travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Discussion en marge du Congrès de SolidaritéS

Prise de position sur le projet de texte "Un mouvement anticapitaliste pour le socialisme du XXIme siècle"

mercredi 14 mai 2008 par Christian Tirefort

A la suite de l’échec subi lors des élections pour les Chambres fédérales de l’automne 2007 le mouvement SolidaritéS doit se remettre en question. C’est pourquoi la décision de convoquer un congrès a été prise. Il a été décidé de rédiger et discuter des documents repositionnant SolidaritéS. Le texte ci-dessous est une prise de position d’Eric Decarro et de Christian Tirefort sur un des documents soumis à la discussion.

Mise au point

Pour éviter toute confusion sur notre démarche une mise au point générale doit être faite. SolidaritéS est aujourd’hui traversé par deux courants principaux.

Le premier courant

Sans doute par souci de « rester concret », le premier courant est surtout soucieux de son implantation dans les institutions de la démocratie bourgeoise. Pour lui le débat politique essentiel tourne autour des moyens de renforcer SolidaritéS dans ses tactiques électorales, de construire des alliances dans ce but, et de le renforcer comme relais de certaines luttes populaires. Il considère la discussion théorique comme inutile, les fondements en sont présupposés connus, la discussion théorique risquerait d’ouvrir une « boîte de pandore » chargée du risque de diviser les militants.
Nous critiquons cette position non pas parce qu’elle veut agir dans les institutions, mais parce qu’aujourd’hui le problème principal de la gauche est son positionnement politique et théorique. Le vide générationnel dont souffre l’extrême gauche est vraisemblablement dû à l’absence de crédibilité de son projet présupposé.

Le deuxième courant

A des titres divers le deuxième courant, sensiblement plus proche de nos postulats, a pris conscience de l’impasse de l’extrême gauche. Il attribue cela à un manque de clarté sur la situation réelle vécue. Comme toujours lorsqu’un tel constat est fait, une phase de tâtonnement s’ouvre au cours de laquelle de nombreux présupposés s’écroulent sans nécessairement être immédiatement suivis de solutions. C’est dans cette phase que se trouve ce courant. Il est conscient qu’un débat remettant en cause une série de poncifs doit se développer et qu’il faut se donner le temps de le mener. La décision de faire un congrès de SolidaritéS est une étape nécessaire de ce débat. Le texte fourni pour une première discussion comportait des avancées réelles, mais il comportait également des points problématiques qui risquent aussi d’aboutir à des impasses.

Nous critiquons ce texte comme contribution au débat.

Les points d’accord

1. Selon nous le principal point positif de ce texte est la reconnaissance que « nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique du capitalisme, marquée par une augmentation de la part des richesses dévolue au capital » au détriment du travail, et « qu’au cours de ces 20-30 dernières années, à l’échelle planétaire, les rapports de force sociaux ont basculé très nettement en faveur du capital ».
Nous sommes également d’accord avec les remarques critiques concernant « la résistance au néo-libéralisme ». Celle-ci est en effet une pratique politique insuffisante dans le nouveau contexte historique.
Nous partageons enfin les critiques visant les organisations politiques ou les alliances électorales qui se sont posées en alternatives au social-libéralisme sur la base de contre-propositions aux propositions dites libérales.

2. Le texte insiste donc à juste titre sur la nécessité d’un projet anticapitaliste, « sur la défense cohérente et dans la durée d’un projet anticapitaliste », « un projet de rupture avec le capitalisme ».

Les points critiquables

Bien que nous trouvions la démarche juste, le texte nous semble cependant rester très vague (et faible) sur le contenu de ce projet : il y est souvent fait recours à la notion vague de « projet anti-capitaliste » ; après une énumération thématique, le texte propose de « refonder une culture populaire alternative » ou alors comme pour botter en touche la vraie discussion sur le contenu du projet alternatif, la notion de « socialisme » est invoquée à réitérées reprises pour remplir le vide.

a) Le projet anticapitaliste

Tout d’abord, le terme projet anticapitaliste se définit en réaction et en négation du capitalisme lui-même et non comme un autre projet de société en rupture avec le capitalisme, le dépassant ; le cantonnement à l’anticapitalisme peut s’interpréter comme une forme de subordination idéologique à un contenu auquel on n’aurait rien trouvé à opposer. Le capitalisme resterait de ce fait le cadre dans lequel des oppositions se manifesteraient. Nous devrions au contraire nous efforcer de définir en positif les contenus d’un autre cadre.

Comme s’il était conscient du vide le texte dit « ce projet résultera des milliers d’expériences concrètes découlant des potentialités de l’époque actuelle, de l’imagination et de l’action collective ». C’est aussi une manière de botter en touche, ou plutôt de fuir devant ses responsabilités. De notre point de vue la priorité actuelle réside au contraire dans l’élaboration théorique posant les bases de notre projet. Celui-ci ne sortira pas comme par enchantement des mobilisations, par contre il pourrait être un ferment puissant de mobilisations non plus tendues vers des résistances, mais vers une autre société. Nous n’opposons pas cette démarche aux mobilisations de résistance évidemment nécessaires, mais l’Histoire a prouvé qu’elles ne menaient pas à une autre société, elles mènent le plus souvent à des corporatismes sans lendemain laissant accroire que le cadre actuel serait toujours assez souple pour prendre en compte tous les particularismes, donc les intérêts de chacun. De notre point de vue seule l’élaboration théorique portant tant sur la critique du capitalisme réel que la construction d’un projet de classe donnera sens et perspectives aux mobilisations et aux luttes. Cela suppose que les organisations se réclamant d’une autre société accordent une importance primordiale au travail d’élaboration théorique, de débats et de formation des militants.

Nous ne sommes pas seuls au monde. Pour nous, aucun doute que des militants font les mêmes constats dans le monde entier, qu’ils voient les caractères destructeurs de la phase actuelle du capitalisme, l’impossibilité dans ce cadre d’avancer vers le progrès social et humain, d’améliorer durablement les conditions de vie des masses à l’échelle planétaire, de préserver l’écosystème. Aucun doute non plus que partout dans le monde, des militant-e-s mettent en cause le capitalisme en tant que système et réfléchissent aux contenus d’une société alternative. C’est un processus auquel nous devons contribuer, nous aussi.

Les lignes de force, ou le fil conducteur d’un projet indissociable d’une analyse critique des logiques du système capitaliste aujourd’hui à l’œuvre et d’un repérage des contradictions qu’il contient permettront de renforcer les mouvements sociaux et de nous unir à partir d’un « sujet social ». Le chemin inverse mène au découragement aujourd’hui partout perceptible.

Nous ne nions pas que les expériences issues des luttes serviront à avancer dans ce projet, elles seront des éléments le validant ou en infirmant des aspect, donc des éléments de vérification qui apporteront de nouveaux éléments ou des indications nécessaires à la construction en son contenu du projet alternatif, mais, à elles seules, les expériences de la pratique immédiate ne sauraient remplacer un véritable projet de classe. Celui-ci ne sera jamais « un donné » qui émergerait mécaniquement de la situation ou des luttes. Il suppose la construction d’un nouveau paradigme élaboré en connaissance et conscience des contradictions qui traversent le capitalisme. Il suppose une vision qui donne sens aux luttes, faute de quoi, elles risquent d’être dévoyées.

La démarche « mouvementiste », qui postule que les principaux éléments de projet d’une autre société pourraient surgir spontanément des mouvements sociaux, escamote deux éléments :
1) l’expérience vécue dans les forums sociaux européens et mondiaux montre que chaque mouvement social ne voit que ses thèmes particuliers, ils tendent tous à évacuer le point de vue d’ensemble, ils finissent par se cloisonner par rapport aux autres mouvements sociaux. Pourtant les contradictions entre eux font souvent problème et nécessiteraient d’échanger, de débattre, de confronter. Ces particularismes font place à des fortes tendances centrifuges qui, qu’on le veuille ou non, impliquent une forme de subordination à la logique d’ensemble du système, chaque mouvement social tendant à s’installer dans ce cadre admis comme « un donné intangible ».
2) Le fait que souvent les mouvements sociaux, en l’absence d’un contenu et de perspectives transgressant les limites du capitalisme, peuvent dériver en « corporatismes » ou en « particularismes régionaux », comme l’ont montré les réactions des syndicats de Fribourg réagissant à la victoire de la grève des tessinois sur la question de CFF Cargo, « on écoute ceux qui gueulent le plus fort », se sont-ils plaints. Des réactions « nationalistes » ou « souverainistes » de la part des mouvements sociaux ne peuvent non plus pas être exclues : sur la question du refus de « la liberté de circulation » certains syndicalistes n’hésitèrent pas à préconiser une stratégie visant à protéger les travailleurs « autochtones » des dangers de la mondialisation, lire « des travailleurs étrangers menaçant les conditions de travail des autochtones », alors qu’une très bonne occasion de renforcer les solidarités intra classe par-delà les frontières aurait pu sans réserve être saisie.

Il y a incontestablement rapport dialectique entre le mouvement concret et la perspective d’ensemble dans lequel il s’exprime. Le mouvement concret est indispensable, il le devient d’autant plus lorsqu’il se projette dans une vision d’ensemble. De par sa nature, le mouvement concret ne peut pas créer la vision d’ensemble, il faut qu’elle se crée par ailleurs. La fonction principale d’une formation politique est de travailler sans relâche à élaborer cette vision d’ensemble pour que le mouvement concret en bénéficie. Contrairement à ce que certains pensent l’élaboration théorique n’est pas une perte de temps, elle est essentielle pour le mouvement concret et le renforce.

b) La notion de socialisme

Le texte utilise souvent la notion de socialisme. En l’état actuel elle est sans contenu, il ne sera possible de se la réapproprier qu’après en avoir critiqué les usages pour le moins odieux observés au 20e siècle. Le recours répété et acritique à cette notion fait aujourd’hui un peu « langue de bois ». Certes, le texte évoque un socialisme différent du socialisme réel de l’URSS, un « socialisme du XXIème siècle », mais sans véritablement lui donner un autre contenu, ce qui laisse accroire qu’il n’y en aurait pas.

Les quelques lignes de forces censées exprimer ce nouveau socialisme n’entrent pas vraiment en matière sur ce qu’une société différente serait en son contenu. Citons quelques points avancés par le texte :

1. « L’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », cela assorti de la notation très discutable « nous n’aspirons pas à une étatisation de la société, mais à une socialisation de l’Etat », ce qui paraît très problématique. Dans cette expression, c’est l’Etat qui revêt le rôle prédominant et non l’auto-organisation des masses. Dans une telle conception celle-ci serait au mieux reléguée à un rôle de contre-pouvoir, de pseudo contrôle sur l’Etat.

2. On peut lire dans le texte : « la propriété et la gestion collective des grands moyens de production, de distribution, de transport, de communication et de crédit est au centre de tout projet socialiste, au 21ème siècle, comme au 19e et au 20e siècle ». Oui, mais quelle propriété collective ? L’expérience de l’URSS et du socialisme réel nous l’a appris, la propriété collective d’Etat peut être transformée en propriété privée d’une classe. Il est tout aussi clair que cette omniprésence de l’Etat peut dégénérer en contrôle totalitaire sur toute la population (cf. aussi la Chine). Que la propriété privée sur les biens sociaux soit un instrument incontestable du pouvoir de classe ne signifie nullement que dans une autre société il faille simplement changer de classe propriétaire. Au contraire, cela signifie qu’un autre rapport aux choses doit être trouvé. La notion de propriété doit donc être également abordée prudemment. Celle-ci s’est finalement toujours transformée en propriété de classe. La notion de pouvoir, au sens de « pouvoir sur les autres », doit aussi être remise en question dans le sens du « pouvoir de faire » de chacun/e .

3. « Une répartition beaucoup plus égalitaire des revenus à l’échelle planétaire et au sein de chaque société est la garantie première d’une satisfaction des besoins fondamentaux de tous et toutes ». Oui, très bien, mais comment ? Quelles mécanismes sociaux permettront l’accès de tous à la richesse sociale ? Lorsque nous parlons de contenu d’une autre société c’est précisément à des alternatives non capitalistes à ces problèmes que nous faisons référence, des éléments d’alternative, d’un autre modèle que l’actuel en ce qui concerne tant la manière de produire, la manière d’échanger, la manière de « consommer », en réalité de satisfaire ses besoins, la manière de diviser le travail sur un plan international, etc.

4. « Une rupture avec le productivisme et le consumérisme qui dominent la production industrielle à l’Est comme à l’Ouest depuis le milieu du 20e siècle ». La notation « qu’au delà des besoin fondamentaux de toutes et tous, il vise surtout la désaliénation du travail qui suppose avant tout (souligné par les auteurs) un accroissement du temps libre (non contraint) » est très discutable. Certes l’aliénation du travail est un élément fondamental dans le capitalisme, elle doit évidemment être combattue. Cela ne signifie cependant nullement qu’il faille échapper au travail, mais avant tout que dans une autre société les travailleurs devront s’approprier le contrôle de la mise en œuvre de leurs facultés de faire, de leur entrée en coopération, ou encore des conditions de socialisation de leur travail. Sans cela, on tombe immanquablement dans les ornières d’un fatalisme technologique tel que Gorz l’a développé dans ses derniers ouvrages. Il considère l’activité salariée dans les grandes unités de production comme nécessairement hétéronome, et y oppose les activités autonomes dites « créatrices », de hobby, de loisirs, de bricolage, de relations inter-individuelles, etc. ou encore celles liées à la petite production marchande. Selon nous, ce sont bien les activités de la grande production industrielle ou de services, extrêmement productives, qu’il faut récupérer et transformer pour les employer comme moyen de lutte contre la rareté et la précarité. Le fait de récupérer ces activités, de ne pas les laisser au capital, mais de les transformer à l’image des travailleurs qui les exerceront, changeront le monde. Pour cela un autre rapport au travail, un autre rapport social, seront nécessaires. Il faut oser en discuter, c’est cela qui ouvrira des perspectives nouvelles pour lesquelles les travailleurs s’engageront à nouveau.

c) Un absent : les classes sociales

Le texte ne parle pas des classes sociales. Quel est leur sujet social respectif ? Quel est en particulier notre sujet social au nom duquel nous concrétiserons la société alternative ? Il existe un lien dialectique entre le contenu du projet et le sujet social qui a intérêt à ce changement. Le sujet social des classes dominantes est le capital, le nôtre, si nous voulons choisir le camp des travailleurs ne peut qu’être le travail. Le travail ne se réduit pas à la notion nécessairement étriquée qu’en a le syndicalisme corporatiste, mais il est dans notre conception l’élément fondateur de tous les phénomènes sociaux.

Dans notre société tout sera organisé autrement, chacun-e pourra y faire valoir sa faculté de faire, c’est au travers d’elle que chacun entrera en coopération pour produire et accédera à l’échange social pour y acquérir les éléments matériels ou immatériels nécessaires à son existence. Chacun-e devra en échange de son travail percevoir un revenu lui permettant de signaler ses besoins et par là orienter les choix de production. Tout un système de droits sociaux doit être pris en compte dans la production sociale. Ces droits ne devront plus être fonction d’un financement capitalistique, mais s’édifier sur la base de la capacité, grâce à la productivité croissante du travail, de libérer la force de travail capable de les produire. La solidarité inter générationnelle entre jeunes, moins jeunes et vieux assurant un système de sécurité sociale pour tous et toutes, donc protégeant les plus faibles, malades, invalides ne résultera plus de rapports de force de plus en plus problématiques mais du travail social. Les services publics ne seront plus jugés sur leur efficacité financière, le moindre coût, mais sur la qualité de leurs prestations. Les tâches d’éducation des enfants, les soins aux membres de la famille, les tâches ménagères qui, aujourd’hui, la plupart du temps échoient aux femmes, seront reconnues socialement, donc dans toute la mesure du possible prises en charge par des collectivités publiques. Non seulement cela donnera des opportunités de travail à tous et toutes mais cela libérera les femmes, produira les bases matérielles de l’égalité. Le travail particulier des femmes si essentiel pour la reproduction, voire la production de la vie, ne sera plus rejeté dans la sphère privée et ne confinera plus les femmes dans le cercle étroit de la famille, les privant ainsi de pleinement participer aux décisions nécessitées par la vie de la cité. L’exploitation du travail pour le profit cédera la place à la mise en œuvre du travail nécessaire à la production répondant aux besoins sociaux.

Les quelques acquis des 30 glorieuses sont aujourd’hui point par point remis en cause alors que la productivité du travail devrait permettre de les compléter et de fortement les développer. Ils sont devenus insupportables pour le capital parce qu’ils pèsent sur sa rentabilité. Il est tout aussi insupportable pour le capital, désormais, qu’une fraction importante des travailleurs/euses, en particulier dans les services publics, ne soit pas directement soumise aux rapports capitalistes et donc, que la finalité de leur travail ne soit pas directement le profit mais la prestation à l’intention des usagers. Les droits sociaux et la sécurité sociale sont attaqués parce que le capitalisme mondialisé est désormais incapable de les intégrer dans son module social. Une partie importante des personnes « salariables » dans le monde sont privées d’emploi, l’emploi capitaliste est rare et de plus en plus précarisé. Les conditions de travail se dégradent, les rapports de travail sont de plus en plus autoritaires, hiérarchisés, verticalisés dans une folie du contrôle, l’aliénation des travailleurs/euses se renforce, la force de travail est marchandisée et chosifiée. Dans la société industrielle le travailleur était un sujet subordonné, dans la société financière il est devenu un objet marchandisé.

Le critère de plus en plus absolu du profit est seul autorisé à déclencher les actes productifs, la réponse aux besoins des populations encore relativement admise dans la société industrielle est de plus en plus aléatoire. Les inégalités de revenu croissent et forment une pyramide sociale de plus en plus extravagante. Pour un Bill Gate ou un de ses consorts, des centaines de milliers de personne doivent accepter la misère et la privation objective de leurs droits sociaux. Les services publics à la population sont un à un remis en cause, soit soumis à la concurrence, ce qui les éloigne de leur fonction originelle, soit privatisés lorsqu’ils sont susceptibles de produire du profit. De ce fait ils sont soumis à la logique marchande, l’accès à ces services pourtant essentiels est limité aux personnes dites « solvables ». La société marchande est devenue une véritable machine à exclure.

La pression de plus en plus intolérable sur les salaires a pour résultat que des franges de plus en plus importantes de travailleurs tombent dans la catégorie des « working poor ». Leurs salaires ne leur permettent plus de survivre. Des droits aussi essentiels que le logement leur sont objectivement niés. Le fossé qu’on peut constater entre la tendance à la paupérisation de fractions croissantes de la population mondiale et une productivité du travail capable de produire de la richesse à l’infini, laquelle devrait permettre de vaincre la rareté et la précarité, ce fossé est devenu tel que cela donne l’impression que c’est la productivité elle-même qui génère la misère. Cela montre que le capitalisme comme système doit sans cesse recréer la rareté, transformer l’abondance en pénurie, parce qu’il vit de la misère des travailleurs. Il pouvait autrefois, dans la société industrielle, paraître réformable, ce qui se passe aujourd’hui dans la société financière prouve qu’il ne l’est pas et ne l’a jamais été. Soit la gauche devient révolutionnaire, soit elle disparaît.

d) Les faiblesses du capitalisme

Nous sommes d’accord avec une remarque d’un camarade qui remarque que dans le texte les contradictions et faiblesses du capitalisme ne sont pas suffisamment soulignées, il faudrait donc les mettre plus en évidence, les expliciter.

Le camp des dominants devient de moins en moins homogène, la fraction de la bourgeoisie contrôlant le capital financier y exerce une quasi dictature sur celle encore ancrée dans la production réelle. Les divisions croissantes au sein des classes dominantes qu’implique la lutte pour le profit qui s’exacerbe avec la suraccumulation capitaliste et sa conséquence, la baisse tendancielle du taux de profit, ne fera qu’accentuer ces divisions.

1. La notation de Marx, selon laquelle, face aux travailleurs, les capitalistes sont fondamentalement solidaires en raison des péréquations du taux de profit dont ils bénéficient tous, mais qu’ils se comportent en faux frères entre eux dans la concurrence, devrait être réinterprétée dans le contexte actuel : la concurrence exacerbée au niveau mondial, la domination du capital financier sur la production industrielle et artisanale et la domination des multinationales sur les PME devrait être analysé comme signe de luttes accrues au sein des classes dominantes. Ces contradictions devraient aussi s’accentuer parmi ceux qui profitent de la globalisation.

2. Parce que le capital est globalement en suraccumulation endémique, chaque capital particulier se heurte à des difficultés croissantes pour être rentabilisé. Cela renforce les tendances à la baisse des taux de profit et débouche sur des crises financières et économiques de plus en plus rapprochées. Vu cette suraccumulation chaque travailleur employé par le capital doit rentabiliser une masse toujours plus grande de capital, celui-ci doit alors intensifier l’exploitation pour produire une masse suffisante de plus-value. Il le fait en faisant pression sur les salaires ou en allant s’investir là où le prix de la force de travail est le plus bas. La conséquence est une difficulté accrue de chaque capitaliste de métamorphoser sa plus-value en profit, une intensification de la concurrence et de la lutte entre les capitaux pour accéder au profit. S’il veut réaliser la plus-value contenue dans ses marchandises chaque capitaliste doit s’efforcer de vendre ses produits contre ceux des autres. Lorsque d’une part l’accumulation capitaliste devient trop grande et que, d’autre part, les revenus des salarié-e-s sont manifestement devenus insuffisants pour absorber la production, le capital s’engage dans une fuite en avant vers le crédit et l’endettement des populations pour stimuler la consommation. C’est pourquoi l’affaire des subprimes aux Etats-Unis a une signification particulière, la réalité capitaliste a un effet boomerang inévitable. Lorsque celui-ci survient les constructions financières les plus sophistiquées transformant les crédits peu sûrs en titres à haut rendement s’écroulent, ce qui plonge l’ensemble de l’économie dans des crises profondes.

3. L’incapacité du capitalisme d’intégrer dans les rapports de travail les masses de population « salariables » dans le monde, de répondre à leurs besoins en leur assurant des conditions de vie décentes, en particulier en leur fournissant les moyens de se nourrir, de se loger, de se former, de se soigner, cela malgré une productivité du travail s’améliorant sans cesse, est une autre faiblesse du système. Elle est source de régression sociale et d’aggravation de plus en plus scandaleuse des inégalités de revenus. Un système qui prive des milliards de gens dans le monde de tout espoir de progrès et d’amélioration de leur situation, voire même de toute possibilité de former un projet de vie , un système qui ne parvient plus à entretenir la majorité des populations malgré – ou plutôt en raison – d’une exploitation accrue, ne saurait avoir un avenir. La contradiction entre cette tendance à la précarisation accrue des travailleurs et la productivité du travail ne cesse de s’approfondir tant au niveau mondial que régional. Cela devrait nous convaincre de poser les vrais problèmes, il faut un autre mode d’échange que le rapport marchand, et il faut une production sociale non plus liée au profit capitaliste, mais aux besoins des gens.

4. L’incapacité du capitalisme à intégrer les populations « salariables » a des effets aujourd’hui franchement destructeurs. Elle est à l’origine d’une contradiction d’autant plus aiguë que parallèlement à cette incapacité d’intégrer les candidats à l’emploi salarié, le capitalisme ruine les petites exploitations paysannes, artisanales ou commerciales au rythme accéléré d’un nouveau mode d’accumulation primitive. Il contraint ainsi des centaines de millions de personnes privées de leur gagne-pain traditionnel à la fois à venir grossir les rangs de ces candidats à l’emploi et à un exode vers les mégalopoles urbaines. Autrefois limité aux citadelles industrielles ce processus est aujourd’hui mondial et démultiplié, « l’armée de travailleurs de réserve » toujours disponible en fonction des besoins du capital est d’autant plus importante que les emplois sont rares, ce qui rend les luttes revendicatives encore plus aléatoires.

e) La mondialisation pourrait être une chance

Dans le texte la mondialisation du marché du travail mène à une conclusion tout à fait contestable. Il y est écrit : « Enfin, l’espace de valorisation du capital s’est unifié à l’échelle planétaire, ce qui a provoqué une convergence sans précédent des taux de profit et donc une mise en concurrence généralisée des salariés ».

Il ressort de cette notation que l’élément principal dans ce nouveau contexte serait la mise en concurrence des salarié-e-s par le capital. S’il est vrai que les salariés subissent les effets de la lutte sans concession pour le profit livrée par chaque capitaliste, qu’ils en sont les victimes principales, que, dans ce contexte de concurrence acharnée les rapports de forces corporatifs et circonstanciels entre capital et travail sont aujourd’hui encore moins favorables aux travailleurs qu’auparavant, il est tout aussi vrai que du point de vue de notre combat pour une autre société, la mondialisation actuelle et l’extension du travail salarié dans le monde entier renforcent au contraire les conditions objectives de solidarité des travailleurs. Tous, partout dans le monde, subissent sans espoir de s’en sortir durablement au niveau de leur Etat/Nation une exploitation de plus en plus intensive. Cela crée des conditions plus favorables que précédemment sur les perspectives de notre combat pour une autre société, évidemment à condition que nous réussissions à élaborer des conditions subjectives, donc un projet de classe crédible.

L’extension récente du travail salarié au niveau planétaire a été favorisée par les nouvelles technologies, lesquelles ont permis d’homogénéiser les savoir-faire au niveau mondial. Cela a à la fois brisé la situation de quasi-monopole dont jouissaient en matière de production industrielle les Nations riches d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon et cela a également affaibli le lien du capital national à ses objets industriels. Les politiques de l’emploi au plan national ont du même coup été moins efficaces, voire inopérantes, ce qui a cassé un des piliers de la politique réformiste social-démocrate. L’aristocratie ouvrière dans les pays industrialisés s’en est trouvée fortement affaiblie, elle ne pouvait plus garantir les réformes.

Contrairement à ce que croyait Lénine, l’aristocratie ouvrière ne s’est pas résumée à une petite minorité de travailleurs dans certains pays riches, mais elle a tendu à se développer tout en recueillant au passage des retombées du pillage systématique des pays colonisés par les classes dominantes des citadelles impérialistes. Aujourd’hui, dans le cadre de la mondialisation capitaliste, de la concurrence à tous les niveaux pour l’accès au profit, dans chaque pays les bases objectives de la « solidarité » interne, nationale, des classes dominées avec leurs classes dominantes tend à s’affaiblir, voire à disparaître. Cette pseudo solidarité nationale ne fait donc plus obstacle à une homogénéisation politique des travailleurs sur un plan mondial, cela à la condition « sine qua non » qu’un projet alternatif crédible voie le jour. Sans ce projet, les tendances centrifuges des égoïsmes nationaux, voire régionaux ou corporatistes continueront à prédominer pour le plus grand profit du capital.

Eric Decarro et Christian Tirefort