travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Genève : mouvement massif contre l’austérité

Tout est possible, mais sans le capital

lundi 7 décembre 2015 par Christian Tirefort

Genève vient de vivre une formidable secousse : non seulement une large majorité de ses fonctionnaires se sont mis en grève six jours durant, mais en plus une unité hautement symbolique avec jonction sur le Pont du Mont-Blanc entre les fonctionnaires et les travailleurs/travailleuses du bâtiment a été réalisée. Et le mouvement n’est pas fini.

Au premier abord l’enjeu paraît se limiter au budget du Canton de Genève, mais le problème est bien plus large, il est mondial et politique. Nous sommes enfermés dans une mécanique imposée par des bourgeoisies fascinées par l’argent facile brassé par les capitalistes financiers. Ceux-ci opèrent en toute liberté dans un espace supra national complètement incontrôlé. Cette mécanique, c’est celle de la dette et de son corollaire, l’austérité. Il faut la briser.

Aujourd’hui, les dettes gonflent sans limite, elles sont liées à des intérêts évoluant sous la houlette des bourses. Elles sont de la misère pour les peuples et de la richesse pour les gros propriétaires de capitaux, c’est pourquoi la mécanique économico-politique fait tout pour qu’elles ne soient pas remboursées mais que les intérêts, souvent renégociés à la hausse, soient ponctuellement payés. C’est en réalité cette ponctualité dans le paiement des intérêts qui donne la valeur marchande des dettes .

Nous sommes arrivés à un point tel que l’essentiel de la richesse que notre travail produit est détourné pour payer les intérêts des dettes. Cela gèle le financement des activités sociales réellement productrices de valeurs économiques. Le fruit de notre travail est pris dans un flux unilatéral qui conduit directement aux coffres forts des plus riches de la planète. Cela gonfle continuellement la masse de capital que le travail, chacun d’entre nous, doit nourrir en profit.

L’effet politique est aussi inéluctable : une concentration de la richesse en peu de mains. La conséquence socio-politique est une augmentation du nombre de personnes démunies et une diminution du nombre de personnes ultra riches, les fameux 1% contre les 99% qu’on ferait mieux d’appeler « le peuple ».

Le capital n’est pas de la richesse, il est l’instrument du rapt de classe

Les monceaux de capitaux stupidement accumulés sont autant de détournements du sens donné au mot « richesse ». Bien qu’il se présente comme la richesse, pour nous le capital n’est que misère et exploitation. Notre richesse, c’est la santé des gens, l’enseignement, le développement de la connaissance de ce que nous sommes dans le monde, un environnement sain. En redonnant son sens au travail humain nous cesserions d’idéaliser les guerres et le pouvoir des classes accrochées à leur fric.

L’endettement des Etats

A la place de permettre la construction d’une société développant la coopération, la masse absurde de capital accumulé a mené à l’endettement des Etats, ce qui a donné une arme supplémentaire aux mains des supers riches. Aujourd’hui ceux-ci ne tiennent pas que des particuliers endettés en otage mais aussi des Etats. Leurs institutions sont souvent mises aux enchères pour ouvrir des nouvelles sources de profit.

Les syndicats prisonniers

Certains dénonceront : « C’est de la politique, nous, nous sommes syndicalistes ».

Certes, l’aspect syndical, les conditions de travail des fonctionnaires du Canton, fait partie des enjeux. Cela ne doit cependant pas cacher les autres enjeux qui, s’ils ne sont pas pris en compte, deviendront des facteurs de division entre les fonctionnaires et les travailleuses/travailleurs du privé. En effet, derrière les grèves pour les conditions de travail se profile le but de notre travail à nous toutes/tous et le statut social que nous estimons juste de développer.

C’est pourquoi nous nous adressons à chaque travailleuse/travailleur, qu’il soit fonctionnaire ou employé du capital. Tous ensembles, nous sommes le 99% de la population, mais en ne partant que des conditions de travail nous sommes 2% ici, 24% là, 15% derrière, 5% devant, etcetera, nous sommes morcelés à l’infini. Nous devons tous être conscients de ce qui sera le point de jonction sur lequel l’unité du monde du travail se fera contre le 1% (les gros capitalistes, les super riches et leurs héritiers, les financiers et tous leurs laquais) détenant l’essentiel du capital.

Notre point de jonction, celui des 99%, c’est ce que nous ferons du travail humain, notre travail. C’est cela qui nous unira. Le point de jonction des 1%, c’est le capital. Il est une conception mortifère de la richesse. Nous en passer sera une libération. Sans lui, nous pourrons tous ensemble construire une société basée sur la coopération.

Lorsque nous aurons réglé cette question dans nos têtes, nous cesserons de voir le capital comme un monstre invincible, nous ne verrons plus que le but du travail : permettre à chaque habitant de la planète de vivre et travailler pour se mettre à l’abri de la précarité.

Travailleuses/travailleurs de la fonction publique

Vous êtes souvent traités de profiteurs et de paresseux à la charge des travailleurs et entrepreneurs du privé. Y a-t-il une seule once de vérité dans ces allégations ? Bien sûr que non ! Tout d’abord, pourquoi est-ce avant tout la droite libérale qui propage ces idées ? Simplement parce que le travail des fonctionnaires ne rapporte pas la richesse que les propriétaires de capitaux veulent : les fonctionnaires ne produisent pas du profit qui permettra d’accumuler encore plus de capital, mais ils produisent des prestations dont ils peuvent être fiers et qui donneront du bien-être aux populations. Le bien-être, c’est cela notre conception de la richesse.

« Le salaire des fonctionnaires provient en grande partie du profit capitaliste » répondront les tenants de la propriété lucrative. C’est encore plus faux. Les fonctionnaires sont payés par leur propre travail, pas par les profits que les capitalistes volent aux travailleurs du privé.

Soyons encore plus précis : l’autonomie des travailleuses/travailleurs ne peut exister que lorsqu’ils ont la maîtrise de leur travail, donc lorsque chacun est payé par son travail. C’est cette autonomie que les capitalistes ne peuvent pas supporter ; ils la pervertissent alors en s’arrogeant le pouvoir de décider seul de ce qu’il adviendra du travail humain.

Ce qui est vrai, c’est que le statut des fonctionnaires est un grand pas vers l’autonomie. Il est une remise en cause vivante du statut dégradant des travailleuses/travailleurs soumis à l’emploi capitaliste. Il prouve non seulement qu’il y a quelque chose d’autre qui existe et qui fonctionne, mais aussi qu’on pourrait le généraliser contre l’emploi capitaliste. Nous avons aussi un modèle fiable ! C’est cela que les capitalistes ne supportent pas.

Fonctionnaires, vous pouvez être fiers de votre statut, il est l’exemple d’un autre rapport au travail. Il n’est pas un privilège de caste, mais un modèle à suivre qui a fait ses preuves. Défendons-le tous ensembles pour le généraliser contre l’emploi capitaliste.

Travailleuses/travailleurs des secteurs privés

On nous dit souvent que sans le capital il n’y aurait pas d’emploi, donc que nous serions privés de tout moyen de vivre. C’est du chantage. Ce n’est pas le capital qui nous dote d’une faculté de faire. Cette faculté, chacune/chacun l’a en soi, sa qualité résulte du travail des peuples et de l’éducation dispensée. Elle englobe autant le travail dit « gratuit », qui représente une très grande fraction du travail généralement mis en œuvre, que le travail qui, aujourd’hui, est salarié pour être exploité dans les pires conditions.

Ce serait pour nous une vraie libération que de pouvoir décider en toute autonomie des conditions du travail salarié. A la place de lier les salaires à des postes de travail qui peuvent en tout temps disparaître, donc précaires, nous pourrions instaurer le salaire à vie, c’est-à-dire le lier à la personne qui, sous forme de faculté de faire, porte le travail en elle. Nous pourrions aussi décider en commun et à tous les niveaux de ce que nous ferons de la productivité sociale du travail. Nous pourrions enfin apprendre ce qu’est la coopération et la perfectionner, la substituer à la hiérarchie mutilante et la compétition destructrice imposée par le capitalisme.

Nous ne partons pas de rien, nous avons en effet commencé à mettre en pratique nos conceptions pendant les « Trente Glorieuses ». Cela a mené au développement de plusieurs institutions d’Etat (l’AVS, la Caisse de chômage, des assurances pertes de gain en cas de maladie, des services de santé, etcetera) chargées de mutualiser les risques. Pour ce faire, l’embauche d’un grand nombre de fonctionnaires a été nécessaire. Tout d’abord tout s’est bien passé. Nous avons alors pensé que grâce à la productivité du travail la palette des prestations pourrait être complétée pour progressivement couvrir l’ensemble des besoins des populations sans complètement remettre en cause la coexistence avec le capital.

Mal nous en a pris, dès les années 70, les capitalistes ont proclamé l’impossibilité de cette coexistence et nos conquêtes des années 45 à 75 du siècle passé ont été méthodiquement laminées. Cela apparaît maintenant au grand jour comme une erreur due à notre angélisme.

La mondialisation avait changé la situation et les rapports de force. Les médias bourgeois omniprésents en ont profité pour proclamer la disparition de la puissance ouvrière, une allégation qui sembla confirmée par la chute du mur et le démantèlement de l’Union soviétique. Aujourd’hui nos luttes sont d’autant plus difficiles que les développements technologiques ne connaissent plus les frontières. Cela permet d’attaquer les salaires en menaçant de délocaliser la production où les salaires sont les plus bas, dans les pays anciennement colonisés que l’impérialisme n’a jamais cessé de piller.

Travailleuses/travailleurs des secteurs privés ou privatisés, nous devons à la fois stopper les exactions capitalistes et reprendre le processus de mutualisation entamé dans les « Trente Glorieuses ». Il s’agit de poursuivre le développement des institutions offrant à chacune/chacun de nous la possibilité de construire sa vie plutôt que de subir les conditions de vie imposées par les tenants de la propriété lucrative.

Pourquoi travaillons-nous depuis la nuit des temps ?

Du point de vue des gens des peuples, la réponse semble simple : pour vaincre la précarité.

Cependant, tout se complique lorsque nous regardons lucidement la contradiction que nous vivons : la productivité du travail humain s’améliore de jour en jour, nous serions donc capables de nourrir sainement, de loger dignement, de donner des soins de santé à tout le monde et nous aurions les moyens de prendre notre temps pour apprendre à coopérer plutôt qu’à nous soumettre à la compétition. A la place de cela, la précarité se répand comme une épidémie sur l’ensemble de la planète.

Jusqu’à aujourd’hui on s’est contenté d’expliquer cette contradiction et d’y répondre en proposant des réformes. Ce faisant, nous avons oublié qu’il était vain de réformer le capitalisme ou de coexister avec lui, nous devons construire une autre société avec nos acquis, nos méthodes et nos contenus, tant ce qui est « déjà là » que ce que nous devrons imposer contre les tenants de la propriété lucrative, du capital, qui vivent du parasitage du travail des autres.

Nous voulons une société qui permette à toutes/tous de construire sa vie, pas seulement de la subir.

Christian Tirefort
Membre du Réseau Salariat. Auteur du « Manifeste pour un nouveau Contrat social » édité par l’Harmattan, à Paris. Coordinateur du MvRC (Mouvement vers la Révolution Citoyenne).