travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Un nouveau manifeste pour le parti communiste

Le « Manifeste pour un nouveau contrat social » redessine une perspective pour les communistes.

mercredi 23 mars 2016

Rencontre et discussion à bâtons rompus avec son auteur, le Genevois Christian Tirefort.

Près de 166 ans après la publication du texte de Marx et Engels, le Manifeste pour un nouveau contrat social permet de redessiner une perspective pour les communistes. Christian Tirefort, son auteur, est né en 1943 et a commencé à travailler dès l’âge de 14 ans comme typographe. Rapidement, il a été amené à assumer des responsabilités syndicales, qui l’ont conduit à la présidence centrale du Syndicat du livre et du papier, puis à celle de Comedia, devenu depuis Syndicom. Cet intellectuel autodidacte a aussi une longue carrière de militant politique derrière lui. Après avoir été « suspendu » du Parti du Travail en 1969, le Genevois a été actif au Centre de liaison politique (CLP), « un groupe léniniste critique », et a ensuite participé à la fondation de solidaritéS. Aujourd’hui, il a rejoint les rangs du Mouvement vers la révolution citoyenne (MvRC), créé à Genève par d’anciens membres des Communistes et de solidaritéS.

L’idée d’écrire un manifeste est née au cours de discussions entre des militants de la gauche radicale genevoise, parmi lesquels l’ancien président du Syndicat des services publics (SSP) Eric Decarro, le communiste Laurent Tettamanti ou encore Gérard Scheller de l’association Attac. Ces débats ont donné corps à l’ouvrage rédigé à la première personne du pluriel par Christian Tirefort. Dans un style et un ton s’inscrivant dans la grande tradition du manifeste politique, le livre parle au nom des « communistes et démocrates conséquents ».

« Je n’accepte pas qu’on enferme le communisme dans une caricature »

Mais d’abord, que faut-il comprendre par « communistes et démocrates conséquents » ? « Le communisme fait référence au bien commun auquel chaque être humain doit avoir accès en fonction de ses besoins. Dans ce sens, je suis un communiste », explique Christian Tirefort. « La démocratie conséquente, c’est la critique de la démocratie bourgeoise, cette pseudo-démocratie qui ne couvre pas le plus important. Ainsi tout le domaine économique échappe à la démocratie, il est livré à des soi-disant spécialistes qui, à quelques exceptions notables, ne servent que ceux qui les payent le mieux.

Je n’accepte pas qu’on enferme le communisme dans la caricature qui a été faite de lui. La propagande bourgeoise est passée maître dans l’art de transformer des principes positifs en éléments historiquement négatifs. » Dans le même esprit, le Genevois n’hésite pas à dire qu’il faut « restituer le terme de populisme au mot peuple et qualifier l’extrême droite de xénophobe et anti-peuple, pas de populiste. Il faut la désigner comme étant contre les valeurs du peuple. Cela me fait mal au cœur de voir la presse de gauche attaquer les “forces populistes“, c’est se tirer un coup de fusil dans le pied. »

Si le Manifeste pour un nouveau contrat social se livre à une critique en règle du capitalisme, l’ouvrage remet aussi en cause des fondamentaux marxistes : les travailleurs ne constitueraient pas une classe – « ils sont le peuple » –, et le moteur de l’Histoire ne serait pas la lutte des classes, mais le travail.

Est-ce que toute la théorie de la lutte des classes est donc bonne à jeter ?

« Une classe sociale est un groupe d’individus stabilisés dans la défense d’intérêts particuliers et exclusifs. Je reconnais que, du temps de Marx, il y a eu lutte des classes entre la féodalité et la bourgeoisie, qui chacune défendait sa forme de pouvoir et son accès à la richesse. Mais aujourd’hui il n’y a que lutte de classe, au singulier, celle des capitalistes contre les peuples », répond l’auteur. « Ma réflexion m’a amené à me demander ce que sont les travailleurs : ont-ils des intérêts de classe particuliers à défendre et donc un pouvoir à imposer contre le reste du peuple ? Non. Je crois que les travailleurs sont le noyau des peuples, ils sont surtout mus par des valeurs universelles : le droit de l’individu d’avoir accès au bien commun et de participer à l’échange social, le travail au service du bien-être des gens et non du profit capitaliste. Des valeurs qui sont loin d’être garanties à tous et à toutes à l’heure actuelle, y compris en Suisse. Si l’on veut défendre des valeurs universelles, ce n’est pas à un groupe particulier de prendre le pouvoir, c’est l’ensemble du peuple – tous ceux qui ne sont pas arrimés au profit – qui doit avoir le pouvoir sur la totalité des aspects de la vie politique et économique. Voilà ce que j’appelle une démocratie conséquente. Certains, et pas seulement les communistes orthodoxes, fétichisent les classes sociales, sans voir la différence entre des valeurs universelles et d’autres qui excluent. Moi, je ne veux pas réduire les travailleurs au rôle de bourgeois déçus, ils sont bien plus que cela. »

S’il n’est pas possible ni souhaitable de s’organiser en classes, comment faire pour se débarrasser des capitalistes ?

« Vous verrez bien ! Je n’ai encore que peu d’éléments pour le dire. Si on prend le cas de la Tunisie, on observe que c’est l’ensemble du peuple qui s’est opposé à une oligarchie de classe. Je ne nie pas qu’à l’intérieur du peuple se développent des organisations indispensables. En Tunisie ou en Egypte, on remarque ces recherches d’organisation. » Pour Christian Tirefort, le Venezuela est aussi un exemple, « généralement mal évalué par l’extrême gauche » : « A l’heure actuelle, dans ce pays, des secteurs entiers de l’économie passent à la coopération. »

Le mot est lâché. A la collectivisation, Christian Tirefort préfère la notion de coopération.

« J’oppose les notions de compétition et de coopération. La compétition est centrée sur une pseudo-réalisation de l’individu contre les autres. Il s’agit, à la différence de la coopération, d’une non-valeur. Lorsqu’un mécanicien, un maçon ou un ingénieur se rendent au travail, c’est dans l’intention d’avoir ensuite accès, selon ses besoins, à une part du bien commun qui est un produit du travail des autres, donc de participer à l’échange social. Ils se rendent au travail pour cette raison, non dans l’idée de faire du capital ou du profit. »

On l’aura compris, l’ancien syndicaliste n’aime pas la hiérarchie. « Dans l’histoire, il y a eu des exemples d’entreprises qui fonctionnaient par la coopération seulement, où il n’y avait pratiquement pas de hiérarchie. Les anarchistes ont à nous apprendre là-dessus. Si on ne laisse pas de chance à la coopération, si on maintient cette hiérarchie, on n’a pas besoin de faire la révolution, on ne peut que continuer à subir. Moi, je crois que la coopération est notre avenir ; il y a eu des expériences, il y en aura de nouvelles, nous apprendrons en avançant. »

Et que pense Christian Tirefort de l’initiative pour un revenu de base qui vient d’être récemment déposée ?

« Dans la société actuelle, que tout le monde dispose de 2’500 francs, je suis d’accord. Mais cela doit être lié à un échange social et non délié d’une participation à la production du bien commun. Dans la société à venir tout le monde pourra – oui, c’est un pouvoir ! – entrer dans la coopération sociale qui ouvrira à tous le droit d’accéder selon ses besoins à une part du bien commun. »

Conclusions avant de se séparer : « Le but de ce manifeste est d’ouvrir la discussion sur d’autres paramètres de production, d’échanges et de rapports sociaux. Nous pensons qu’à l’exploitation capitaliste, qui impose la compétition et la guerre entre tous, on peut opposer le droit d’entrer dans l’échange social et la coopération pour construire la société et non pas la vampiriser ou la pirater. Il s’agit de changer de paradigmes. La richesse ne serait plus le capital accumulé, le Veau d’or, mais le bien-être des gens et de la société en général. On ne voulait pas faire un manifeste catalogue. On a voulu dire en quoi la société capitaliste est dans ses fondements foutue, c’est toujours important de l’expliquer, et ouvrir une discussion. Il faut que les organisations politiques qui se réclament d’un autre monde précisent leur projet. Si nous ne le faisons pas, nous laisserons la voie libre aux partis xénophobes. Si nous n’opposons pas nos valeurs à la société bourgeoise, je ne vois pas l’avenir différemment de ce que nous avons connu durant les deux guerres mondiales du siècle passé… en pire encore. »

Jérôme Béguin, « Gauchebdo » 19.10.13

Christian Tirefort, avec le suivi, les conseils et les corrections de Laurent Tettamanti, Manifeste pour un nouveau contrat social. Réhabiliter le travail, c’est le libérer de l’emploi capitaliste, éd. L’Harmattan 2013, 236 p., 23 € ou 17,25 € au format pdf (www.editions-harmattan.fr).

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