travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Un florilège

Extrait des cahiers 1, 4 et 9 de Christian Tirefort

Tirés d’un ensemble provisoirement intitulé "le sens de l’Histoire"

mardi 8 janvier 2008 par Christian Tirefort

J’ai (Nicolas Wirz) extrait pour vous les perles qui m’ont le plus inspiré parmi les pensées de Christian Tirefort , telles qu’il les a écrites dans ses cahiers 1, 4 et 9. Ne cherchez donc pas de développement suivi d’un fragment à l’autre, mais plutôt des incitations à réfléchir sur des thèmes choisis. Je les ai classés comme suit :

p. 1 I. Fondement du rapport de classe : oisiveté et travail. Le refus du travail.

p. 3 II. Histoire du travail et du capitalisme
- 1. Surplus occasionnel, sporadique, et surplus constant (p.3)
- 2. Surplus constant et apparition du capitalisme industriel (p.4)
- 3. Le passage du capitalisme industriel au capitalisme financier (p.7)

p. 9 III. Le travail, fondement occulté des rapports sociaux
- 1. Le réel et le concret (p.9)
- 2. Travail et rapport social (p.10)
- 3. La fétichisation du surplus social (p.13)
- 4. Les services et la mutualisation (p.15)
- 5. Nécessité d’élaborer un projet social (p.19)

p. 21 IV. Marchandisation ou échange des travails

p. 31 Annexe. La fable : le péché originel

Ces pages se veulent une incitation à la discussion. Elles doivent rester à usage personnel. Elles ne doivent pas être multipliées à fin de distribution massive sans autorisation de l’auteur.
Nicolas Wirz

I. Fondement du rapport de classe : Oisiveté et travail. Le refus du travail.

Le couple travail/oisiveté a toujours fondé les classes sociales. (…)
L’opposition entre les travailleurs et les oisifs, la domination des seconds sur les premiers, constituent la contradiction sociale sur laquelle la société a évolué et est construite. (1 p.3)


Certains prétendront que les capitalistes travaillent. « Ils consacrent plus d’heures à travailler que les salariés engoncés dans la protection de leurs acquis » disent-ils. Les capitalistes travaillent en effet, mais leur ‘travail’ consiste à conserver les conditions de pouvoir qui leur permette de vivre du travail des autres, (…) (1 p.3 note 2)


La réponse ‘ouvrière’  de ceux qui prétendent la représenter  ne prit en compte que la manifestation concrète du travail, résultat des manipulations capitalistes. Elle tenta d’échapper au travail. Elle singea ainsi le bourgeois : gagner du temps oisif. Au début du capitalisme cela était peut-être nécessaire, il fallait limiter les exagérations, le fait que, tendanciellement, le capital n’accepte aucune limite à l’exploitation du travailleur. Mais cette revendication, gagner du temps oisif, était insuffisante, elle éloignait l’essentiel, contrôler le travail. Autrement dit les représentants des travailleurs ont cherché à généraliser ce que les oisifs ont à profusion : le ‘privilège’ de ne pas produire ce qu’ils consomment.

Elevé au rang de but cet objectif était illusoire. Dans sa substance faite pour échapper à la précarité, la productivité du travail a été détournée pour échapper au travail. « Nous voulons tous être oisifs, comme les enfants de la bourgeoisie » proclamèrent les gauchistes en mai 68. Sans le savoir, ils attribuèrent un rôle subordonné aux travailleurs, ils évitèrent la question essentielle : « Quel rapport social libèrera le travail de l’emprise paralysante capitaliste ? » Question tout autre que « comment se libérer du travail ? » (1 p.9)


La productivité sociale du travail accroît la richesse. Encore faut-il l’utiliser ! Sur ce point la gauche et la droite se rejoignent : la première freine la ‘création’ de travail en préférant accumuler plutôt que dépenser, la gauche réclame à cors et à cris la baisse du temps de travail, donc d’en diminuer le temps de mise en œuvre. Pourtant, dans sa forme de faculté de faire le travail n’est richesse que s’il y est fait appel, s’il entre dans l’échange social. La forme de cet échange, forme marchande ou forme salariale, esquisse le type de société, prisonnière ou libérée du pouvoir de classe. Une société capable de mettre le travail en œuvre en tant que bien social sera libérée du pouvoir de classe. (4 p.3)


Une première chose est à constater, celui qui achète la force de travail achète en réalité le pouvoir sur le processus de production. Dans ce cas l’acheteur n’est qu’un intermédiaire qui achète le droit de ‘faire travailler’, ce que Marx appela exploiter la force de travail.

Pour beaucoup, l’analyse du salariat s’est arrêtée là : c’est au travers de lui que la force de travail est exploitée, il faut donc l’abolir pour éliminer l’exploitation. Le salariat n’est alors pas vu comme tel, comme processus d’échange de travails, mais dans sa représentation de classe. Si le travail y est une punition (prenant son origine dans le crime de lèse-majesté d’Eve prenant la pomme du maître (de la sagesse) et la partageant avec Adam, son compagnon) [1], le salariat doit être la forme moderne (après l’esclavage et la société féodale) d’administration de cette punition. Le salariat est donc également diabolisé, représenté du seul point de vue du maître, l’acheteur quant à lui innocent de la force de travail. Complètement soumis à cette représentation les gauchistes, et leur version de droite les sociaux-démocrates, veulent abolir le travail en même temps que le salariat pour ‘éliminer l’exploitation’. Travail et salaire deviennent un couple peu moderne opposé à argent/jouissance que Clouscard synthétise dans le concept de « consommation transgressive », la jouissance sans le travail, par conséquent la consommation unilatérale du travail des autres.

Cette représentation du salariat est unilatérale, elle ne laisse apparaître que le point de vue du maître. Elle occulte totalement le travailleur qui porte le travail en lui, ce qui désincarne le travail, en fait une notion strictement abstraite. Pourtant derrière ou dans le salariat se cache autant l’échange des travails que l’exploitation du travail, et les travails sont des réalités bien réelles, c’est eux qui doivent être mis en coopération au travers des travailleurs. Cela peut se faire dans un rapport d’échange lorsque les travailleurs gardent le contrôle de ce rapport, ou dans un rapport d’exploitation lorsque les capitalistes s’imposent comme seuls intermédiaires de cet échange. Toute la question est de savoir si la suppression du quidam de la classe dominante (ou représentant la classe dominante) qui achète la force de travail pour obtenir du travail serait possible, si le processus de coopération entre travailleurs pourrait se développer sans lui.

Sous sa forme actuelle, le salariat est le résultat d’une longue évolution du rapport maître/esclave, Dieu et ses serviteurs, c’est-à-dire du rapport de classe qui a historiquement régi la mise en œuvre de la force de travail. (9 p.135-6)


II. Histoire du travail et du capitalisme

Le développement du savoir humain (et non le capitalisme qui n’a fait qu’en profiter) est à l’origine de l’évolution qualitative du travail. (4 p.5)


1. Surplus occasionnel, sporadique, et surplus constant

Si le genre humain était resté au stade où l’homme ne créait pas sa nourriture par son travail, mais la trouvait dans la nature, sans la transformer, le troc ne serait pas né. Si les communautés tribales étaient restées au stade de la stricte autosuffisance, c’est-à-dire si le travail de l’homme n’avait pas permis de constituer des stocks, donc des surplus sporadiques, l’échange marchand, donc l’argent, n’aurait pas vu le jour.

L’évolution du travail est à la base de la naissance du troc et du passage à l’échange marchand. De cela, il est permis de conclure que les formes des échanges sont liées à l’évolution du travail, de sa productivité, particulièrement l’ampleur de son surplus. Cette évolution du travail peut être divisée en trois phases : le surplus occasionnel auquel correspond le troc, le surplus sporadique qui donna naissance à l’échange marchand et le surplus constant dont la confiscation de classe assit le pouvoir du capitalisme. Le surplus occasionnel était plus lié à des facteurs externes, comme des conditions climatiques exceptionnelles, qu’au travail. Le surplus sporadique était directement lié au travail humain, dont la productivité n’était cependant pas encore généralisée. La forme marchande de l’échange est donc liée à la capacité du travail de créer un surplus sporadique.
(9 p.132)


L’oisiveté n’est qu’un ‘art de vivre’ du travail des autres. Elle résulte paradoxalement de la phase historique où le travail n’était capable que de surplus sporadiques. La rareté relative ne permettait alors pas de distribuer ‘sans compter’, le rapport social reflétait cette réalité, il était sélectif pour des raisons strictement circonstancielles. Toute sélection suppose un rapport de force, des perdants et des gagnants. Les oisifs sont un résidu de ce rapport de force, ils reflètent en le figeant le flux unilatéral du surplus social sporadique. Dès lors que ce surplus devient constant, ils deviennent superflus et nuisibles, ils sont les agents de la rupture de la chaîne besoins/travail.

Le caractère constant du surplus social modifie le rapport de l’homme au travail. Avant, l’enjeu était la richesse matérielle, sa relative rareté, ou le caractère sporadique de sa (sur)abondance, nécessitait un rapport sélectif pour le distribuer. Par définition seul le surplus entrait dans l’échange, le minimum vital des travailleurs était directement prélevé sur le fruit du travail. Après, le travail lui-même est devenu l’enjeu, constamment abondants les biens matériels ne nécessitaient plus de rapport social sélectif. En remettant en cause ce rapport, sélectif donc autoritaire, le surplus constant contenu dans le travail exigeait l’échange des travails en eux-mêmes, qu’ils soient placés dans un rapport de coopération, ce qui impliquait que désormais tout le monde échange le même équivalent, le travail, et que les classes sociales disparaissent. (9 p.144)


2. Surplus constant et apparition du capitalisme industriel

Tant que le capitaliste semblait utiliser le travail pour accumuler des moyens de production, avec pour effet objectif une productivité du travail améliorée, l’enfermement du travail dans un rapport où il était instrumenté paraissait encore dans le sens de l’Histoire. L’idée d’un rapport contraignant menant plus rapidement à l’abondance, permettant d’échapper un jour à une distribution trop sélective, semblait encore soutenable.

A l’ère du capitalisme industriel le travailleur semblait ‘sacrifié’ pour accélérer le développement des forces productives. Certes le rapport était paternaliste, le ‘père’, l’entrepreneur, ‘risquait’ sa fortune et ses biens pour développer son entreprise. Les luttes contre les exagérations du père paraissaient fécondes, elles harmonisaient encore quelque peu le rapport entre accumulation et consommation, elles étaient sensées préparer l’étape suivante, celle où non seulement le travail contiendrait la cruauté de la distribution sélective dans des limites acceptables, mais créerait l’abondance, au sens où tout le monde échapperait enfin à la précarité matérielle.

Dans une deuxième phase, la productivité le faisant source de surplus constant, le travail devait perdre sa place subordonnée, faire valoir de l’instrument de production, et se transformer en ‘faculté de faire’, marque du passage du travail objet ’marchandisé’ au travail sujet social, dans lequel l’appareil de production prendrait sa fonction véritable d’instrument des travailleurs. Dès lors l’oisif devait cesser d’instrumenter le travail des autres, avoir les mêmes droits et devoirs que tous à l’échange social, soit mettre son travail en commun et recevoir. Dans ce cas, les rapports entre les hommes changeraient nécessairement. Le vieux rapport social laisserait la place au nouveau. (1 p.9)


A l’étape suivante, celle de la manufacture, certaines formes artisanales de travail survécurent sous forme de professions bien déterminées, le tisserand, le fileur, etc., mais dans des conditions industrielles. Toujours plus parcellisé le travail brisa son unité formelle avec son objet et devint simple force de travail, partie de la machine, forme capitaliste réductrice de la faculté de faire. Dans les conditions industrielles de production le mur entre le travailleur et l’instrument de production fut parachevé : d’un côté le travailleur avec sa force de travail, de l’autre le capitaliste avec son entreprise. Une des conditions de la domination capitaliste sur le travail était ainsi concrétisée.

Certains présentèrent cette évolution interne au travail comme l’œuvre du capital, et conclurent à une fonction historique positive du capital. Il aurait « développé les forces productives comme personne n’aurait pu le faire » disent-ils. Cette lecture de l’Histoire est subjectiviste (…) D’autres adoptèrent une lecture mécaniste, selon eux « le capitalisme serait une étape nécessaire vers une société communiste, cette dernière ne pouvant qu’être le résultat d’une société ayant accumulé suffisamment de forces productives ».

En réalité tant le travail artisanal que le travail abstrait, vendu par celui qui le porte sous forme de faculté de faire, ou de force de travail, existaient avant le capitalisme. Celui-là s’en est saisi, l’a instrumenté pour en avoir le contrôle. Il n’a inventé ni le travail salarié, travail vendu avant sa matérialisation, ni la division du travail, au sens de sa socialisation qui, elle, résultait du développement des forces productives matérielles (machines, etc.), la nécessité de mettre les travails en réseau. Le capitaliste n’a agit que par opportunisme, il a dénaturé la coopération impliquée dans le salariat pour l’adapter à son but, non pas échanger les travails mais les exploiter. Les coopérateurs ont été réduits à l’état d’auxiliaires des machines capitalistes. A cette fin, la société capitaliste s’est fortement appuyée sur un pouvoir plus souple que le féodalisme parce que lié à un pouvoir de classe sur les moyens de production et non à la lignée génétique. [2]

La propriété ‘privée’, de classe, des instruments de travail, pourtant ‘œuvre commune et sociale’, était une des conditions de l’exploitation de la force de travail. La forme capitaliste de l’oisiveté (après la forme esclavagiste, puis la forme féodale) opposée au travail est née avec un mur hermétique dressé entre le travailleur et son instrument de travail. La généralisation de la propriété privée de l’appareil de production a lieu dans une phase appelée ‘accumulation primitive’, elle correspond à un long processus d’appropriation/expropriation du patrimoine accumulé au cour des siècles, elle n’est rien d’autre que le processus creusant la division de classe. L’avènement du capitalisme a été le fruit d’une lutte incroyablement brutale et violente dépouillant les travailleurs de leurs moyens d’existence pour les rendre corvéables à merci. (1 p.11)


N’en déplaise aux réformistes, le capitalisme n’a jamais été le meilleur système pour accumuler des forces productives, pour cela il n’est même pas efficace, mais il est le meilleur système pour maintenir la misère des travailleurs, et cette dernière lui est fonctionnelle. Cela était moins apparent à son origine, sa première phase, lorsque le capital correspondait pratiquement un sur un à l’appareil de production et qu’il fallait le comparer au féodalisme décadent, mais, aujourd’hui, à l’heure du capitalisme financier, qui est un capitalisme de rentier, il s’est transformé en pur instrument de piratage de la sphère productive, donc du travail, et a réduit l’appareil productif à un simple objet de spéculation. (1 p.20)


A l’ère pré capitaliste, où une rareté sporadique régnait encore, le profiteur semblait créer du travail en ‘dépensant’ pratiquement tout ce qu’il extorquait aux travailleurs. Le travail n’étant pas encore assez productif pour générer un surplus constant, le travailleur n’était pas engagé contre un salaire, mais il était tenu de fournir une part de son travail gratuitement pour mettre en valeur les terres de son ‘Seigneur’, religieux ou politique. Cela avait lieu sous forme de prélèvement d’une part du produit du travail extrait de son lopin de terre, ou de travail gratuitement fourni sur les terres seigneuriales. La fonction principale de l’argent n’était pas d’être placé pour exploiter de la force de travail, mais d’être l’équivalent universel pour les échanges de la part des biens matériels trop abondants pour certains et trop rares pour d’autres, dans un cadre de surplus sporadique. La propriété était ‘politique’ : le seigneur féodal avait jouissance de son domaine et son pouvoir lui était donné par les seules vertus de la filiation sanguine ou le bon vouloir du prince.

Pour devenir capital l’argent doit être utilisé dans un rapport garantissant l’exploitation de la force de travail. Dans un tel rapport, la richesse n’est plus la propriété de châteaux ou de terres, mais la capacité d’exploiter de la force de travail, donc d’avoir de l’argent en suffisance non seulement pour sa consommation individuelle, mais pour le transformer en capital afin de payer les salaires des travailleurs à exploiter et acheter les éléments matériels du travail. Dès lors, pour ne pas disparaître ou être réduite à l’état de nature morte, toute propriété devait devenir capital, c’est-à-dire prendre la vertu de se multiplier en se nourrissant de la force de travail. Ce rapport s’est généralisé parce que la productivité sociale était devenue suffisante pour générer un surplus constant. De ce fait le travail en tant que tel était désormais digne d’être exploité.

Pour être durable un tel rapport ne pouvait être ‘politiquement neutre’, se contenter de produire beaucoup de richesses et de les distribuer plus ou moins bien, mais il fallait qu’il contrôle l’activité sociale elle-même, qu’il domine le travail, que celui-ci ne soit activé (fourni par le travailleur) que dans les conditions capitalistes : générer du profit. Ce dernier ne pouvait provenir que d’une fraction de la richesse sociale, un excédent de valeur générée par une ‘force’ capable de reproduire plus que sa propre valeur. Seule la force de travail possédait une telle qualité, et désormais de manière constante. Elle pouvait donc être exploitée au sens propre du terme ‘exploiter une ressource’. Si le surplus généré par la force de travail n’avait été que sporadique, le capitalisme n’aurait pu être généralisé, il n’aurait pu s’appliquer que sporadiquement là où le surplus existait. C’est ce qui se passa lorsque l’Angleterre était la seule puissance industrielle. Mais, à l’instar des connaissances humaines qui peu à peu deviennent universelles, la productivité du travail ne pouvait que se répandre partout, donc elle aussi devenir universelle, sans pourtant que le travail n’échappe aux déterminations de classe, d’un côté être une pathologie exploitable, de l’autre potentiellement être un moyen de vaincre la précarité.

La forme capitaliste d’exploitation de la force de travail, force reproduisant plus que son équivalent, ne pouvait s’imposer durablement qu’en y soumettant toute l’activité sociale, que si le profit capitaliste s’impose comme l’agent ‘déclencheur’ exclusif des actes de travail. Dès lors la qualité plus ou moins productive de chaque acte de travail était donnée par le taux de profit, la ‘nourriture du capital’. Hors de ce moule l’activité sociale devenait ‘improductive’.

Les activités se développant hors contrôle sont dangereuses pour le capital, elles le mettent potentiellement hors jeu. Elles doivent donc rester dans des limites contrôlables. La réduction de l’activité ‘socialisée’ à celle pouvant être marchandisée a cette fonction. Elle est un élément essentiel de la systémique capitaliste. (4 p.20-22)

3. Le passage du capitalisme industriel au capitalisme financier

Il existe deux types de dépenses nécessaires : a) celles destinées à la satisfaction des besoins personnels, b) celles destinées au développement et fonctionnement de l’appareil de production. La société industrielle semblait plus ou moins fonctionner sur cette base, elle semblait encore sensible à certaines régulations. Cependant, paradoxalement, l’accumulation rapide et sans fin de capital disproportionne l’appareil de production, la consommation sociale de plus en plus réduite à celle des riches ne le contrôle plus. L’affectation du capital cesse alors d’épouser le contour des entreprises, celui-ci se replie sur lui-même, fonctionne par lui-même et modèle peu à peu l’appareil de production à son image, le transforme en une machine financière globale greffée sur l’activité sociale pour la vampiriser.

A l’ère industrielle, l’investissement dans l’appareil de production était dominant, le capital semblait alors encore vertueux ; à l’ère financière, les entreprises deviennent des objets de spéculation et, pourtant déjà ténus, les liens du capital à la production se disloquent encore plus. Le capitalisme est alors purement parasitaire.

Dans la société industrielle les dépenses dites productives étaient assimilées à un des termes de l’échange social, mettre du travail en mouvement. Mais dépenser est le contraire d’accumuler, la fonction du capitalisme. Celui-ci est ainsi constamment écartelé entre deux forces pour lui contraires. Pour accumuler, il faut produire de la richesse, donc dépenser dans le travail, accepter le transfert à l’autre classe d’une partie de la richesse ; pour que cette richesse soit réelle, elle doit continuellement apparaître et disparaître, être produite et consommée. La richesse naît du va-et-vient incessant de l’accumulation à la dépense.

Le capitalisme est écartelé entre le mouvement de la production (accumulation) et celui de la consommation (dépense). Ce mouvement correspond au passage permanent du travail de sa forme faculté de faire à, successivement, celles de travail activé et travail matérialisé. Il ne tient plus dans le cadre étriqué des échanges intra capitalistes. Pour sortir de ce cadre il faudrait étendre les échanges sociaux à l’ensemble de la société. (4 p.2)


L’homogénéisation du savoir humain a ouvert les portes de la mondialisation. Elle a uniformisé la productivité du travail. Certains crurent naïvement que le savoir humain et la productivité du travail conduiraient à une homogénéisation par le haut des conditions matérielles d’existence des populations. Ce n’est pas ce qui s’est passé. En effet ni l’homogénéité du savoir humain, ni la productivité du travail n’obéissent à leur propre dynamique, elles sont soumises à celle qui les met en œuvre, le capital. (4 p.7)


Sous le capitalisme industriel, surtout au travers des Etats nationaux, des projets à long terme étaient encore possibles. Ils avaient souvent le but explicite d’insérer plus de monde dans le monde salarié, ce qui était une reconnaissance implicite que le travail est la source de l’argent, l’argent étant pour chacun une mesure de la richesse. Sous le capitalisme financier le masque tombe, le marché doit déjà exister pour ‘risquer’ un investissement. L’essentiel n’est plus de créer de la demande de travail, ce qui n’était pas neutre pour le marché puisque cela y insérait plus de personnes, mais de limiter strictement la production aux besoins signalés par les gens solvables, un cercle de plus en plus étroit. (4 p.10)


Où l’arroseur devient l’arrosé

En prélevant le surplus social de chaque acte de travail, les capitalistes déséquilibrent les termes de l’échange, en particulier celui de la demande de travail qui est fortement dépendante de la capacité de signaler les besoins. (…)
La productivité sociale du travail n’est pas qu’une donnée quantitative se manifestant dans une plus grande capacité d’achat des capitalistes, mais elle est une donnée qualitative, elle porte ses effets sur le rapport social : la rupture totale du lien entre la productivité et le prix marchand de la force de travail déséquilibre la capacité de signaler les besoins et referme l’étau sur les capitalistes ; ils étouffent à leur tour. De plus en plus engorgés leurs marchés sont l’enjeu d’une concurrence telle que beaucoup sont éliminés. Les conditions de réalisation de la plus-value se minent inexorablement. L’activité sociale, qui découle de la capacité de signaler les besoins, et qui est la nourriture du capital, diminue, elle est de plus en plus trustée par des groupes financiers se subordonnant l’activité industrielle et complètement incontrôlables sur le plan des Etats/Nations.

Le capital essaie d’échapper au piège en se dégageant du processus réel de production, il s’autonomise, et finit par se reproduire et proliférer sans fin. Certes, la rupture du lien entre productivité du travail et salaire a augmenté le taux d’exploitation du travailleur, mais cela a aussi mené à une suraccumulation de capital délié de l’activité sociale qui, pourtant, seule pourrait le rentabiliser. Finalement le capital perd toute base réelle. Sa prolifération le conduit à se détruire. Cela se réalise dans la lutte de chaque capitaliste pour sauver son propre capital ; tous deviennent des protagonistes d’une sorte de ‘jeu de massacre’, le salut de chacun ne pouvant résulter que de l’élimination du capital des autres. (4 p.20)


III. Le travail, fondement occulté des rapports sociaux.

1. Le réel et le concret

L’enfermement des hommes dans le monde concret, dans l’immédiat, a soumis leur pensée, l’a faite étriquée, à un point tel qu’aujourd’hui le réel, la victoire sur la rareté, est assimilé à de l’utopie. (1 p.5)


Comme toute autre faculté, marcher, courir, sauter, saisir, réfléchir, savoir, le travail n’est pas un élément circonstanciel, il ne se réduit pas à ce qu’en fait le capital. En tant que faculté de faire il est indéterminé. Sous cette forme Marx l’appela « travail abstrait », par opposition au travail matérialisé il peut encore s’appliquer à tout. Dans le processus de la vie sa mise en œuvre n’est pas prédéterminée, mais elle fait l’objet d’un plan réfléchi menant à un but en principe consciemment admis. Pour devenir concret le travail est donc pris dans un rapport déterminé, son usage est enfermé dans le rapport social dominant. (1 p.5)


Non seulement il faut examiner le salariat sous son angle concret, ce que le capital en fait, ne permettre l’échange de travail que dans ses conditions, mais aussi, et essentiellement, dans sa substance fonctionnelle, en tant que système de socialisation du travail. Ce n’est qu’ensuite, après que les deux aspects du phénomène, ce qu’en fait le capitalisme et sa substance fonctionnelle, seront correctement analysés, que non seulement le salariat pour soi sera compris, mais qu’en plus ses rapports aux autres phénomènes seront clarifiés, en particulier son passage par le filtre du rapport marchand et sous les fourches caudines du capital. Alors, non seulement la critique ne se limitera plus au superficiel ou aux manifestations les plus scandaleuses, mais elle sera un repère dans l’Histoire.

Le ‘monde concret’ résulte du rapport entre les classes, donc du pouvoir de classe. Il cherche aujourd’hui à se préserver contre le nouveau, le niveau acquis des connaissances humaines, en l’obscurcissant. Il défend le système tel qu’il résulte du pouvoir de classe, « comme il est » disent les fatalistes. Le conservatisme substitue la propagande à l’idéologie, il présente le vieux pour du nouveau, le circonstanciel, le temporel est figé comme une vérité éternelle. Ainsi l’oisiveté est représentée comme une vérité éternelle, but à atteindre, tandis que le travail, dont on ne pourra pourtant jamais se passer, est présenté comme une calamité ‘temporelle’, à laquelle il faut momentanément se soumettre avant d’y échapper, si ce n’est sur terre ce sera au paradis. Parce que considéré comme temporel, le travail peut alors rester ‘désagréable’, il n’y a plus besoin de le désaliéner, il suffit d’y échapper. (9 p.143)

2. Travail et rapport social

La société devrait s’organiser dans ce but, construire son rapport social. (4 p.25)


Certains économistes attribuaient l’augmentation de la richesse d’une nation à la seule vertu du commerce, d’autres à l’avantage réciproque des protagonistes de la transaction, l’un et l’autre échangeant quelque chose dont ils n’avaient pas besoin contre quelque chose dont ils avaient besoin. Avec Adam Smith et Ricardo qui, les deux, attribuèrent le mérite de la richesse d’une Nation au travail, le débat sembla définitivement clos.

Marx parut avoir donné le coût de grâce aux théories mercantilistes en décortiquant le processus d’exploitation de la force de travail et en situant sa qualité productive ou non productive dans la réalité sociale, c’est-à-dire, à son époque, dans la réalité capitaliste, dans le fait qu’elle est employée dans les conditions capitalistes ou dans ‘d’autres conditions’. Celles-ci, cependant, ne pouvaient entrer dans le cadre social capitaliste. Le travail malgré tout fournit dans ces ‘autres conditions’, parce qu’indispensable, par exemple les tâches de reproduction de la force de travail, devenait du travail gratuit. Bien qu’il réduisait le coût marchand de la force de travail il était considéré comme non productif. Marx insista longuement sur ce dernier point, le point de vue capitaliste, notamment en disant que ‘de ce point de vue’ le travail gratuit diminuait le prix de la force de travail, mais il ne poussa pas son raisonnement plus loin, par exemple il n’explora pas, ou très peu, les conséquences de la gratuité de ce travail sur la condition féminine.

Pour lui, était déterminant le rapport dans lequel le travail était fourni. (9 p.125)


Le travail est l’enjeu des rapports entre les hommes. En tant que faculté de faire, il a évolué au cours des millénaires, menant les hommes à coopérer non seulement pour se protéger des autres, mais surtout pour construire des œuvres communes. Libérer la société sera la mettre en accord avec l’évolution de son élément fondateur, le travail, et appliquer la coopération à tous les domaines de la praxis humaine, cela afin que chacun soit socialement inséré et en mesure de bénéficier des effets multiplicateurs de la coopération. Cela sera l’œuvre des travailleurs. Dans un premier temps contre les oisifs, ils devront libérer le travail du cadre étriqué qui le confine, puis, et peut-être simultanément, ils construiront une société où le travail (re)trouve sa fonction originelle, échapper à la précarité, la vaincre. (…)
La soumission au monde concret, l’abandon du travail à l’‘adversaire’ prolonge la barbarie, les jours comptés des sociétés de classe. Lorsque la lutte des classes aura le travail pour enjeu, elle deviendra une lutte libératrice, avant, elle restera une lutte pour dorer les chaînes de l’exploitation, dépourvue de perspectives. (1 p.6)


Plausible pour répartir des biens matériels encore rares, la loi de l’offre et de la demande perdait toute pertinence lorsque l’abondance des biens matériels devenait constante. Appliquée à la force de travail elle était tout sauf naturelle, elle s’imposa par la force, avec le pouvoir de la nouvelle classe dominante.

Mais, malgré tout, le capital ne put se passer du salariat. Ce dernier est intimement lié aux avancées humaines qui ont modifié le rapport de l’homme au travail, il se trouve comme suspendu dans l’Histoire, en attente face au capital qui, à la fois, ne peut s’en passer et le craint. Le salariat attend que les travailleurs veuillent bien s’en saisir. Tendanciellement, disons naturellement, le salariat obéit à sa propre dynamique. C’est cela que le capitalisme craint, il est un rapport social vivant, reflétant l’avenir.

Le capitalisme utilise le rapport marchand pour nier la qualité de rapport social du salariat. Il est cependant contraint de lui emprunter sa méthodologie, l’échange des travails, mais il la met sous tutelle. (9 p.146)


L’enjeu est le rapport social, et non pas la propriété

La gauche ne veut et ne peut pas critiquer sa propre stratégie. Son analyse reste par conséquent enfermée dans la notion de propriété, qui possède quoi, elle n’a pas pénétré le cœur du système.

La mort emporta Marx avant qu’il n’achève son travail. A diverses reprises il fit entrevoir les rapports sociaux, mais il ne parvint pas à répondre à la question « qu’y a-t-il derrière l’échange des travails, la richesse que chacun porte en soi ». Cela mena Marx à présenter le capitalisme comme un passage obligé, une étape vers une autre société. Depuis, la gauche est restée accrochée à cette notion, elle la fige pour l’éternité, pour elle le « passage obligé » de Marx est devenu « fin de l’Histoire ».

Il faut critiquer cette notion. L’Histoire n’a pas de fin, en tant qu’‘organisateur’ de la production et des échanges sociaux le capitalisme est un passage imposé par l’atavisme de classe, non obligé, son rôle ne peut qu’être circonstanciel, temporel. Contrairement à ce que pensait Marx la fonction historique de la bourgeoisie n’est pas l’accumulation de forces productives, mais la perpétuation des hiérarchies de classe. Sous le capitalisme cela prend la forme de son existence comme classe gestionnaire de l’exploitation des travailleurs. Ses forces productives sont conçues pour satisfaire des besoins de classe, les besoins de l’autre classe ne sont que fonction de ce but.

Mais les forces productives ne se réduisent pas à leurs éléments matériels, elles ont une intelligence parce que leur composante principale, le travail, existe dans la personne humaine, son savoir qui donne sa productivité, et l’Histoire de cette personne ne s’arrête jamais. Cela devrait être la force de la gauche.

Tant qu’elles laisseront ces questions de côté les forces de gauche resteront prisonnières du subjectivisme. Elles ne critiqueront pas le capitalisme comme système, mais elles s’acharneront sur les capitalistes ‘mauvais gestionnaires’ ou dans leur qualité de propriétaires du capital [3] Selon cette approche il suffirait de changer les rapports de propriété pour changer de société. Le capitalisme y prend un caractère intemporel, la forme marchande des échanges paraît adaptable à n’importe quelle société, et les phénomènes constituant le système sont autant de blocs inamovibles sans influences les uns sur les autres. L’enjeu n’est dès lors pas l’échange des travails incarnés dans chaque personne sous forme de faculté de faire, mais il est un simple changement de propriétaires, soit une domination de classe par le biais d’un autre personnel, une autre élite. (9 p.146-8)


Le rapport social de coopération ne signifie pas collectivisation

Généralement l’individuel et le collectif sont présentés comme des éléments contradictoires. Ils le sont dans le capitalisme, pas dans le salariat. Si l’un et l’autre sont apparus contradictoires dans la société soviétique, c’est qu’une confusion s’est établie entre coopération et collectivisation. La première est un processus dans lequel les individus collaborent pour une œuvre commune, la deuxième est une tentative de formater l’individu dans un ‘collectif’, ce qui aboutit à une atomisation de l’individu. Ainsi, le capitalisme dissout les individus dans des statuts collectifs, des classes. D’un côté les travailleurs sont une masse dans laquelle l’individu n’existe pas. Celui-ci est une ‘ressource’ humaine qui ne retrouve sa qualité d’individu que lorsqu’il coopère avec ses collègues d’infortune pour se libérer du capital. De l’autre côté, dans la coopération, l’individu est reconnu comme tel, avec ses défauts, ses qualités, sa signifiance, parce qu’il est indispensable à l’œuvre commune, et il en ‘profite’ également individuellement lorsqu’il y fait appel, ou plutôt lorsqu’il en a besoin. (9 p.158)

3. La fétichisation du surplus social

Ainsi le rapport au travail. Jusqu’à aujourd’hui seule sa manifestation concrète, produire des biens, est prise en compte. Les biens matériels sont de ce fait devenus la richesse fétichisée. Mais à part quelques exceptions rapidement évacuées, le travail n’a jamais été considéré dans sa substance, faculté de faire, instrument de production des instruments de production, en terme économique La richesse. (1 p.5)


Le travail se perd dans son spectre, le capital ; la faculté humaine, propriété [4] des travailleurs n’y apparaît plus, la forme matérialisée du travail elle-même se fond dans l’objet, la marchandise, une valeur d’échange contenant un surplus, une plus-value aux mains du capitaliste. (4 p.5)
Les travailleurs n’ont pas le choix, ils doivent se procurer l’indispensable matériel, nourriture, logement, habillement. Cela conditionne le fait de pouvoir exister. Ils travaillent donc avant tout pour la survie matérielle. « La culture vient après » disait Brecht. Tant qu’ils seront ‘occupés’ à courir après la survie matérielle, ils ne s’occuperont pas de culture. Une culture du subordonner, celle de la rareté matérielle, s’incrustera dans les têtes des travailleurs. Maintenant que la rareté pourrait manifestement être vaincue, le pouvoir de classe ne tient plus qu’à cette culture. Celle-ci est d’autant plus forte qu’en dépouillant le travailleur de tout surplus la mécanique sociale la recrée pratiquement à chaque acte de travail. Tout surplus social est détourné et disparaît dans un véritable tonneau des danaïdes, la consommation de l’autre classe. (4 p.8)


La productivité du travail se reporte sur le capital, celui-ci étant une forme spectrale, fantomatique du travail, elle devient productivité/rentabilité du capital, le taux de profit étant la mesure de cette productivité. Le capitalisme assimile en un les termes ‘productif’ et ‘rentable’, devient productif ce qui génère une rente. (4 p.25)


Tant que les travailleurs devront assurer cette production [la production matérielle NW] dans les conditions capitalistes, ils en resteront dépendants et ne pourront ni développer une autre culture, ni plier l’appareil de production à leurs besoins, par conséquent l’orienter en fonction de ces besoins.
Comme la vraie rareté, celle provenant d’une productivité du travail trop basse, a disparu, le dernier rempart contre le développement d’une autre culture des travailleurs, donc d’autres rapports de production et d’autres modes de consommation, est la dépendance de classe des travailleurs, que leur survie matérielle passe par le travail pour et dans les conditions capitalistes. Paradoxalement la dépendance de classe est renforcée par l’accès limité aux biens matériels, celui-là perpétue la dépendance, et il augmente le nombre des exclus en contractant la demande. Toute chance de ‘retournement’ du marché en faveur des travailleurs est ainsi impossible. Le nombre des exclus grandit encore avec la mondialisation et ce qui l’accompagne, une culture unique détruisant ou disqualifiant tous les autres modes de produire. (4 p.9)


La difficulté d’accéder aux biens les plus élémentaires alimente le fantasme populaire : quand bien même on pourrait en produire énormément, les biens matériels sont rares, c’est donc essentiellement à travers leur production que la richesse se crée. En réalité, ce type de produit [matériel NW] est banalisé par la productivité du travail, ce n’est donc plus sur lui que l’idée de richesse devrait se focaliser, mais sur le travail qui en est la source. Dans le capitalisme le bien matériel n’est qu’un résultat fort circonstanciel d’un autre but, l’exploitation de la force de travail.
Systémiquement entretenue pour les travailleurs, la culture de la rareté mène à l’idée que seul ce type de production [matériel NW] augmenterait la richesse. (4 p.9)


(…) la gauche est restée dans un cul-de-sac. Elle non plus ne considère pas le travail comme la richesse en soi, elle tombe dans le piège des possédants : la richesse se mesure à l’abondance des biens matériels possédés, donc doit être cumulable, sa forme idéale est le capital. Pour la gauche, la capacité de produire n’est qu’un moyen circonstanciel sur la route du profit, la matière première de l’accumulation, « et de l’emploi » dit-elle, elle ne voit par conséquent pas que l’évolution du travail commande finalement celle des rapports sociaux. Dans les sociétés de classes ceux-là se réduisent à des rapports de pouvoir. La gauche recherche alors ce type de pouvoir, le pouvoir sur le capital, sans comprendre que celui-ci ne se laisse pas gouverner, il est le pouvoir, on gouverne pour lui et non contre lui. (9 p.141)

4. Les services et la mutualisation

a) L’ouvriérisme

La phase industrielle constitua un prolongement de la phase manufacturière. Elle acheva le processus de déqualification du travailleur manuel et établit une deuxième division, elle aussi quasi hermétique, entre le travail dit intelligent, de conception, et le travail dit subalterne qui préfigura le fordisme, répétitif et ennuyeux, simple et accessible même aux enfants. (…)

Chaque phase de la division du travail est en gestation dans la précédente. L’industrialisation déqualifia le travailleur manuel et transféra la partie conceptuelle du travail chez le travailleur intellectuel. Cela donna naissance au spectacle attristant d’une gauche glorifiant jusqu’à la caricature  sous le stalinisme notamment  le travailleur manuel et se méfiant du travailleur intellectuel. Cela permit aux employeurs de s’allier une grande partie des travailleurs intellectuels et élimina définitivement la discussion sur le travail.

Cette glorification démagogique du travail manuel aboutit à une interprétation douteuse de l’œuvre de Marx, une certaine intelligentsia de gauche allant jusqu’à prétendre que seul le travail manuel serait source de plus-value. Cet ouvriérisme prêta également le flan à une autre discrimination entre le travail dans les usines, dit ‘secteur secondaire’, et le travail dans les services, dit ‘secteur tertiaire’. La bourgeoisie profita largement de ce crétinisme, elle présenta les luttes ouvrières comme une spécificité des travailleurs d’usine, modifiant ainsi la frontière subjective entre les classes, d’un côté les travailleurs manuels, de l’autre côté toutes les personnes ayant une fonction non manuelle. Cela fut catastrophique pour le monde du travail parce qu’il ne débattit que rarement du travail, mais beaucoup de ses divisions. Les contradictions ouvertes par l’évolution de la faculté de faire humaine échappèrent alors à la gauche. (1 p.12)


b) Surplus social et services

La forme prise par la production des services est la vraie marque du pouvoir de classe, mais elle est aussi un baromètre de l’usage du surplus social. (…)

Tant sous l’esclavage que la société féodale il y avait une sorte de division du travail entre la production des biens matériels et celle des services. En observant correctement la relation entre les deux, l’un produit le minimum matériel vital, l’autre produit du surplus, la possibilité et l’ampleur de celui-ci étant en rapport direct avec la plus ou moins grande facilité de produire le minimum matériel. Le commun des mortels interprète souvent cette division du travail comme une division entre le travail productif et improductif. Il n’y a rien de plus faux. S’il est vrai que le surplus n’est possible que lorsque le minimum matériel est produit, il est faux d’en déduire que le travail consacré à la production du surplus ne serait pas productif, partant que les travailleurs affectés à la production des services seraient improductifs. Une telle conclusion sous-entend que seule la production du minimum vital serait productif, ce qui est évidemment absurde ! (…)

Historiquement, seules les classes dominantes ont eu la possibilité de faire appel au travail des autres pour la production de leurs services. Elles le considéraient comme une dépense parce qu’elles le ‘payaient’ à l’autre classe, celle des travailleurs (en nourrissant les esclaves sous l’esclavagisme et les serviteurs sous le féodalisme, sous forme de salaire dans la société capitaliste).

Sous l’esclavagisme et le féodalisme le travail productif semblait lié à la production des éléments matériels de la vie. Le travail improductif semblait être lié à la production des éléments immatériels, des services, essentiellement l’entretien de la classe des maîtres. La classe travailleuse, esclaves, serviteurs et serfs ne possédaient rien en propre, tout était propriété du maître. Il y avait simplement un accord tacite, parfois transgressé, que les classes travailleuses devaient au moins être nourries, habillées et logées. Le surplus social reconnu n’apparaissait pas sous forme de profit, mais sous forme de luxe des classes esclavagistes ou féodales et de constructions somptuaires, la culture étant un élément de ce surplus réservé aux classes dirigeantes.

Il n’y avait pas de différenciation entre travail productif ou improductif parce que tout entrait dans la propriété des maîtres, y compris leur confort personnel principalement produit par les serviteurs. La notion de travail improductif n’est apparue qu’avec la notion de profit. Celui-ci représenta désormais la seule forme de surplus social reconnue, toutes les autres étant rejetées dans la catégorie des dépenses. Ainsi de la dépense de travail. La référence unique au surplus social étant le profit, il n’était plus possible de voir son origine, le travail, et d’envisager une autre forme de surplus que celui découlant de la rentabilisation du capital. Dès lors s’imaginer une société transférant ses surcapacités dans le domaine de la production matérielle pour les investir dans le domaine des services est impossible à partir du cadre systémique capitaliste. Ce serait lui demander de ‘dépenser plus’ alors qu’il voit son but, le profit, dans le fait de dépenser moins.

La différenciation entre travail aboutissant à un bien matériel et travail investi dans la production de services est historiquement fausse. Lorsque le travail était peu productif l’essentiel de la force de travail devait être investie dans la production de biens matériels, lorsque ceux-ci deviennent trop abondants, une plus grande part de travail peut et doit être investie dans la production de services. La distinction entre les deux productions, biens matériels et services, doit être prise avec beaucoup de circonspection, en tout cas pas au sens des marxistes vulgaires, mais il faut la désigner pour montrer cette incapacité systémique du capitalisme d’absorber des activités de service autres que celles le servant directement.

Sous le capitalisme la forme privilégiée de la richesse est la forme matérielle. Cependant le travail déborde largement les limites des biens matériels, (…)

De là aussi l’enjeu idéologique décisif de notre représentation du travail. C’est en lui que se trouve le surplus, et si les travailleurs en prenaient conscience, ils changeraient le monde.

Les capitalistes ne s’intéressent pas au travail comme tel, mais à la manière dont ils peuvent se l’approprier et le domestiquer. Ils entretiennent donc un rapport de pouvoir avec ceux (les travailleurs) qui, originellement, portent le travail, ils lui attribuent une forme exploitable, ‘force de travail’, énergie commercialisable. Les capitalistes distinguent la production matérielle de la production de services en qualifiant la première de productive, la deuxième d’improductive, parce que la première laisse des traces. Il en résulte un bien matériel ensuite commercialisable, tandis que la production de services ne laisse pas de trace, elle est ‘consommée’ en même temps que produite. Il fait ensuite un montage idéologique, le service n’est pas une richesse mais une dépense parce qu’il ne peut être accumulé sous forme matérielle. Le fait que la force de travail qui le produit soit exploitée est ainsi escamoté, pour mieux occulter la contradiction elle devient coût.

L’inclusion des travailleurs passe par la socialisation des activités de service les concernant, celles-ci représentent une forme du surplus social. Pour comprendre cela les travailleurs doivent avoir leur propre représentation du surplus social, l’excédent produit par le travail, excédent qui ne peut être calculé qu’à partir du travail nécessaire à la production des éléments matériels de la reproduction sociale. (9 p.137-141)


c) La mutualisation : les services comme droits et non comme marchandises

Les droits sont aujourd’hui en voie de marchandisation, ce qui les relativise, les conditionnent à la solvabilité du travailleur. Jusqu’alors valables pour tous, socialement garantis, les droits se transformèrent en prestations libres d’accès pour tous… contre finance. Considérés comme un luxe, ils n’entrent plus dans la valeur de la force de travail, cette dernière est à nouveau idéologiquement ramenée au niveau strictement utilitaire de la survie matérielle. (4 p.8)


Alors que pour la bourgeoisie le bien matériel est largement banalisé, qu’elle voit la richesse dans l’exploitation de la force de travail, pour le travailleur maintenu dans un état précaire le bien matériel est rare, c’est lui la vraie richesse. La force de travail investie dans les services lui paraît être une dépense improductive, pour lui superflue, réservée aux ‘riches’ qui seuls peuvent se l’offrir. Les économistes vulgaires, à gauche ils le sont presque tous, théorisent l’état de fait : « La force de travail employée dans les services ne produit pas de richesse, elle ne rapporte par conséquent pas de plus-value ». Plus-value est confondu avec surplus social. (…)

L’idéologie des dominants ne s’embarrasse pas d’un tel ‘fatras’. La richesse ne se réduit pas à l’abondance de biens matériels, ceux-là pouvant même être ‘encombrants’ lorsque trop abondants, mais elle réside dans les conditions d’exploitation de la force de travail, quelle que soit son affectation, parce que l’accumulation de capital en dépend. Du point de vue de la bourgeoisie le salaire, donc la possibilité d’accès aux services pour les travailleurs, est en concurrence avec le profit. Le travail investit dans la production des services ‘au peuple’ est donc rendu rare parce qu’il est opposé au profit. Les travailleurs auraient besoins de ‘service’, mais ils ne peuvent y faire appel, ils doivent donner la priorité à l’indispensable, les biens matériels de leur survie. (4 p.11)


Le maintien des salaires à un niveau strictement utilitaire, juste suffisant pour reproduire la force de travail, limite ‘naturellement’ la consommation des travailleurs aux éléments matériels de leur reproduction et fait du recours aux activités de bien-être ou culturelles un privilège largement réservé à la bourgeoisie. La socialisation de ces activités est donc l’apanage de cette classe et des salariés dits ‘aisés’ qui la servent ou qui lui sont apparentés. Dans leur grande majorité les salariés, a fortiori les sans emplois, durent eux-mêmes, hors de leur temps de travail socialisé, en tant que ‘travail gratuit’ souvent à charge des femmes, assumer les tâches les plus incontournables, éducation des enfants, tâches ménagères, etc.

La seule expérience significative de socialisation généralisée d’éléments non matériels de la reproduction des travailleurs se développa en Europe sous l’égide du processus de mutualisation de l’après guerre. Elle a été brutalement stoppée dès les années 70. Le rejet dans la sphère privée, non socialisée, des activités de service des salariés se fait au nom de la compétitivité. Il est un élément systémique et non le fruit de la méchanceté des bourgeois.

L’admission des activités sociales dans le moule sociétal, ou leur rejet hors de ce moule, a lieu sur et par le marché. Le critère d’admission est la solvabilité du demandeur, le critère de rejet sa non solvabilité. Toute activité ne pouvant être marchandisée est impitoyablement rejetée. L’activité adaptée au moule sociétal capitaliste se limite donc à celle pouvant entrer dans un rapport d’exploitation de la force de travail. L’activité de service étant non distinguable de son produit, elle doit être marchandisée en tant que telle.

Cette ‘marchandise’, c’est-à-dire l’activité elle-même, existe à l’état potentiel dans la faculté de faire de chacun, dans le capitalisme sous forme de force de travail. En achetant cette dernière le capitaliste se l’approprie, il en contrôle la mise en oeuvre, puis il en vend le produit, que celui-ci soit un bien durable ou qu’il soit consommé en même temps que produit. Le besoin du capitalisme de marchandiser l’activité elle-même découle de son but systémique, le profit. Le processus de mutualisation tendant à l’autonomie, ne pouvant avoir la forme de processus marchand, le profit ne peut y être directement prélevé, pour l’investir (l’infester) le capitalisme doit donc d’abord transformer la mutualisation, des droits pour tous, en droit sous condition d’accès aux prestations qu’il est sensé fournir. La condition du droit est la solvabilité. Celle-là était plus ou moins garantie tant que les salaires évoluaient avec la productivité, elle ne l’est plus. C’est pourquoi le processus de mutualisation est aujourd’hui mutant, il devient progressivement un processus de marchandisation des droits sociaux. (4 p.22)

Tant que le capital exercera sa prégnance sur la société, toute activité lui échappant sera rejetée dans la sphère privée des individus, donc devra être gratuitement fournie, elle n’entrera pas dans les critères servant à définir la valeur de la force de travail… et, d’une part les femmes salariées continueront de subir ce qu’on peut appeler une double exploitation, leur travail salarié pour elles-mêmes survivre, le travail gratuit pour que l’espèce humaine survive, d’autre part tout travail n’entrant pas dans le moule sociétal capitaliste ne pourra être socialisé, il ne profitera pas des avancées de la productivité. (4 p.23)

5. Nécessité d’élaborer un projet social

Marx disait déjà que les conditions matérielles de reproduction de la vie sont à la base de l’idéologie. Il le disait à propos des idées dominantes, celles de la bourgeoisie. Ce qu’il oublia, c’est que lesdites conditions créent aussi une idéologie du dominé, l’idéologie de la rareté survit ainsi chez les travailleurs parce que, pour eux, les conditions de reproduction de la vie sont imprégnées de la course incessante à la sécurité matérielle. Immergé dans une situation concrète pour lui faite de précarité, le travailleur crée en permanence l’idéologie du dominé quand bien même il porte en lui l’instrument de l’abondance, sa faculté de faire de plus en plus productive. Si la bourgeoisie n’a qu’à voguer sur l’idéologie dominante pour être la gestionnaire des conditions systémiques, pour aller vers ‘un autre monde’ les travailleurs devront passer par une rupture idéologique, une rupture qui passe par la reconnaissance de ce qu’ils ont en eux, le travail, donc la richesse, et qui brise leur culture de la rareté. (4 p.10)


(Le) passage permanent du travail de sa forme faculté de faire à, successivement, celles de travail activé et travail matérialisé ( :) Il ne tient plus dans le cadre étriqué des échanges intra capitalistes. Pour sortir de ce cadre il faudrait étendre les échanges sociaux à l’ensemble de la société. Le capitalisme ne peut se le permettre sans mettre ses bases systémiques en danger (…) celles-ci étant fondées sur l’exploitation des travailleurs, et ceux-ci devant être mis en état de pauvreté pour l’accepter. Cette contradiction fonde la nature destructrice du capitalisme. L’extension du cadre de l’échange social ne résultera par conséquent pas d’un mouvement ‘spontané’, encore moins d’un compromis de classe, parce qu’aucune classe dominante n’abandonne ses privilèges. (4 p.2)


L’Histoire est ainsi faite qu’elle donne toujours des instruments alternatifs. Cela est aussi valable aujourd’hui. L’alternative ne sort jamais du néant. Elle existe, il faut la repérer, ses instruments émergent de la critique du concret, ce que les hommes font. Mais critiquer ne suffit pas. S’il est correct de stigmatiser l’accès à la richesse par le profit parce qu’elle subalternise les producteurs, les travailleurs, il faut aussi dire quel autre accès à la richesse serait possible. S’il est aussi correct de constater que le profit est la forme capitaliste du surplus social, qu’il est issu de l’exploitation des travailleurs, qu’il n’existe sous cette forme qu’en ‘concurrence’ avec les revenus des travailleurs, il faut aussi constater que la voie d’accès à la richesse du travailleur est le salaire. Profits et salaires s’opposent donc. La richesse des uns est la misère des autres, cela dans une situation où le travail pourrait mettre tout le monde à l’abri de la rareté. Le profit est certes nuisible et destructeur, il barre la route à d’autres rapports sociaux qui seraient dans le sens de l’Histoire, mais pour aller au-delà de la critique, qu’elle ne soit pas qu’une simple lamentation, il faut découvrir ces autres rapports sociaux. (4 p.5)


Contrairement à ce que Marx pensait les deux points de vue, ceux des bourgeois et des travailleurs, ne recouvrent pas deux visions différentes du monde, mais deux situations concrètes sécrétant chacune une vision du monde spécifique. La bourgeoisie véhicule les idées de sa domination, tandis que les travailleurs véhiculent les idées des dominés. Le passage à deux visions du monde s’affrontant, donnant lieu à une lutte des classes, n’est pas mécanique. En tant que force dominante la bourgeoisie est en phase avec le concret, elle le forge, tandis que les travailleurs cherchent à la singer ou à se glisser dans ses habits. Pour eux une autre vision du monde passe par une rupture avec l’idéologie du dominé. Cette rupture ne peut être spontanée, elle est un processus conscient, l’élaboration d’un projet propre.

L’idéologie alternative du travailleur

La représentation de ce qu’est un travail productif est décisive pour construire une idéologie. Pour la bourgeoisie c’est le travail menant au profit. Une autre idéologie passe nécessairement par la démystification de l’idée que seul le travail menant au profit serait productif, elle passe par une critique de la notion de profit et la description de son alternative de classe.

Pour parvenir un jour à une lutte des classes, la confrontation de deux projets de société est incontournable. La priorité pour le camp des travailleurs est donc de construire une alternative à sa propre idéologie du dominé, au sens où, en tant que dominé, il doit avoir son propre but systémique à opposer à celui fondant l’idéologie dominante. Le but systémique de la bourgeoisie est le profit, le but actuel des travailleurs se limite au partage du profit, donc l’aménagement de la systémique bourgeoise. Ce réformisme fonde l’idéologie du dominé parce que sa part sera toujours soumise à ce que la bourgeoisie consentira. Alors que la bourgeoisie gèrera son système pratiquement sans entrave, le salarié sera réduit à une lutte corporative sans résultat et dénuée de perspectives. Cette lutte sera un mauvais ersatz à la lutte de classe. Seule une autre représentation du surplus social que le profit peut mener à la lutte des classes. Cette autre représentation fondera l’idéologie des travailleurs.

L’alternative à l’idéologie du dominé ne peut être, comme c’est le cas aujourd’hui, une fabrication artificielle aboutissant à une liste de revendications formulées à l’intention du pouvoir, mais elle doit partir du réel, non pas du concret cher aux sociaux-démocrates, mais du réel avec un point de vue propre sur les phénomènes le constituant. De la précision sur le phénomène qui fonde tous les autres, le travail sous toutes ses formes, est pour cela exemplaire. (…)

Si, aujourd’hui, selon la bourgeoisie, est productif tout travail entrant dans le moule capitaliste, donc tout travail exploité source de profit, pour le travailleur est productif le travail qui mène à l’abondance matérielle. Le travailleur renie donc sa richesse, sa faculté de faire, et lui substitue son fantôme, le bien matériel qui, pour lui, sans cesse se dérobe.

La rupture avec l’idéologie du dominé passe par une autre vision du travail, non plus les visions tronquées, qui participent du sophisme, celle du dominant qui le voit comme une énergie à instrumenter, donc à acheter, et celle du dominé qui le subit comme un corps étranger plutôt lourd à porter, à vendre au plus offrant, mais elle passe par une reconnaissance du travail sous sa forme primaire de faculté de faire que l’échange socialise, cette faculté de faire étant vivante, sans cesse modifiée par la productivité, elle-même résultant du savoir humain, un patrimoine commun. Donc, selon cette autre vision, tout travail qui éloigne le genre humain de la précarité devrait être admis comme productif et, conséquemment, l’autre face du miroir, tout usage du travail perpétuant la précarité ne serait pas productif.

Derrière la définition du travail productif il y a également la représentation brute de ce que devrait être un surplus social. Pour la bourgeoisie, il se réduit au profit, dans l’idéologie du dominé, il se manifeste par l’abondance matérielle. L’alternative à l’idéologie du dominé doit être précisée, mais elle est en rapport étroit avec l’élément dynamique du travail, la productivité. Celle-là devrait mener à une autre définition du surplus social, une définition liée à une organisation sociale en mesure de vaincre la rareté matérielle.
Selon l’idéologie du dominé, l’abondance matérielle se traduit par l’abondance de ‘travail’ [5]]] , en réalité des emplois capitalistes. De ce fait la stratégie du travailleur dominé est de tout entreprendre pour multiplier ce type d’emplois. Le soin de définir ce qui sera produit est ainsi abandonné ‘au système’, dans le même mouvement la destinée du travailleur lui est également tributaire. Le travailleur accepte d’être un rouage du système. De plus, et pour cela, il consent à un marché de dupe : sa part devrait être définie par sa lutte, (4 p.12-14)


Aujourd’hui, les classes sociales doivent être considérées comme des réalités sociologiques et non comme des regroupements de personnes conscientes de leur destin commun. (1 p.3)

IV. Marchandisation ou échange des travails

Productivité

Le temps de travail est la mesure quantitative, la productivité la mesure qualitative : dans un temps donné il est possible de produire plus ou moins d’objets. Le temps est une mesure d’engagement personnel : je travaille 7, 8 ou 12 heures par jour, et pour une société l’addition des engagements individuels constitue un nombre d’heures travaillées plus ou moins grand. La productivité est une mesure d’engagement social, collective : le développement de la société permet une productivité donnée. Au début, le temps de travail était le facteur modulateur de la rareté ou de l’abondance principal. Avec son évolution, la productivité est devenue principale, dans la société industrielle, avec la coopération des salariés, produire en une heure l’équivalent de 10, 12, 15 heures du travail de l’artisan est courant. (1 p.4)


Ainsi pourtant en progrès constant la productivité du travail a pour les travailleurs un effet concret contraire à l’abondance qu’elle représente. La loi marchande, désuète parce que faite pour sélectionner, baisse le prix du travail alors qu’il génère plus de richesse. Selon cette loi, ce qui devient abondant perd sa valeur, ce qui est rare l’augmente. (1 p.8)


Echange des travails

Mettre ici travaux, le pluriel de travail, ne rendrait pas le sens réel de l’échange de travails lorsqu’on entend par là ‘échange de facultés de faire’, échanges de capacités d’œuvrer, et non échange de travaux qui fait référence au travail tel qu’il apparaît sous forme de biens ou de prestations une fois matérialisé. Le salariat est donc un système d’échange des travails, et non des travaux, le terme travaux étant lié à l’échange de travails une fois que ceux-ci sont matérialisés dans l’œuvre commune, donc à l’échange du produit du travail. Pour échanger des travaux, l’ensemble des travails contenus dans des objets, il n’y aurait en effet pas besoin du salariat, l’échange marchand suffirait. (9 p.149, note)


Tant que seul le surplus était échangé, le rapport marchand correspondait à une forme d’échange social. Il était donc un rapport plausible dans le cadre d’une société à surplus sporadique. (…)
Dès lors que le travail lui-même était échangé l’essentiel, les objets de la survie, devait aussi passer par l’échange
. Ces objets de la survie allaient entrer dans la systémique dominante, celle-là découlant plus d’un pragmatisme social à déterminante de classe que de la volonté des marchands ou des capitalistes, mais la possibilité ou l’impossibilité des travailleurs de faire valoir leur ‘bien’, le travail, allait en dépendre. (9 p.126-7)


Le salariat a les caractéristiques de la coopération. Il est indispensable en tant que processus d’échange. Même si elle est incontournable pour produire, la coopération n’est plus de la coopération, mais de l’esclavage, si les coopérateurs ne sont pas libres, c’est-à-dire si la coopération ne leur donne pas les moyens de vivre comme ils l’entendent, si l’autonomie matérielle ne découle pas d’elle. La coopération met simultanément en mouvement plusieurs travailleurs pour une œuvre commune tandis que le salaire fournit le revenu donnant la liberté individuelle, non seulement un revenu d’appoint issu du hasard de surplus sporadiques, mais un revenu constant permettant de s’insérer dans l’échange social. Coopération et échange sont donc deux éléments mis en symbiose dans un rapport social, appelé rapport salarié. (9 p.129)


Le salariat permet de mesurer le travail sous sa forme dite ‘abstraite’, avant sa matérialisation dans son produit, d’en incarner la valeur [6] dans la ‘faculté de faire’ de chacun, donc de donner une valeur à celle-là, valeur apparaissant comme quantité objective, son ‘prix de reproduction’. A l’instar du passage du troc à l’échange marchand des biens matériels, le salariat a permis de dépasser les limites de l’échange du travail à partir de l’objet  rapport qui est dominant dans la production artisanale  et de l’échanger comme tel, directement sous sa forme de faculté de faire, ce qui permettait de le mettre en oeuvre sans être limité par la forme de l’objet, du ‘service’ ou de la prestation dans lequel il se matérialisait. Le salariat a permis de faire du travail un bien universel, de le mesurer en grandeur réelle, une mesure également universelle en soi non arbitraire, son temps d’utilisation : tant d’heures de travail = tant de francs.

Mais si l’argent par rapport à la marchandise est d’abord une ‘virtualité’, pour ensuite être objectivé dans sa forme mesurable, le temps, dans le salariat le temps apparaît directement, c’est lui qui détermine la quantité de travail échangée, le travail apparaît directement, comme tel dans sa qualité, échangeable. Le temps de travail contenu dans les objets, mesuré en francs par unités de temps, est devenu la véritable mesure des équivalences de valeur entre les marchandises. (…)
Le recours au rapport marchand pour définir le prix de la force de travail a pour effet d’occulter la base objective de définition de la valeur, le temps de travail nécessaire, et donne une importance démesurée aux facteurs circonstancielles, immédiats, venant distordre la valeur de l’objet ou du produit du travail. C’est ainsi que le principe marchand, la rareté ou l’abondance, dans lequel la rareté donne de la valeur, tandis que l’abondance en enlève, prend une telle place, et supplante toute base objective, que l’ensemble des échanges sociaux s’en trouvent une fois ou l’autre totalement déséquilibrés, à un point tel que le rapport social lui-même, autrefois facteur d’équilibre, devient la source du chaos. (9 p.130-2)


Dès l’apparition de la division du travail au sens moderne de ‘coopérer à une œuvre commune‘, le travail sous forme de faculté de faire devient une valeur universelle, flexible, dont la mise en œuvre n’est pas prédéterminée. Pour qu’il trouve sa forme déterminée, le processus de travail doit avoir eu lieu, il est alors matérialisé dans un objet ou une prestation. Le but de la mise en œuvre du travail est sa métamorphose de sa forme non déterminée en forme déterminée. C’est donc le travail en tant que tel, n’ayant pas encore sa forme déterminée, qui entre dans l’échange social. Une foule de facultés individuelles différentes sont mises en oeuvre simultanément ou/et dans une chronologie déterminée et réfléchie, pour atteindre un même but, produire un objet ou une prestation. (1 p.10)


Devenu échange de ‘facultés de faire’ de plus en plus fécondes (productives) l’échange de travail devrait fonder les rapports sociaux. Si chaque travail ou faculté de faire représente une part de la richesse sociale, leur mise en réseau est la richesse sociale. Pour concevoir une maison ou un ouvrage du génie civil des ingénieurs, des géologues, des physiciens, des sismologues, des architectes, sont nécessaires. Avant que la première pierre ne soit posée chacun intervient dans son domaine de connaissance et de compétence. Personne ne vend un objet, mais une prestation, sa force de travail. Lorsque les plans, le travail de conception est prêt, les ouvriers dits manuels interviennent, ils vendent aussi une prestation, leur force de travail. Un objet concret a pris forme, il est chargé du travail de chacun, un pont, une route, un bâtiment, un funiculaire. Il est une œuvre commune. Le raisonnement vaut aussi pour la fourniture de prestations, par exemple des soins médicaux, mais dans ce cas l’échange de travail comme tel apparaît encore plus évident. Aucun objet n’en sort, seulement du bien être. Le patient pouvait être un boulanger, un cultivateur ou un enseignant. Il avait lui aussi livré sa faculté de faire avant d’être soigné, et il sera rétabli, en mesure de travailler, à nouveau apte d’introduire sa propre faculté de faire dans l’échange social.

L’examen de ce fonctionnement, « la division du travail » [7] dit-on, montre que derrière l’échange des objets un vaste réseau social s’anime pour le produire, l’objet n’est que la conséquence de l’échange de travail, il n’en est que la matérialisation. La coopération fonde la division du travail, elle dynamise chaque faculté de faire. L’échange est la condition de leur mise en œuvre. Les capitalistes ont vu le danger potentiel que cela représentait. Ils ont transformé la coopération en une hiérarchie lourde et insoutenable, et ils ont transformé les échanges en une vaste entreprise de sélection marchande.

Les formes actuellement dépassées de la coopération et de l’échange social le montrent : les conditions de mise en œuvre du travail résultent des rapports sociaux. De là le caractère double du travail, dans sa forme capitaliste il est haïssable, mais, potentiellement, il porte en lui tant la coopération que la forme sociale de l’échange, ce dernier étant la condition d’insertion des travailleurs. La forme aujourd’hui dominante des échanges, dite ‘marchande’, sécrétée par le capitalisme en tant qu’ensemble systémique, est tellement omniprésente que la gauche ne voit qu’elle. Elle attribue cette forme au travail lui-même à la place de l’attribuer au rapport social. La social-démocratie la décrit comme la seule possible. (1 p.14)


Un échange comporte toujours au minimum deux pôles, face au travail il devrait y avoir les besoins, ceux-ci déterminant l’affectation de celui-là. Le couple besoins/travail est un ensemble dialectique dont les pôles se déterminent mutuellement. Le deuxième terme, le travail, n’est rien sans le premier, les besoins. Lorsqu’ils peuvent être exprimés ces derniers guident l’affectation du travail, donc ce qui entre dans l’échange social. L’élément dynamique de ce couple est la productivité, c’est elle qui change les deux données, la masse des besoins exprimables et la masse de ceux qui pourraient être satisfaits. Lorsque cette productivité est détournée de sa fonction, dynamiser le travail, elle devient paralysante, son dynamisme se transforme en déséquilibre entre les deux pôles. L’ensemble dialectique se disloque.

Dans les sociétés de classe l’échange social est en premier lieu un ‘échange’ inter classes. L’une des classes, capitaliste, s’approprie d’abord l’ensemble du produit social, la ‘lutte’ de l’autre, travailleuse, détermine ce qui lui revient. Dans ce cadre la productivité du travail ne dynamise pas le couple besoins/travail, mais change les données de classe, l’une d’elle se renforce en s’appropriant l’ensemble des gains de productivité. Elle les affecte ensuite à la lutte concurrentielle, une lutte stérile intra capitalistes, ce qui annule leurs effets positifs. Les différentiels de productivité deviennent une simple marge de manœuvre de chaque capitaliste dans sa lutte pour sa part de profit. (…)

…le volume de l’échange social résulte d’une division/lutte inter classes, d’un combat de plus en plus inégal pour ‘redistribuer’ une part du profit capitaliste. Seul un autre rapport au travail, que celui-ci cesse d’être marchandisé, qu’il soit échangé dans les proportions de la productivité, modifiera un jour les critères définissant la valeur de la force de travail. Lorsque échangé et non marchandisé, le travail devient faculté humaine, il cesse d’être désincarné, il est au contraire incarné en celui qui le porte.

Une confusion entre le travail matérialisé dans des objets, ceux-ci étant abondants, et la capacité d’y faire appel, celle-ci étant rare, est soigneusement cultivée. Tout concourt à faire accroire que les deux phénomènes sont identiques, alors qu’ils sont aussi dissemblables que la capacité de transport d’un train et le nombre de voyageurs qu’il transporte. Qu’un train soit pratiquement vide ne signifie nullement qu’il ne pourrait pas transporter plus de voyageurs, mais uniquement que sa capacité de transport n’est pas utilisée. C’est la même chose pour la faculté de travail, le fait de ne pas y faire appel ne signifie pas du tout qu’elle n’existe pas, mais uniquement qu’il n’y est pas fait appel. Il faut alors se demander pourquoi. La réponse est double.

Premièrement, le travail est une faculté individuelle dont la productivité dépend à la fois du savoir accumulé par la société et de la forme d’organisation sociale permettant de le concrétiser, étant entendu que la productivité est sociale, elle résulte de la coopération entre les hommes. Pour être reconnu comme tel chaque travail, au sens de faculté de faire, doit être socialisé, pour être plus précis, échangé (notion qu’il ne faut pas confondre avec le partage du travail ‘disponible’ cher à la social-démocratie). Lorsque le travail, au sens de faculté de faire, n’entre pas dans l’échange, il est socialement inexistant. Une première raison de la surabondance d’offre de travails par rapport à la demande signalée est alors explicable : l’incapacité du rapport social d’échanger les travails, donc de les socialiser.

Deuxièmement, l’échange sous-entend au moins deux protagonistes, celui qui offre et celui qui demande. Les deux doivent pouvoir s’échanger des équivalents. L’échange entre travailleurs fait que le travail de l’un est en moyenne équivalent au travail de l’autre. Mais concrètement, que se passe-t-il ?

Le capitaliste intervient. Il se place au-dessus, ou entre les travailleurs désireux d’échanger leur faculté de faire, et il entend en retirer sa part. Il achètera la force de travail des personnes qu’il sélectionnera pour en revendre le travail une fois matérialisé dans les marchandises ou les services produits. Ensuite, devenus ‘consommateurs’ les travailleurs ou les capitalistes achèteront les biens produits pour satisfaire leurs besoins, pour les travailleurs dans la mesure de ce qu’ils auront reçus en échange de leur force de travail, pour les capitalistes dans la mesure de ce qu’ils auront gagné en achetant de la force de travail pour en vendre le produit, littéralement pour vendre le travail lorsqu’il est matérialisé.

Le travailleur vend donc sa force de travail et achète le travail des autres. Il échange des équivalents.
Le capitaliste
achète de la force de travail aux travailleurs, mais il vend du travail matérialisé tant aux travailleurs devenus ‘consommateurs’ qu’aux autres capitalistes. Avec ces derniers, il entretient un rapport d’échange puisque eux aussi vendent du travail sous sa forme matérialisée. Avec les travailleurs, il a premièrement un rapport d’exploitation, il achète du travail et vend autre chose, son produit, puis un rapport d’échange inégal, puisque le travailleur devra acheter avec le prix d’une chose, sa force de travail, quelque chose de valeur plus grande, les biens ou les prestations qui contiennent le travail matérialisé. Les capitalistes s’en sortent deux fois à leur avantage, premièrement de l’opération ‘achat de la force de travail’, ils la paient en tant que force de travail et non en tant que travail matérialisé, deuxièmement de la vente du travail, ils le vendent, y compris aux travailleurs, au prix de la force de travail additionné de la plus-value. En payant les travailleurs selon la valeur marchande de leur force de travail, le minimum théorique correspondant à ce qu’ils ont besoin pour se reproduire, les capitalistes empochent du même coup tous les gains de productivité. Ils sont maîtres de la productivité, ils en font un instrument de rareté pour les membres de l’autre classe.
Sous le capitalisme, le rapport marchand détermine les ‘besoins’ des travailleurs, des critères objectifs comme la productivité du travail sont ignorés, seuls sont pris en compte les critères concrets, le rapport entre l’offre et la demande dicte quasiment linéairement le rapport des forces entre celui qui vend et celui qui achète. Le rapport des forces s’établit selon la loi interne marchande : si l’acheteur n’a pas besoin d’un produit, il y renonce, s’il peut obtenir ce produit ailleurs pour moins cher, il n’hésitera pas.

Dans un tel rapport, la productivité du travail n’intervient que pour rendre toujours plus abondante la faculté de travail à disposition sur le marché, ce qui la déprécie. Par exemple, si un travailleur est mécanicien et qu’il y a beaucoup de mécaniciens sur le ‘marché du travail’, le prix de sa force de travail sera bas, si un autre travailleur est enseignant et que les enseignants sont nombreux, son prix baissera aussi. C’est une loi générale valable pour tous les échanges marchands, les capitalistes s’y accrochent d’autant plus que la productivité du travail est forte. Cela leur permet d’en empocher tous les gains.

La spirale du diable

Contrairement à ce que le crétinisme d’une certaine gauche fait accroire, la concurrence induite dans la loi marchande n’est pas principalement un moyen d’harmoniser les prix des biens jetés sur le marché, mais le moyen infaillible de baisser la valeur marchande de la force de travail. Elle oblige chaque capitaliste de s’aligner sur son prix le plus bas, de l’éloigner de la valeur de son produit, autrement dit d’établir un rapport inverse entre le travail et sa productivité. (…)

Nous serions dans une société où chacun vit de son travail parce que tout ce qui est consommé en est le fruit, pensent certains. Cette impression est accentuée par la généralisation de la forme marchande des échanges, tant des marchandises produits du travail que de la force de travail. Les personnes qui pensent ainsi ignorent le rapport social et la domination de classe.

Dans cette société l’essentiel de l’activité sociale découle des besoins des profiteurs, ils détiennent la plus grande partie des moyens de les signaler. Les besoins des capitalistes se manifestent parfois sous forme de moyens de production, ils sont dans ce cas fonction de l’exploitation des travailleurs. Cependant le produit de ces moyens de production est en dernier ressors destiné à la satisfaction des besoins individuels solvables, c’est-à-dire qui peuvent être signalés, ceux des salariés bien sûr, dans la mesure congrue de leur salaire, mais surtout ceux des plus riches qui se traduisent en consommation le plus souvent luxueuse et futile. L’ensemble de l’appareil de production est en dernier ressors conçu pour la consommation individuelle. Cela explique que cet appareil, un appareil capitaliste conçu pour et par eux, ne peut être mis au service de la lutte contre la précarité.

Au contraire, le déséquilibre de la distribution sociale fait qu’il est de plus en plus conçu pour les besoins des riches, parce que ce sont les seuls besoins signalés. La classe travailleuse est dépendante de cette consommation de riches, donc de classe. Relativement de moins en moins nombreux les travailleurs admis dans un rapport de travail capitaliste, pour cela en apparence ‘privilégiés’, reçoivent donc un revenu qui dépend du travail induit par les besoins de la classe capitaliste. Non seulement cette classe domine en tant que capitaliste, mais aussi en tant que consommatrice. Elle décide par conséquent à elle seule de ce que sera l’appareil de production. Les travailleurs en général, avec emploi ou sans emploi, sont placés dans un tel rapport de dépendance qu’ils ne pourront que très partiellement satisfaire leurs besoins qu’après et lorsque les capitalistes auront bien voulu signaler et satisfaire les leurs.

Les capitalistes s’imposent comme des ‘intermédiaires’ qui entendent soutirer un profit de chaque travail constituant la chaîne de l’activité sociale ; qui, de plus, interdisent les ‘travails’ qui se développeraient en dehors de leur contrôle et dont la fin ne serait pas le profit. Dans de telles conditions le processus d’échange des travails dans les proportions que la productivité devrait permettre s’interrompt nécessairement. (4 p.15-19)


Réfléchir à partir du travail

Le travail sous toutes ses formes est la clé du problème. Ne le considérer que comme une vague abstraction, sans en analyser les formes concrètes, nous enferme dans ce qui en est aujourd’hui fait, de la force de travail disponible en abondance sur le marché du travail. Le mouvement interne au travail est essentiel pour lire ce que pourrait être le sujet social du monde travailleur face à celui des capitalistes. Il faut le reconnaître sous ses trois formes, faculté de faire, travail mis en œuvre et travail matérialisé. Un examen critique du processus interne menant de l’une de ces formes à l’autre permet de voir ce que la société en a fait et, de là, découvrir les conditions qui le soustrairaient de sa prison capitaliste pour le mettre en valeur (et non l’exploiter), autrement dit pour développer les échanges et la coopération entre les hommes (et non la concurrence et la compétition entre les capitaux). Il faut donc savoir ce que la société libérée du capital fera du travail.

La gauche est loin de s’orienter dans cette direction, elle fuit le problème. Elle ne cherche pas à savoir ce que sera le travail dans une société libérée de l’emprise de classe, mais elle veut y échapper, en réduire la durée dans une société qui en offre de moins en moins, ce qui l’amène inconsciemment à s’adapter aux conditions capitalistes. Elle adapte les travailleurs à la vieille société à la place de chercher la nouvelle société qu’ils portent en eux.

Partir du travail, ce serait le reconnaître pour ce qu’il est, non pas un instrument marchandisable (il n’est pas cela), mais comme une faculté portée en l’homme, sa propriété, qui devrait être la clé de son inclusion dans la société. Il faudrait examiner comment cette faculté fantastique, grâce à laquelle le genre humain pourrait échapper à la précarité, devrait être mieux échangée, comment l’œuvré individuel entre en synergie avec l’œuvre de la société. Il faudrait reconnaître et comprendre que le travail est à la fois l’enjeu et le fondement de tous les échanges entre les hommes, que derrière les biens et services concrets qu’il engendre c’est lui qui est en réalité échangé, et que plus il deviendra socialement productif moins les obstacles à son échange dressés par la systémique sociale des sociétés à domination de classe paraîtront légitimes, ou tout simplement rationnels.

L’échange des travails implique une société non pas égalitaire, où tout le monde aurait le même revenu, mais un rapport social permettant à chacun d’échanger son travail, donc une société dans laquelle les termes de l’échange soient égaux pour tous. Pour cela, chacun doit être confronté aux deux termes de cet échange : l’offre et la demande. A l’heure actuelle ces termes sont unilatéraux : les membres d’une classe, les travailleurs, doivent vendre leur force de travail et n’en achètent jamais, tandis que les membres de l’autre classe, les capitalistes, l’achètent et ne vendent jamais la leur. (…)

Un échange dans des conditions égales impliquerait au contraire que pour tous l’accès au revenu soit le travail, et non que deux voies, l’une le travail et l’autre le profit, se combattent et s’excluent. Pourquoi ne pas échanger le profit entre tous ? diront les réformistes. Vœu pieu, le profit est la chose la plus arbitraire qui soit, il exclut tous ceux qui n’ont pas d’argent. De plus, il est une forme de classe du surplus social qui brise la chaîne des échanges. Non seulement il est inutile, mais il est nuisible. Il doit être aboli. Cela ne sera possible que lorsque les travailleurs agiront en tant que classe, en reconnaissant leur sujet social, le travail, qu’ils l’opposeront consciemment au capital, le sujet social de la bourgeoise. (4 p.23-25)


Le fait d’être socialisé lui fait perdre [au travail NW] son caractère abstrait de faculté, le matérialise, il devient production de services ou de biens matériels pour satisfaire des besoins de personnes concrètes, sans aucune hiérarchie.

Le travail entrant dans l’échange social est productif parce qu’il est socialisé. Pour que la chaîne de cette socialisation ne s’interrompe pas, chaque travail doit trouver son pendant de même qualité chez l’autre, non seulement sous la forme de satisfaction d’un besoin, mais aussi sous la forme de travail, de participation à l’œuvre commune. L’ensemble dialectique besoins/travail doit donc constamment être reconstitué. Chacun reçoit de quoi satisfaire ses besoins parce que chacun a, avec ses talents particuliers, participé à l’œuvre commune. Si ce mouvement s’interrompt le processus de socialisation se brise. L’accès au bien social devient lutte contre l’autre, finalement son asservissement. C’est cette lutte qui sans cesse reconstitue les classes sociales.

Le capitalisme réduit la dépense (pour lui c’en est une) de travail aux seuls besoins de la classe capitaliste. L’intégration de travailleurs dans sa systémique sociale est accidentelle et strictement limitée à ses besoins. Le prix de cette intégration est le salaire. Celui-là est réputé être négocié, mais, dans les conditions capitalistes, le prix dicté par le rapport marchand s’impose toujours, inexorablement. Le travail devient marchandise achetée sous forme de force de travail. Dans ce rapport le travail perd sa qualité de sujet social du travailleur, il devient marchandise existant en abondance sur le ‘marché du travail’, et comme le travail n’existe qu’intimement lié au travailleur, c’est le travailleur que le capitaliste jauge avant de le louer pour lui soustraire sa richesse.

Dans un tel rapport le capital est le seul sujet, celui qui instrumente. Il dit quel besoin existe, lequel n’a pas droit à l’existence, il dit du même coup quel travail, ou plutôt quel travailleur va être exploité : n’existera que le travail couvrant ses besoins et, accessoirement, dans la mesure du salaire réduit à son minimum, celui couvrant les besoins strictement utilitaires des travailleurs que les capitalistes ‘consentent’ à exploiter. Le capital est ainsi décrété seul sujet social, les rapports sociaux, le rapport marchand et le rapport salarié dans les conditions marchandes, sont à son service dans un ensemble systémique entièrement voué au profit. (4 p.26)


Il faut maintenant (…) poser la question à partir du travailleur qui incarne le travail dans sa ‘faculté de faire’. Lui aussi est une force sociale incarnée, de chair et d’os, et lorsqu’on sait qu’il porte le travail en lui, c’est une imbécillité de ne pas partir de ce réel. La faculté de faire de chacun est une réalité concrète, dans ce système renvoyée dans les nimbes de la chose abstraite pour que seul le travail qui est incarné dans le capital soit reconnu. Le processus de désincarnation des travails disponibles et, pour certains d’entre eux, leur réincarnation sous les oripeaux du capital, est précisément ce qui fonde le capitalisme comme système.

Le capital parle de travail en général, sous sa forme abstraite, pour indiquer que le seul travail concret, qui a une existence réelle, est celui qu’il a réincarné, ‘concrétisé’ en employant (exploitant) certains travailleurs. Faut-il vraiment passer par cette désincarnation du travail, puis par la réincarnation de la seule part dont le capital a besoin ? Ou est-ce possible que tout le travail incarné dans les facultés de faire s’insère dans l’échange social ? Voilà la vraie question, celle qui nous mène à réfléchir à l’utopie, celle qui nous force à quitter notre habit devenu trop étroit de gestionnaire du système pour penser un autre système, sans exploitation capitaliste.

Les gestionnaires ne se posent jamais de question existentielle comme « le travail résulte-t-il du capital ou en est-il à l’origine ? » Leur réponse est connue d’avance : l’incitation (euphémisme utilisé pour contrainte) au travail ne peut que provenir du capital, celui-là est donc la source du travail. Puis ils passent à ce qu’ils estiment principal : ce n’est pas une question de système  sous entendu « il résulte de la volonté divine »  mais une question de gestion du système, celle-là est le fait des hommes. Pour eux, seule cette conclusion est concrète. Ils cherchent alors à gérer le système autrement, mais sont toujours rattrapés par sa (celle du système) réalité. Ils refusent de voir qu’ils sont finalement plus gérés (par le système) que gestionnaires. Comme Saint Thomas, un gestionnaire ne croit que ce qu’il voit, ce qui l’amène à ne croire que ce qu’il pense, et à nier le réel, les hommes et leur faculté de faire. Tout comme l’église obscurantiste du Moyen-âge condamna Galilée  cet utopiste hérétique !  qui osa affirmer contre la ‘Sainte Eglise’ que la terre n’est pas le centre de l’univers, le gestionnaire pense qu’il n’y a eu, et qu’il y aura à jamais, qu’un seul système, le capitalisme, toujours égal à lui même.

De l’affirmation « le capital fait le travail », en bons chantres de l’apparent les gestionnaires concluent : « il ne peut y avoir de travail sans argent » ; sans lui, l’argent en ce moment fonctionnant comme capital, le travail n’existerait donc pas. Selon les gestionnaires, l’argent est un fait sonnant et trébuchant, le travail pas, il n’existe que par le capital. « On a besoin des entrepreneurs, ils ont le capital, c’est par eux, parce qu’ils sont entreprenants, que le travail existe ! » clament-ils. Il s’en suit qu’on ne comprend plus du tout pourquoi, aujourd’hui, ceux qui ont l’argent ne sont pas entrepreneurs, mais seulement actionnaires, ils ne sont donc pas entreprenants et, à part celui nécessaire à leur train de vie futile et somptueux, ne créent ni travail, ni ‘emplois’. (9 P.152-4)


Tant qu’il y aura des hommes, il y aura travail et échange. Le type d’échange évoluera certes et deviendra de plus en plus ‘sophistiqué’, mais, pour la phase présente, l’Histoire nous a légué le salariat. Il faut s’en saisir et l’opposer au rapport marchand. Celui-ci est dépassé, il exclut beaucoup plus qu’il n’inclut, à un point tel qu’il paraît être en crise permanente. Véritable camisole de force imposée au salariat pour le rendre compatible avec le capitalisme la forme marchande est devenue trop étroite. Elle éclate.

De quelle manière le salariat pourrait se départir de sa forme marchande, de sa forme exploitant le travailleur, et revêtir la forme de sa fonction de base, le partage, la combinaison, la coopération entre les travails, soit l’‘échange des travails’, est la véritable question politique à poser. C’est pour l’échange des travails, pour établir les liens entre les phénomènes de l’ensemble dialectique ‘travail/besoins’, que le rapport social doit être construit. (9 p.150)

Travail et besoins

L’abandon du travail à l’adversaire prend la forme de la construction d’un mur hermétique entre l’acte de travailler et celui de consommer. Dans un tel cadre, le passage à la consommation pour le travailleur n’est autorisé que si les oisifs, les exploiteurs et les profiteurs, ouvrent le sas. Les capitalistes choisissent ceux ou celles qui auront ce droit sur le marché du travail, « en les mettant en concurrence » [8] disent certains. Ils font apparaître ce droit comme un privilège, un don du prince. Ce type de rapport au travail est autoritaire, aliénant, il n’est accepté que parce que la misère gronde. (1 p.7)


Tant la bourgeoisie que les forces de gauche ne comprennent pas l’évolution profondément qualitative qui ‘contraint’ à la socialisation du travail. Celui-ci est plus productif parce qu’il est socialisé, la coopération le fait plus productif. Eu égard au rapport par lequel le travail est mis en œuvre, la forme prise par sa matérialisation, prestations/services, biens de consommation, ou éléments matériels de la production sociale, est secondaire, son produit n’échappe pas au fait qu’il doit rencontrer des besoins signalés pour être reconnu. C’est l’échange en tant que tel qui fait le travail ‘socialement productif’.

Le travail est le premier pôle d’un ensemble dialectique dont le deuxième est le signalement des besoins. La quantité de travail socialisé est déterminée par la quantité des besoins qui peuvent être signalés. Tout déséquilibre dans ce couple dialectique en brise la relation. (…)

Le travail est une faculté individuelle qui est plus ou moins productive grâce au savoir socialement accumulé et qui se socialise par l’échange. Lorsqu’une personne ne reçoit pas les moyens de signaler ses besoins en échange de son travail, le couple dialectique se rompt, cette personne est exclue de l’échange, donc du rapport social par lequel son travail se socialise. Ce qui apparaît aussi, c’est que, vu sous l’angle de sa socialisation, ce n’est pas l’objet matériel du travail qui le détermine comme productif ou improductif, mais le fait qu’il entre ou qu’il n’entre pas dans l’échange social. Le travail peut être affecté à l’éducation d’enfants, à la fabrication de turbines, à l’extraction de richesses naturelles, à la conception d’un ouvrage architectural, à la recherche, à la santé, à l’art, ce qui lui donne sa qualité (par exemple être productif ou improductif) est le rapport entre ceux qui mettent en oeuvre leur faculté et ceux qui, au travers de leur produit, la reçoivent pour satisfaire leurs besoins. La mise en position de donner et de recevoir socialise le travail.
(9 p.142)


La social-démocratie refuse d’imaginer qu’un autre rapport social serait possible, elle cherche son salut dans le système, elle essaie de ‘redistribuer’. Elle tenta, parfois avec succès lorsque le capital industriel était encore dominant, de faire de l’Etat un instrument de redistribution, par le biais de l’impôt. Cela développa bien souvent plus une bureaucratie que de la redistribution. Depuis les années 80, sous les assauts de la concurrence internationale et de la mondialisation, la social-démocratie s’est ‘recentrée’ sur une stratégie de ‘redistribution’ intra classe salariée, prendre à certains pauvres pour donner à d’autres encore plus pauvres. La misère était ainsi ‘mieux’ répartie. La social démocratie n’hésitait pas à donner des leçons de morale tout azimut, mais, sans doute tétanisée par la concurrence intra capitalistes, elle ne voulut plus modifier la répartition systémique, inter classes, qui, pourtant, devenait de moins en moins scrupuleuse. (4 p.4)


Annexe

La fable : le péché originel

Les rapports de production historiques, esclavagistes/esclaves, féodalité/servage, capital/dominant face au travail/dominé sont idéologiquement fondés dans la mythologie, notamment le péché originel. La déconstruction de ce qui, dans la Bible, est présenté comme les débuts de l’Humanité, est intéressante. Eve prend la pomme de l’arbre de sagesse et l’offre à Adam qui l’accepte, ce qui les ‘condamne’ au travail. A la première lecture le travail semble être la conséquence du péché, donc une punition.

Une lecture plus approfondie mène à une autre interprétation. Avec Adam et Eve est née la première dispute sur le travail : qui doit en être le maître et en profiter ? Adam et Eve étaient décrits comme les premiers hommes, cela n’est compréhensible que s’ils étaient les premiers représentants de l’homme moderne, non plus l’animal, mais l’humanoïde capable de travailler et d’entrer dans l’ère du surplus social. La propriété du surplus, fruit du travail était le véritable objet de la dispute. La pomme innocemment prise par Eve était plus belle, plus grosse, plus succulente que les autres. Elle ne pouvait cependant pas être le simple produit de la partie encore non cultivée du jardin d’Eden. Elle était le produit du travail. Elle n’appartenait ni à Adam, ni à Eve. Ils ne devaient donc pas y toucher. Eve y a touché. La punition réparatrice était le travail au service des ‘propriétaires’ maîtres de la partie cultivée du jardin d’Eden.

Eve initia donc la première dispute sur l’objet du travail. La mythologie ne parle que du fruit du travail, c’est à la pomme qu’il ne fallait pas toucher, et présente ensuite les conditions de mise en œuvre des facultés de travail d’Adam et d’Eve comme une punition réparatrice. Originellement, avant Adam et Eve, le travail n’était pourtant pas une punition, il était un moyen de lutte contre la précarité, un moyen d’échapper aux aléas de la nature. Le surplus [9] créa la dispute : Eve a été punie parce qu’elle s’est révoltée contre la prébende du maître, le propriétaire de la pomme cultivée. [10]
L’histoire d’Adam et Eve marque le début de la propriété privée, Adam et Eve en étaient privés, ils ne disposaient même pas d’un droit de jouissance sur le produit de leur travail. La propriété privée représentait en réalité la maîtrise sur le (sur)produit du travail.

En restant dans le cadre de la propriété tribale l’histoire est incompréhensible. La pomme ne pouvait appartenir à une autre tribu, la transgression n’était pas d’avoir eu le courage guerrier de prendre dans le territoire d’une autre tribu, mais la ‘lâcheté ’de prendre au maître (Dieu) dans la tribu. L’histoire d’Adam et Eve est le point de départ de l’Histoire du travail. Ce dernier améliorait et multipliait les fruits de la nature. Et elle marque l’origine de la propriété privée, celle-ci ne pouvant apparaître qu’avec le surplus social. Peut-être l’inviolabilité de la propriété, l’unicité du maître propriétaire, donna-t-elle naissance au monothéisme ? La pomme appartenait au Maître, l’Unique. Les autres en étaient privés, ils ne devaient pas y toucher. Celui qui y touchera sera puni, il travaillera désormais pour le Maître. L’histoire d’Adam et Eve et du péché originel ne s’expliquent pas autrement.

La propagande n’a retenu que le soi-disant péché originel, l’acte de révolte de Eve, et sa conséquence : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Elle a obscurci les prémisses et la suite nécessaire : le travail permet à l’homme de dépasser l’état bestial, ceux qui ne l’acceptent pas y restent enfermés. Dès lors la violence de classe sélectionna les destinées, d’un côté ceux et celles condamnés à la précarité et contraints au travail, de l’autre ceux qui s’enrichirent en profitant du travail des autres.

Certes le règne du plus fort existait avant le travail, mais il s’agissait d’une sorte de ‘loi de la jungle’, de sélection naturelle. Il était basé sur la force physique, la capacité de dérober les proies des autres pour s’en nourrir. Il ressortait de l’instinct de conservation. Dès qu’il ne s’est plus seulement agit de dérober des proies ou des espaces vitaux, mais de s’approprier le surplus du travail, une richesse émanant de l’homme, l’autorité moderne de classe s’est mise en place et, peu à peu, s’est érigée en système asservissant la personne humaine. La panoplie idéologique, la religion, la panoplie coercitive, l’armée et la police, l’organisation sociale, d’abord l’esclavage, puis le féodalisme, enfin le capitalisme, se sont développés autour d’un objectif, asservir pour s’approprier le surplus du travail, à un point tel que la productivité évolua quasiment à l’insu de l’autorité.

Malgré cette évolution autonome du travail tout son surplus a été présenté comme le fruit du capital et non comme une évolution liée au savoir humain. Jusqu’à Marx l’évolution de l’‘autorité’ a toujours été étudiée pour elle-même, fétichisée comme phénomène naturel délié de ce qui la motivait, maintenir le travail sous contrôle. L’autorité semblait tourner sur elle-même, intemporelle, un mouvement perpétuel.

Pour être acceptée elle ne devait pas apparaître comme une construction des hommes. Chacun à leur manière les monarques et les religieux étaient les exécutants, les gestionnaires de la systémique en place la représentant. Ils en affirmaient la légitimité en se cachant derrière elle. Le rapport entre l’autorité divine et l’autorité matérielle leur permettait d’habiller certaines crapuleries d’une aura supra terrestre. Les églises avaient toutes intérêts à jouer le jeu, à garder le temple où reposait le divin, bien terrestre même s’il logeait quelque part dans le ciel. (1 p.15-17)


FIN

PS:

Les passages mis en évidence ont été choisis par Olivier Wirz. Je tiens à le remercier pour son travail.
Sur demande et après discussion des conditions, des cahiers complets peuvent être obtenus


[1Voir la fable de la Genèse commentée dans l’annexe à la fin de ce florilège (NW).

[2Certains confondent propriété individuelle, celle de l’artisan ou du paysan sur son instrument de travail et la propriété privée, celle des capitalistes en tant que classe sur les instruments de production socialement mis en œuvre et résultats de la coopération des travailleurs. Le terme privé, de classe, s’oppose à social et signifie accaparement d’instruments sociaux à des fins privées. Le bien commun devient propriété de classe. La ‘propriété individuelle’ n’est généralisée que dans des sociétés peu développées où l’instrument de travail est lui-même individuel.

[3Le but étant ici de changer de propriétaire, de passer d’une propriété privée à une propriété dite « publique », en réalité une forme étatisée de la propriété, ce qui ne peut que mener à une autre forme de pouvoir de classe, celle notamment vécue dans les ‘démocraties populaires’ de l’Est européen..

[4Dans son sens qualitatif « celle-là étant la qualité des travailleurs ».

[5[[ Travail confondu avec besoins, l’abondance de besoins. On devrait ici écrire « l’abondance matérielle se traduit par l’abondance de besoins », ce qui paraît absurde mais qui, dans le cadre capitaliste, est concret, travail est égal à besoins, par conséquent il n’y a pas de travail s’il n’y a pas de besoins exprimés. Pour maintenir l’impression de la rareté matérielle, il suffit dès lors d’empêcher que les besoins s’expriment. Le profit joue ce rôle. Il barre la route permettant aux travailleurs d’accéder au surplus social, du même coup il les prive d’une représentation non déviée de ce qu’est un surplus social.

[6On est obligé de raisonner avec des critères qui ne sont pas exacts. En effet, si on considère que le travail est la richesse, dire que cette richesse a une valeur est un pléonasme. ‘Valeur’ ici perd son sens de qualité pour acquérir un sens de quantité parce que c’est la seule manière actuelle de comprendre son intensité.

[7Aufteilung dit-on en allemand, ce qui signifie en même temps partager et diviser.

[8Marx fut bien imprudent lorsqu’il prétendit que « le salariat repose uniquement sur la concurrence entre eux (les salariés) » (Manifeste du Parti communiste). C’est un peu comme si les saucissons sur l’étalage seraient ‘mis en concurrence’, donc leur attribuer un rôle subjectif pour qu’ils soient choisis. En réalité les salariés sont ‘en vitrine’, déshumanisés, et les capitalistes les choisissent en fonction de besoins strictement utilitaires. Mais les salariés ne se font pas concurrence, ils n’ont tout simplement pas d’autre choix que de se mettre en vitrine, se soumettre au choix des capitalistes. Les réformistes l’ont bien compris, leur seule ‘mesure pour l’emploi’ est de formater les travailleurs, de leur apprendre comment paraître ‘appétissants’ sur l’étalage.

[9Au sens de capacité, à l’époque certainement très sporadique, de produire plus de biens que le strict nécessaire à la reproduction du prestataire de travail.

[10Non seulement son travail ne lui appartenait plus, mais elle avait charge de garantir la reproduction.