travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Atelier « l’avenir du travail »

S’adapter à la société ou adapter la société ?

lundi 3 mars 2008 par Christian Tirefort

Il y a quelque temps j’ai été invité à un séminaire sur le travail. Il était centré sur les raisons qui mènent à un manque de travail. J’étais chargé d’examiner les aspects "ontologiques" du problème. J’ai alors essayé de montrer en quoi la définition même du mot travail était idéologiquement chargée. Le travail est en effet partout assimilé à de l’emploi, qui plus est de l’emploi capitaliste, et cet emploi est tout sauf adapté aux besoins des travailleurs et de la masse des populations.

Modifier l’homme, pas l’habit

Dans un de ses sketches Fernand Reynaud, un comique français, mimait un homme désirant se payer un costume sur mesure chez son couturier.

scène 1 : le couturier prend les mesures de son client en vue de lui fabriquer un complet veston. Cela fait il donne un rendez-vous pour essayer le costume.

scène 2 : 15 jours plus tard notre homme se rend chez le couturier. Ce dernier, fier, enfile la veste à notre homme. Le dialogue suivant s’ensuit :

Le client : « l’épaule gauche est trop haute ».

Le tailleur : « remontez donc votre épaule gauche ». Le client : « la manche droite est trop courte ».

Le tailleur : « repliez votre bras dans la manche ».

Le client : « l’arrière de la veste est trop court ».

Le tailleur : « tenez bien le haut du buste en arrière, le ventre en avant ».

Le client : « les boutons ne correspondent pas aux boutonnières ».

Le tailleur : « crochez votre veste en décalant chaque fois les boutons ».

Notre client est complètement tordu mais la veste est adaptée à son corps déformé. Le client s’est donc déformé pour s’adapter à une veste qui ne lui sied pas du tout.

La réalité dépasse la fiction

Ce sketch est aujourd’hui au-dessous de la réalité. Les travailleurs et les travailleuses doivent s’adapter à la société, personne ne pense un instant que la société devrait être adaptée aux besoins de ses membres.
Une illustration actualisée de la scène décrite dans le sketch m’a été relatée par un collègue au chômage, "chercheur d’emploi" dit-on, qui, c’était une condition de son droit aux indemnités de chômage, devait suivre un cours pour augmenter ses chances lors des entretiens d’embauche. L’intitulé du cours était : « comment me présenter pour obtenir un emploi ».

Âgé de 52 ans, ce collègue m’a raconté avec beaucoup de naïveté ce qu’il avait appris, comment se comporter devant son hypothétique futur employeur :

« d’abord ne pas croiser les jambes, ne pas tenir les mains sur les cuisses, ne pas bouger la chaise en arrivant, se tenir droit sur sa chaise, selon le genre de place ne pas mettre de cravate mais paraître décontracté, selon d’autres genre de place mettre une cravate, parler d’une manière affirmative, ne jamais laisser apparaître de doute, ne pas respirer trop visiblement, ne pas transpirer, ne pas laisser paraître ses émotions, ne pas rougir, etc. »

En entendant ce collègue j’ai compris deux choses :

1. notre homme, lorsqu’il se présente pour briguer un emploi, n’est plus un homme, il est un objet jaugé par un autre objet agissant au nom d’un hypothétique futur employeur.
2. notre société est comme la veste mal taillée du couturier, elle est inadaptée.

Nos autorités politiques de droite ou de gauche ne veulent pas le reconnaître, elles nous disent que ce sont les hommes et les femmes qui ont besoin de travailler qui sont inadaptés. Par conséquent leur "stratégie pour l’emploi" se résume à trouver les moyens d’"adapter" les gens à des rapports sociaux qui ne sont pas faits pour eux. Personne n’a l’idée de critiquer ces rapports sociaux.

Derrière cette volonté de vouloir plier l’individu à une société inadaptée, se cache une véritable entreprise de débilitisation des gens. Notre homme ne peut plus être ce qu’il est, croiser ses jambes s’il le veut, émettre un doute s’il en a un, tenir ses mains sur ses cuisses si cela lui plaît, avoir une rougeur parce qu’il a peine à répondre à une question, etc. La société où l’on exigera de tous d’être blonds avec des yeux bleus et d’avoir une taille supérieure à 1,80 m n’est pas loin. Ceux qui n’ont pas ces mensurations seront « inadaptés ».

Les rapports sociaux faits sur mesure, pour qui donc ?

Tout cela illustre bien les rapports sociaux actuels. L’homme y devient un objet. Il n’est plus un être avec ses qualités particulières, son talent propre, pouvant être employé dans un domaine où il excelle. Il est une chose à adapter à l’emploi ou l’employeur lui faisant la grâce de l’embaucher.

Il devient suspect s’il affirme sa différence, s’il montre une personnalité particulière n’entrant pas dans le moule. Il est formaté comme force de travail marchandisable, il doit être disponible, au cas où le capital voudrait de lui.

Ceux que le capital ne veut pas sont superflus, "sans emploi" dit-on. Bien que chaque chômeur ou chômeuse cache une personne de chaire et d’os que la société exclut, dire que « l’organisation sociale actuelle est déficiente, qu’elle ne correspond pas aux besoins des gens, qu’elle est incapable d’inclure » serait un crime de lèse-majesté. Alors tout le monde se tait.

Changer la société, adapter les rapports sociaux à l’homme, serait utopique, donc impensable, cela nous rejetterait à la marge. La droite comme la gauche cherchent à prouver que la société est bonne, fondamentalement saine ; c’est l’homme qui serait trop souvent inadapté, c’est donc lui qui devrait changer. Cette volonté de formater les gens, de les adapter à un cadre social qui leur convient de moins en moins, porte en elle le germe de l’autoritarisme et de la dictature.

Les valeurs inversées

Toutes les valeurs sont inversées : le capital devient le sujet ; alors qu’il est la richesse, le travail devient un "facteur de coût" ; l’argent n’est plus un signe numéraire universel favorisant l’échange, sous forme de capital il devient son contraire, richesse accumulée, moyen de piller ; la richesse n’est pas créée par le travail, mais l’argent crée le travail, etc.

A la place d’être considéré pour ce qu’il est, ce que l’homme a de plus précieux, le travail devient une punition. Vu sous l’angle de l’emploi capitaliste il est mortifiant. A la place de changer ce rapport au travail les syndicats proposent de le fuire, diminuer le temps travaillé devient leur seule stratégie. Ce faisant, ils ne voient pas qu’en acceptant l’image que le capitalisme donne au travail ils se privent de stratégie, ils se soumettent donc aux buts et méthodes capitalistes, et, finalement, ne trouvent rien de mieux que d’y adapter les travailleurs.

Rectifier l’image du travail

Pour construire une stratégie qui donne des perspectives au monde travailleur il faut commencer par rectifier l’image du travail, la mettre à l’endroit. Ce devrait être l’obsession des syndicats. Les éléments suivants au moins devraient être admis :

a) le travail n’est pas un coût, il est une richesse, il est LA richesse portée par chacun qui devrait mettre la société à l’abri de la précarité.

b) l’argent n’est pas la richesse en soi, il ne devrait être qu’un moyen d’échange entre les hommes. Dans la société capitaliste, il est transformé en son contraire, sous forme de capital il devient un moyen de parasiter l’activité sociale, un ersatz de l’appareil de production. Il ne facilite donc pas l’échange, mais le fige.

c) le travail n’est pas rare, il existe en chaque être humain. Ce qui est rare ce sont les moyens de chacun de dire ce qui devrait être produit.

d) le travail salarié n’est pas automatiquement de l’exploitation. Il l’est dans la société actuelle parce qu’il est dévoyé pour alimenter le profit capitaliste et qu’il n’est pas déterminé par la productivité du travail, mais il ne le serait plus dans d’autres rapports sociaux où le travail serait considéré comme la faculté de faire humaine et le moyen de chacun à la fois d’entrer en coopération pour produire et de recevoir en tant qu’individu de quoi orienter les buts de cette coopération.

e) libéré de l’emprise capitaliste, le salariat serait un rapport permettant à tous et toutes de faire valoir son travail et de recevoir de quoi dire ses besoins.

f) la société marchande n’est pas une société démocratique, mais la démocratie du fric. Elle exclut tous ceux et celles qui n’en n’ont que peu ou pas du tout.

Travail - Capital - Pouvoir

Dans la société capitaliste le premier de ces trois facteurs, le travail, est subalterne. Le deuxième est LE but suprême. Le troisième appartient à ceux qui possèdent le second.

Le travail devrait pourtant être le facteur principal, il fonde les autres facteurs, sa productivité dit le possible. Il est le propre de l’homme.
Notre société lui substitue le capital, c’est lui qui dit s’il y a travail ou pas.
L’argent n’y est pas le fruit du travail mais sous sa forme capital il dispose aujourd’hui du monopole sur la mise en oeuvre du travail.

L’image idéalisée nous dit : « le capitaliste ’avance’ l’argent, il donne ainsi vie au travail, il permet aux travailleurs de gagner leur vie. Le marché donne à chacun un accès au produit du travail. Certes le capitaliste y fait un bénéfice, mais celui-ci sera investi, il créera des emplois et permettra de produire sur une échelle toujours plus large. Le profit du capitaliste le récompense du ’risque’ qu’il prend en investissant son argent à la place de le garder dans un bas de laine ».

A partir de cette image idyllique qui ne souffre d’aucun doute, nos braves économistes, de droite comme de gauche, nous expliquent que le marché crée la valeur. Il permettrait selon eux de répartir équitablement les marchandises parmi les usagers. Ces économistes passent leur temps à expliquer comment s’y prendre pour accaparer la plus grande part du gâteau. Aujourd’hui leur rôle se réduit à montrer les recettes qui permettront à chacun de gruger ses compères.

Tout cela n’est qu’un leurre. En réalité dans la société financière le capitaliste n’ « avance » pas de l’argent, il le place, il parasite ainsi l’activité sociale. Ses placements lui donnent un droit proportionnel au rendement de son capital, en réalité au profit. Son capital lui donne le droit de rançonner la production, donc l’activité sociale.

Le monde à l’envers

Notre société tourne le monde à l’envers. Ce qui devrait générer de l’argent est le travail, et non l’inverse, l’argent générer du travail. Que le travail n’existe que si des capitalistes/rentiers placent leur argent soumet le monde du travail à un but qui lui est étranger. Dans ce cadre les travailleurs et travailleuses ne mangent que si la classe maîtresse de la richesse sociale surconsomme. Les travailleurs et les travailleuses doivent donc se contenter des déglutitions de la bourgeoisie. La société actuelle empêche un développement du travail dans d’autres buts que le profit.

Dans le couple capital/travail le capital est déterminant, il est le sujet, celui qui a le pouvoir sur le travail, donc sur le travailleur devenu objet marchandisé sous forme de force de travail.

Ce rapport dévoie l’autorité sociale, celle-ci vient de la chose, de l’argent, pas des hommes. Pour concentrer le pouvoir dans un groupe restreint, il suffit alors de concentrer l’argent en peu de mains. Ce petit groupe, aujourd’hui agissant sur un plan mondial, détient et conserve le pouvoir par la rétention d’argent. Cela donne une impression de rareté alors que la capacité de créer de la richesse, le travail de plus en plus productif, n’a jamais été aussi grande.

Les rôles sont inversés : le capital/argent doit se reproduire, il est le sujet ; le travailleur sert à le reproduire, il est à son service.

Ce n’est plus eux-mêmes que les travailleurs ou les travailleuses doivent reproduire par leur travail, c’est le capital des gens qui monopolisent le pouvoir. Pour paraphraser Jacque Brel, le travailleur est devenu la chose de la chose des gens au pouvoir.

Tant que ce rapport ne sera pas inversé les syndicats seront condamnés à s’adapter à la société des autres.

Je ne vois pas d’autres perspectives que la lutte contre cette société, pour une autre société. Qu’est-ce que cette autre société ? C’est la question principale à poser. A partir d’elle le mouvement des travailleurs sera placé sous un autre éclairage, et il trouvera des solutions, c’est-à-dire d’autres rapports sociaux.

Accepter la lutte idéologique est un préalable

Un certain nombre de conditions devraient être préalablement remplies, avant tout dans nos rangs.

Première condition, tout ce que la société actuelle met à l’envers doit être remis à l’endroit. Pour cela il faut accepter et chercher le débat dit « idéologique », débattre des idées est la seule manière de remettre les têtes là où elles doivent être, au sommet du corps. Ces têtes ne doivent pas marcher, mais penser, pour marcher les pieds sont plus efficaces.

Deuxième condition, il faut refuser la dictature de l’immédiat, elle nous mène nécessairement à un cul-de-sac. Il faut donc accepter de discuter des « utopies », celles-ci sont les vérités de demain.

Troisième condition, nous autres travailleurs et travailleuses devrions donner sa vraie fonction, sa vraie signification, sa vraie place, au trésor que nous avons tous et toutes en nous, le travail, notre faculté de faire.

Quatrième condition, l’argent doit retourner à sa place et retrouver son rôle, il est un moyen d’échange. Il doit servir à tous et toutes à signaler les besoins. Il doit découler du travail, et non le travail découler de lui. Chacun doit donc pouvoir travailler, travailler doit être un droit et non une pseudo liberté.

L’utopie est à chercher dans ce qui existe

Toute démarche révolutionnaire doit partir de ce qui existe. L’alternative existe déjà concrètement dans notre société actuelle, il n’y a pas besoin d’inventer quelque chose de tout neuf, il faut découvrir ce qui est aujourd’hui confiné sous une chape de plomb. Rechercher une alternative n’est pas rechercher quelque chose d’inexistant, d’irréel, c’est chercher dans le réel actuel ce qui doit remplacer le vieux, de plus en plus irréel et irréaliste.

Le réel d’aujourd’hui, c’est que la productivité du travail permettrait de mettre tout le monde à l’abri de la précarité. La contradiction est que la misère, l’insécurité, se développent de plus en plus.

Sans travail il n’y aurait pas de richesse. Il faut donc mettre le travail à sa vraie place, et construire le monde à partir de lui. En partant de cela le capital apparaîtra très vite inutile et nuisible... Un autre monde sera donc sans capital ou ne sera pas !

Christian Tirefort