travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Plate-forme pour un front citoyen de défense des services publics et le développement des biens communs

La guerre aux biens communs

mardi 10 mars 2015 par Christian Tirefort

Ce texte a été rédigé en automne 2012 en vue de créer un front de la gauche radicale contre le bradage des services aux populations produits par ce qu’on appelle "la fonction publique". Non seulement il est encore d’actualité, mais en plus les attaques contre les biens communs ont été accentuées en 2014. C’est à une guerre mondiale contre le bien commun qu’on assiste. Des traités internationaux comme TAFTA en France voisine et TiSA en Suisse en témoignent. Ce texte pose les axes principaux de cette guerre au bien commun dans la région de Genève. D’autres documents viendront le compléter prochainement.

Les travailleuses et les travailleurs de la fonction publique ont de quoi être inquiets : leurs conditions de travail sont mises à mal comme jamais. Ils seraient la cause de tous les maux de cette société, en particulier de la dette de notre canton pourtant gorgé d’hyper fortunés. Ils seraient tous des privilégiés profitant de nos impôts pour s’octroyer des salaires plus que confortables et ils bénéficieraient de conditions de retraite hors norme. En bref, selon l’ensemble des formations politiques de droite, il faudrait les rappeler à l’ordre, qu’ils rentrent dans le rang et acceptent le lot de toutes et tous les autres salarié-e-s, celles et ceux du « privé » : la précarité, les chantages à l’emploi, l’insécurité, la peur des lendemains, etc.

Des économies sans fin, aux dépens des prestations au peuple

Les prémisses tout d’abord : en 2000, premier train de mesures, 500 millions de francs de dégrèvements fiscaux par an, au bénéfice des plus fortunés ; en 2010, 500 millions supplémentaires de dégrèvement d’impôt par an, toujours principalement au bénéfice des plus fortunés. A cela s’ajoute la couverture par l’Etat des pertes de la banque cantonale de Genève, 2,3 milliards de francs, un montant qui n’a pas été perdu pour tout le monde. Et maintenant le Conseil d’Etat, sous prétexte d’harmonisation fiscale avec l’Union Européenne, propose un nouveau cadeau fiscal, cette fois en faveur des entreprises locales, dont le taux d’imposition sur les bénéfices pourrait passer de 24 % à 13 % pour l’aligner sur les taux de complaisance accordés au multinationales et autres sociétés de négoce prédatrices qui établissent leur siège à Genève. Cela priverait l’Etat de 550 millions de recettes annuelles supplémentaires !

Et cette droite joint les actes aux paroles. Le parlement du canton de Genève a renvoyé le projet de budget du Conseil d’Etat pour l’année 2013, pourtant déjà plus que contestable puisqu’il prévoit une diminution de 1 % des dépenses de personnel, des dépenses générales et de l’aide aux institutions subventionnées. L’Université prévoit ainsi, par exemple, la suppression de plusieurs dizaines de postes alors que le nombre d’étudiants s’accroît fortement. Ce budget prévoit aussi 25 millions d’économies annuelles à l’Hôpital entre 2013 et 2015, ce qui équivaut à la suppression de 400 à 600 postes de travail. Il prévoit enfin le démantèlement du service de planning familial qui rend d’importants services à la population.

Dans un 1er temps, suite au renvoi du budget au gouvernement, le PLR exigeait 120 millions de francs d’économies supplémentaires sur les grands secteurs répondant aux besoins de la population que sont l’éducation, le social et la santé, tout en renforçant le secteur de la sécurité (police, prisons, pouvoir judiciaire).

Depuis leur « exploit », le renvoi du budget, les partis de droite et d’extrême-droite ont encore fait monter les enchères : le PLR propose 350 millions d’économies et 85 millions de recettes supplémentaires, celles-ci particulièrement douloureuses pour les contribuables les plus pauvres puisqu’il s’agit d’une augmentation de 25 à 365 francs de la taxe personnelle ; l’UDC propose de réduire de 5% de manière linéaire les crédits accordés à chaque département, sauf celui de la sécurité. Le MCG, quant à lui, veut augmenter l’impôt à la source des frontaliers. On le voit, le cocktail est complet : il faut s’en prendre aux pauvres car ils sont plus nombreux (ces salauds de pauvres !), mâter les fonctionnaires (ces nantis privilégiés !) et brandir les boucs émissaires (ces frontaliers sans scrupules !)

Affirmons-le bien haut : tout d’abord, que ce soit dans le secteur privé ou public, il n’y a aucune raison que les conditions de travail soient systématiquement nivelées par le bas ; ensuite, n’en déplaise aux chantres du profit, le travail est source de richesse dès lors qu’il rencontre des besoins socialement avérés. Ce ne sont pas les services aux populations qui sont la cause de l’actuelle crise du système, c’est la course effrénée aux profits à laquelle se livrent les capitalistes.

Toujours plus de privilèges, mais jamais content !

Les capitalistes, parlons-en. Ils ne sont jamais satisfaits. Ils n’en ont jamais assez. Ils instrumentalisent les Etats/Nations pour en faire des instruments de leur course au profit, donc de leur compétitivité. Non seulement ils confisquent tous les gains de la productivité du travail, mais en plus ils spéculent sur tout : sur les aliments, ce qui affame des populations ; sur les entreprises, ce qui les réduits à des objets financiers dont les actions ne prennent de la valeur que lorsqu’elles licencient ; sur les dettes des Etats, cela après qu’ils aient sauvés leur système financier à coups de milliers de milliards de dollars ; sur l’incapacité des pauvres gens d’assurer le paiement de leurs hypothèques, ce qui les jettent dans la rue par dizaines de millions… mais eux, pas besoin de les sauver, ils sont tous classés dans la catégorie des « charges sociales » !

Notre attitude face à l’Etat bourgeois et ses ambiguïtés

Lorsqu’on regarde l’opposition absolue entre ce que les Etats ont fait en sauvant les banques avec la bénédiction, voire sous l’égide, de la gauche réformiste, et ce qu’ils devraient faire aujourd’hui pour faire reculer la précarité de plus en plus envahissante, on perçoit tout de suite la différence entre des Etats dominés par un clan servant les intérêts particuliers d’une classe défendant bec et ongles ses privilèges ET les buts des peuples développant des services publics à vocation universaliste, donc accessibles à tous. Les Etats ont été les pare-feu de la faillite du système financier, ils se sont ainsi soumis au diktat des banques ; et maintenant qu’ils devraient être les pare-feu de la misère sociale, ils sont systématiquement privés des moyens que les peuples ont durement soustraits aux revenus des plus riches et surtout aux profits. Pour enfoncer le clou, les services produisant ou allouant des prestations aux populations sont méthodiquement démantelés.

Ce sont évidemment ces services publics qui doivent être sauvés, pas le système financier qui ne finance plus rien, mais qui parasite toutes les activités humaines et confisque tous les surplus sociaux provenant du travail mis en œuvre.

En tant que gauche radicale, nous devons faire ce que les réformistes ne peuvent et ne veulent pas faire parce que leur raison d’être, collaborer, serait alors en cause : défendre les institutions produisant les services aux populations, elles sont des biens communs, tout en faisant la lumière sur les ambiguïtés des Etats bourgeois. La principale de ces ambiguïtés est la confusion entre les tâches régaliennes − maintien de l’ordre, garantie de la primauté du profit privé sur le bien commun, etc. – et les tâches de services aux populations. La bourgeoisie joue habilement de ces ambiguïtés pour diviser les travailleuses et les travailleurs du privé et de la fonction publique.

Nous devons démasquer et dénoncer ce jeu malsain dont le fer de lance est l’extrême droite. Mais nous ne devons jamais oublier que derrière celle-ci se cache la droite classique toute contente de voir que le véritable enjeu, sa suprématie politique et sa volonté de briser ce qui reste de l’Etat social, est complètement occulté.

Les dérives politiques droitières et les conditions de travail du personnel de la fonction publique

En tant que gauche radicale nous avons encore une fonction à ne jamais oublier. Elle découle des glissements aujourd’hui vérifiés dans les buts et fonctions des Etats bourgeois. Ces glissements, cette droitisation des institutions à mesure que la crise du système capitaliste s’approfondit, impliquent aussi des « adaptations » dans les conditions de travail du personnel de la fonction publique. Précisons que lorsque nous parlons des conditions de travail, c’est au sens large, c’est-à-dire pas seulement les conditions matérielles, mais aussi les relations de travail.

Certes, il n’y a aucune raison que les fonctionnaires fassent des sacrifices sur leurs conditions de travail, leurs luttes sur ce plan-là doivent être soutenues et on doit espérer que les syndicats les assumeront pleinement. Mais nous ne devons jamais oublier que les dérives droitières imposées à la fonction des Etats, en particulier leur recentrage sur des tâches de plus en plus exclusivement régaliennes, impliquent un même « recentrage » dans les rapports de travail : la part de coopération s’amenuise drastiquement pour faire place à une hiérarchie de plus en plus lourde, avec tous les travers bureaucratiques que cela implique.

De ce fait, le libre arbitre et le pouvoir d’évaluer qui devraient être des attributions des fonctionnaires en charge des dossiers sont confisqués par une lourde hiérarchie qui impose des méthodes de plus en plus autoritaires. D’une part, cela pose d’énormes problèmes déontologiques aux travailleuses et travailleurs qui sont contraints de mettre en œuvre des mesures et des méthodes qu’ils n’approuvent pas. D’autre part, cela modifie et péjore les rapports entre la fonction publique et les usagers, donc à la population, ce qui a un effet hautement pervers : les usagers des services publiques s’irritent toujours plus face aux tracasseries administratives, de ce fait ils sont de moins en moins enclins à défendre la chose publique qu’ils perçoivent comme un repaire de bureaucrates.

La gauche radicale doit se saisir de cette thématique. En effet, cet alourdissement hiérarchique est directement importé des méthodes dictatoriales en vigueur dans les entreprises du privé. Il est soi-disant une mesure de lutte contre la bureaucratie, mais il aboutit à une sorte de folie du contrôle où chacun se sent épié, jaugé et soumis à des critères d’évaluation parfaitement absurdes. De nombreux employés de la fonction publique ressentent cette hiérarchie comme une véritable amputation de leur être, une dégradation personnelle.

Ces nouvelles méthodes de gestion sont présentées comme des mesures améliorant les « performances » de la fonction publique pour les aligner sur celles des entreprises privées. En réalité, elles ne font que péjorer les relations avec les usagers et détériorent qualitativement les conditions de travail de tous.

L’élément unificateur

Le rapport aux usagers qui se dégrade doit évidemment être explicité, mais il ne faut jamais l’oublier, l’élément unificateur entre les travailleuses et travailleurs de la fonction publique et ceux/celles du secteur privé est le travail lui-même, l’usage qui est fait de cette faculté que nous portons toutes/tous en nous. Est-elle vendue à cette hiérarchie au service des dominants qui sélectionne celles et ceux qu’elle veut employer ? Dans ce cas, nous perdons tout contrôle sur notre faculté de faire, sur la mise en œuvre de notre travail, et cette hiérarchie qui nous exploite draine et confisque tout le surplus social qu’il contient. Est-elle mise en œuvre dans un processus social de coopération et dans le but de produire pour les besoins des populations ? Dans ce cas nous garderons tous le contrôle de nos facultés de faire et notre insertion dans la coopération sociale nous ouvrira l’accès selon nos besoins au produit du travail commun.

Occuper l’espace public avec nos propres valeurs fera exploser l’argumentation bourgeoise

Les éléments ci-dessus devraient constituer l’ossature d’une campagne de la gauche radicale. Il faut essayer de sortir du terrain bourgeois, cesser de nous enfermer dans la seule contestation des mesures prises, cela dans le seul but d’arrondir certains angles. Nous devons essayer de porter la discussion sur d’autres relations sociales qui permettent de promouvoir la capacité du travail, donc des travailleuses et des travailleurs, de produire autrement et dans un autre but que celui du profit capitaliste. Briser le carcan idéologique, telle devrait être la tâche de la gauche radicale.

Genève, le 22 novembre 2012