travail, un rapport de production bien spécifique dont le but est le profit. A partir de ce rapport tout devient objet d’exploitation. Les richesses naturelles n’échappent pas à la règle. L’eau et la terre sont exploitées (et polluées) pour l’agriculture intensive, les ressources naturelles, les forêts, les mines, les mers sont exploitées. Tout doit être immédiatement rentable, profitable jusqu’à épuisement total.

Aujourd’hui le pétrole devient rare, l’eau potable vient à manquer, les mers sont asphyxiées et vidées de nombreuses espèces de poissons, les déforestations accélèrent l’avance des déserts, les terres arables sont appauvries, les grands équilibres écologiques sont perturbés, la planète se réchauffe inexorablement, les calottes glaciaires fondent à un rythme accéléré… mais les hommes politiques continuent de pérorer sur des objectifs que le cadre politico-social existant rendent inatteignables.

Pour stopper ces processus, il faudrait cesser d’exploiter la nature, avoir un autre rapport avec elle, ce qui est impensable si l’on ne change pas ce qui y conduit, le rapport entre les hommes, l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le capitalisme est mut par le profit, par la compétition intra classe bourgeoise, entre capitalistes, pour y avoir accès. Tant qu’il restera en place toute avancée vers une solution sera illusoire.

Mais lorsqu’on sera capable de montrer qu’un autre rapport à la production que l’exploitation de l’homme par l’homme sera possible, le rapport des hommes à la nature se modifiera aussi. Une autre culture prendra alors forme. Rien ne lui résistera et les ressources naturelles seront de nouveau suffisantes.

Le système atteint en son coeur

Pris un à un, pour eux-mêmes, les problèmes ci-dessus trouveront de moins en moins de solution si l’on ne touche pas ce qui les produit, les reproduit et en accroît l’ampleur, la capitalisme en tant que système. Celui-ci est maintenant atteint en son cœur, son but, sa raison d’être, le profit. Les conditions mêmes de sa production et de sa réalisation sont en cause. La conséquence du profit, qui est aussi la raison de vivre du capital, l’accumulation, est devenue destructrice. Celle-ci fit illusion sous le capitalisme industriel - on crut longtemps que l’emploi en dépendait – mais ce type de capitalisme est maintenant instrumenté par le capital financier, on n’accumule plus des forces productives, mais du capital. L’ensemble de l’activité sociale est son otage.

Certains diront que la concentration de richesse en peu de mains a toujours existé, ils confondent richesse et capital et ignorent la fonction spécifique du deuxième nommé, l’exploitation du travail, celle-ci est son mode de produire. C’est précisément cette exploitation qui est aujourd’hui en cause, non seulement le capitalisme n’arrive pas à intégrer plus de monde dans sa systémique, mais il ignore, voire empêche toutes les velléités d’activités sociales qui en émargeraient, il réduit ces activités à ses seules fonctionnalités.

Cela a abouti à la crise actuelle, dont le symptôme principal est une difficulté de plus en plus grande à réaliser le profit et une impossibilité de le répartir de manière plus ou moins civilisée. Tous les problèmes sans solution qui en découlent finissent par faire système, c’est-à-dire se renforcer les uns les autres pour aboutir à une société kafkaïenne. Dans son cadre un autre monde est impossible.

Christian Tirefort
Genève, janvier 2009

[1Par exemple lors d’une réunion d’alter mondialistes dans un pays d’Asie, une listes de 59 mesures a été établies, toutes des propositions de réformes dites « concrètes » du capital.

[2Pas comme dans les incantations anticapitalistes de la LCR. Celles-ci se contentent de dénoncer le scandale, mais elles n’expliquent pas le fond du problème, notamment pourquoi le sauvetage des banques coûtera des millions d’emplois partout dans le monde. Pour réussir à l’expliquer la LCR devrait accepter qu’il y a une contradiction réelle et profonde entre le capital industriel et le capital financier, que le premier est désormais soumis au deuxième.

[3Selon des estimations onusiennes 30 milliards de dollars suffiraient pour pallier aux famines actuellement prévisibles.

[4En Suisse les Chambres fédérales ont déjà décidé de diminuer le taux de conversion du capital servant à payer les rentes des retraités et une partie des indemnités d’invalidité ou d’enfants orphelins. Elles ont aussi déjà programmé des amputations de l’assurance chômage !

[5Il s’agit bien d’une restitution. Le capital en trop, qui ne trouve pas de points de chute dans des activités sociales réelles, a été confisqué par les classes dominantes. Il résulte de l’exploitation du travail, il a donc été soustrait aux travailleurs, ce qui les a empêché de signaler certains de leurs besoins essentiels. C’est cela qui a socialement exclu des populations entières et leur a interdit l’entrée en coopération et l’accès aux moyens nécessaires au signalement de leurs besoins.



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