travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Plate-forme sur les migrations de travailleurs

Donner la libre circulation aux gens, pas au capital

mardi 14 janvier 2014

La gauche se casse systématiquement les dents sur la question de l’immigration. La droite en fait un jouet qui accentue les dissensions de la gauche. L’extrême-droite raciste et xénophobe en fait son fond de commerce. Et nous, révolutionnaires, qu’en disons-nous ? La plate-forme ci-dessous a été élaborée à la suite de discussions au sein du MvRC, Mouvement vers la Révolution citoyenne. Elle propose une autre approche, moins compassionnelle et plus respectueuse des immigrés.

PARTIE I

Quelques vérités jamais dites

Le 9 février 2014 les personnes qui ont le droit de vote en Suisse devront ou se seront prononcées sur une initiative xénophobe et raciste de l’Union démocratique du Centre (UDC). Cette initiative doit être combattue sans concession, ce que toute la gauche admet, en théorie.

Ce qui n’est cependant pas admis par tous, c’est que pour être efficace dans ce combat, il ne faut pas s’enfermer dans une discussion moralisante pour ou contre la libre circulation des travailleurs. Celle-ci est en effet un mythe, parce que, dans nos sociétés, seul le capital est libre de circuler ; en tant que vecteur de la mise en œuvre du travail, il oblige les personnes qui cherchent à travailler de le suivre. Celles-ci ne sont donc pratiquement jamais libres de circuler, elles sont toujours contraintes de courir après le capital.

Condamnées à courir après le capital

La vraie question est pourquoi malgré toutes les entraves à la libre circulation que le monde dit développé dresse sur leur chemin ces personnes émigrent-elles parfois au risque de leur vie et en sacrifiant le plaisir d’être auprès de leurs proches ? Pour répondre un cours de morale ne sert à rien, il faut commencer par cinq constats :

• Premièrement, l’émigration n’est pas un choix des personnes qui cherchent à travailler, elle est une conséquence de la circulation du capital.

• Deuxièmement, l’émigration est surdéterminée par le rapport capitaliste au travail. Dans ce rapport, le travail devient de l’emploi, et les travailleurs sont réduits à la condition d’employés du capital. Selon ce dernier, le travail n’est qu’une marchandise. Pour décrocher un emploi, les personnes qui cherchent à travailler sont exposées comme n’importe quelle marchandise sur une étale nommée « marché du travail », cela jusqu’à ce qu’un employeur embauche celles qu’il choisit. Ce marché est aujourd’hui mondialisé. Tant qu’elle n’est pas choisie, la personne qui cherche à travailler reste comme suspendue de la société. Quant à celles et ceux qui ne sont pas choisis, ils/elles sont ignorés, comme rejetés de la société, jugés inemployables.

• Troisièmement, dans le rapport capitaliste au travail, c’est le travail qui paraît manquer, le travailleur paraît d’emblée démuni de sa capacité de travailler. Le réel est pourtant très différent : la personne qui cherche à travailler ne cherche jamais « du travail », elle l’a en elle sous la forme de sa faculté de faire, elle cherche à mettre cette faculté en œuvre. Celle-ci n’est pas un mythe, elle est opérationnelle et constamment boostée par le niveau atteint de la productivité du travail humain ; elle est en tout temps prête à être mise en œuvre, à disposition de la société. Mais pour que cette mise en œuvre soit efficace, les personnes qui cherchent à travailler ont besoin d’une place dans la coopération sociale, elles ont donc besoin de la société : elle seule permet d’atteindre le niveau de productivité correspondant au développement du savoir humain, donc actualisé à des conditions qui évoluent sans cesse. Le capitalisme apporte sa propre réponse à cette question, il transforme en capital et confisque au profit de la classe dominante tous les moyens de la coopération sociale. Le capital est le moyen de cette domination. C’est lui l’arme qui permet l’asservissement des personnes cherchant à travailler.

• Quatrièmement, le capitalisme parque les personnes qui cherchent à travailler sur son marché du travail. Il asservit les personnes qu’il peut utiliser pour le profit, son but, et ignore les autres. Cette pratique est mondialisée, les travailleurs ont donc à faire à un marché mondial. Aucune loi ne modifiera ce fait. Ce n’est pas le manque de travail qui prive les personnes cherchant à travailler d’une place dans la coopération sociale, c’est le rapport capitaliste au travail. Ceux qui nient l’évidence – le marché du travail est mondialisé – et qui prétendent pouvoir revenir aux conditions des marchés nationaux du travail sont des vrais Tartuffes. Le véritable enjeu caché derrière le rejet massif de travailleurs et les contraintes qu’ils subissent en devant courir après le capital est une société capable d’accueillir dans son module social toutes les personnes cherchant à travailler. Cela sera possible lorsque la coopération sociale sera liée aux besoins des gens, à la place d’être arrimée à la nébuleuse anonyme des actionnaires. Tant qu’on fuira cette question et qu’on cherchera refuge dans la nostalgie du passé, les personnes cherchant à travailler seront condamnées à courir après le capital, à émigrer.

• Cinquièmement, entrer dans la coopération sociale est le moyen des personnes cherchant à travailler d’être intégrées à la société. Sous le règne des hiérarchies de classe cette intégration est exclusivement liée aux « besoins » du capital : a-t-il une opportunité de faire du profit en utilisant des travailleurs, ou n’en a-t-il pas ? Qu’advient-il du capital ne rencontrant pas une telle opportunité ? Il reste suspendu dans le vide, sans ancrage dans une quelconque activité socialement productive. Il entraine à sa suite les personnes pourtant désireuses d’entrer dans la coopération sociale. Celles-ci sont alors considérées comme des charges sociales, « de trop ». Cela montre l’étroitesse du système : d’une part, il est incapable d’associer tout le monde à la coopération sociale. D’autre part, si les personnes cherchant à travailler subissent un sort tragique − elles sont expulsées de la coopération sociale − le sort du capitaliste et de son capital est inverse. Etant donné qu’ils sont considérés comme la forme dominante de la richesse, ils sont l’objet de tous les soins, toutes les frontières leur sont ouvertes, tandis que ce que le travailleur a en lui, sa faculté de faire, n’est qu’un bien de pauvre, dans la comptabilité sociale lui et sa richesse sont considérés comme autant de charges qui ne sont utilisées que si elles valorisent le capital de ceux qui les exploitent.

Que devient le capital « en trop » ?

Il serait trop long ici de décrire dans le détail ce que devient le capital ne trouvant pas de point de chute dans des activités pour lui rentables. Précisons d’emblée que ce qui est rentable n’est pas nécessairement utile et ce qui n’est pas rentable nécessairement inutile. Bien au contraire. Souvent ce qui est rentable est inutile et destructeur – par exemple l’armement, l’appareil de captation du profit et ses places offshore – tandis que ce qui n’est pas rentable est souvent indispensable – par exemple les activités liées au bien être des gens, y compris ceux qui ne seraient pas solvables, les soins médicaux par exemple.

En réalité, le capital non directement affecté à des activités productives dérive dans la sphère financière. Celle-ci est un genre de « no mens land ». Tout d’abord principalement alimenté par des activités réelles, entre autre industrielles, la masse de capital augmente de plus en plus avec pour conséquence d’avoir toujours plus de peine à trouver des points de chute rentables. La sphère financière s’hypertrophie alors, tout en s’affranchissant de plus en plus de l’activité sociale réellement productive. Telle une nébuleuse qu’aucune frontière ne peut arrêter, la masse de capital séjournant dans la sphère financière plane comme un vautour au-dessus des activités sociales qui lui échappent encore ; dans sa dérive, elle s’accroche à ce qu’elle peut vampiriser ; puis, dès qu’il n’y a plus rien à exploiter, elle continue sa route en ne laissant derrière elle qu’une incommensurable désolation sociale.

Que ce soit dans l’économie dite « réelle » ou dans la sphère financière, le capital spécule sur tout, y compris sur la misère des gens. Il se comporte partout comme un prédateur et finit par polluer y compris le « bon » capital, celui jusqu’alors fixé dans l’activité sociale productive. Finalement cela change également la fonction du « bon » capital : lui aussi doit garantir des taux de profit toujours plus élevés et disproportionnés par rapport à sa masse. Dès lors l’ensemble du capital a cessé de prendre sa valeur dans l’objet ou l’activité où il est investi, il la prend désormais dans les soubresauts de la bourse ou dans des activités spéculatives, où que ce soit dans le monde. Il est de moins en moins lié à l’activité sociale, mais de plus en plus soumis à la loi d’actionnaires anonymes sans état d’âme et ne voyant que leur petit ou gros bas de laine, prêts à tout sacrifier pour sauver leur propre magot.

Dans ce cadre, qu’advient-il des personnes qui cherchent à travailler ? Elles n’ont plus le choix, elles doivent suivre le mouvement, aller là où va le capital. Ce n’est justement pas ce que dit l’UDC.

Les silences de l’UDC

L’UDC reste complètement muette sur les causes de l’immigration, en particulier le dogme du libre commerce qui consacre la loi du plus fort et la libre circulation des capitaux mais qui dépouille partout les peuples du fruit de leur travail, participe au pillage des pays les plus pauvres et étrangle leur développement.

Dans un tel cadre, les populations n’ont pas d’autre choix que migrer vers les pays où se concentrent le capital, la forme dominante de la richesse.

L’UDC ne dit rien non plus de la compétition exacerbée tant entre les entreprises qu’entre les capitaux, ce qui les force de délocaliser sans fin pour aller se fixer dans les régions où les salaires sont les plus bas. Elle ne dit rien sur le fait que cela est un véritable pillage de la richesse produite par le travail des populations de ces pays, une richesse qu’ils n’ont plus pour développer leur propre pays et offrir des conditions de vie décente à leur population. Elle ne dit rien sur le fait que le dumping salarial crée un transfert de richesses du travail vers le capital, que cela prive les peuples du monde entier des moyens de développer tant leurs biens communs qu’une production qui respecte l’environnement.

L’UDC est de plus parfaitement silencieuse sur le fait que la Suisse est devenue un eldorado pour les multinationales et les milliardaires : ces derniers ont vu leur fortune augmenter de 67 milliards, soit 12 %, dans la seule année 2012. Elle ne dit non plus rien sur le fait que la Suisse est une des principales plaques tournantes offshores du monde.

Enfin l’UDC ne souffle mot sur le pouvoir mondial et les agissements des multinationales qui constituent autant de plateformes de guerre à partir desquelles une bourgeoisie supranationale dicte ses conditions aux gouvernements nationaux de la planète.

Quelques pièges à éviter

Cessons de réduire la question de l’immigration à un problème moral ou à une fatalité. Primo, l’immigration est le fruit du modèle de société généré par le capitalisme. Deuxio, prétendre que la nature humaine se fonde sur l’individualisme, donc sur l’intérêt individuel est de la philosophie de bas étage. Au contraire, les hommes ont de tout temps su qu’ils devaient coopérer pour se préserver en tant qu’espèce. C’est le capitalisme et ses chantres qui ont inventé l’idée que seul l’intérêt personnel pousse les hommes à agir. L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est la solitude et l’exclusion.

Evitons l’approche compassionnelle qui place les suisses sur un piédestal et victimise les immigrés. De notre point de vue nous sommes toutes et tous des producteurs sociaux dotés d’une faculté de faire portant en elle les surplus sociaux qui, aujourd’hui, servent de pâture pour les capitalistes.

Ne nous laissons pas enfermer dans un débat sans fin sur l’immigration, un débat qui conclut invariablement à minimiser la question, à en faire un produit de la xénophobie alors qu’elle n’est qu’une conséquence du système capitaliste, du pillage des pays les plus pauvres qui se retrouvent privés des moyens de leur développement.

Ne tombons pas dans le piège nous réduisant à des éternels antimondialistes, alors que nous sommes des fervents partisans d’un internationalisme remplaçant la mondialisation impérialiste en une coopération entre les peuples.

Le mythe de la libre circulation

L’Union européenne nomme « libre circulation » l’obligation des travailleurs de courir après « l’emploi capitaliste » pour obtenir de quoi gagner sa pitance. Elle détourne ainsi tant la notion de liberté que celle de travail. Selon nous, cependant, l’arrimage du travail au capital ne produit pas de la liberté, mais elle réduit les humains à l’état d’esclaves du capital. Devoir courir après le capital n’est pas une liberté, c’est un asservissement.

Dans ce cadre vouloir prendre position pour ou contre la liberté de circulation des personnes est un leurre :

• d’un côté, cette liberté n’existe pas pour les personnes cherchant à travailler, pour elles c’est une contrainte. Elles préfèreraient travailler au développement de leur propre cité ou région. Elles y sont empêchées parce que la richesse créée par leur travail est systémiquement pillée et irrésistiblement aspirée par la nébuleuse incontrôlable qu’est la sphère financière. Celle-ci est un appareil de captation du profit de plus en plus dévorant. Le capital y dérive, principalement en direction des pays les plus riches et les plus puissants, le club des propriétaires de la bombe atomiques. Ces pays sont aussi le pays consommateur où la plus-value se réalise.

• de l’autre côté, vouloir contrôler les allées et venues des capitaux reviendrait à instaurer un genre de super capitalisme ne contrôlant pas seulement les flux financiers mais l’ensemble de l’activité humaine. On a un exemple de cette conception dans la montée du capitalisme « à la chinoise ».

Et nous, que disons-nous ?

Nous ne voulons ni l’une, ni l’autre de ces « solutions ». Choisir l’une ou l’autre serait choisir entre la peste et le choléra. Ni la gabegie du capitalisme dit « libéral », ni la dictature d’un super capitalisme autoritaire ne sont acceptables. Nous revendiquons le droit de ne pas choisir entre deux maux se rejoignant finalement dans leur capacité égale de nuisance. Nous voulons désormais partir du travail et non du capital, libérer le travail de sa prison capitaliste et développer la coopération à tous les niveaux : sur nos places de travail, dans et entre nos quartiers, dans et entre nos régions, dans et entre nos pays, entre tous les peuples. Notre solution, c’est donner la maîtrise du travail aux peuples et libérer le monde des destructions mortifères provenant des manières capitalistes de produire, et, nous le savons, il faut impérativement respecter l’environnement ; le chantage nucléaire doit cesser, immédiatement.

C’est un tout autre débat que la discussion sur des mythes comme la pseudo « libre circulation des personnes » mise en avant par les technocrates de la commission européenne.

Face à la mondialisation capitaliste dévastatrice, il faut au contraire développer la solidarité internationaliste des travailleurs/euses et des peuples qui, eux, aspirent à une mondialisation fondée sur la coopération. Dans ce cadre, les ressources naturelles aideraient le développement des régions, la mise en œuvre du travail des peuples serait le principal facteur intégrateur des gens, et les surplus sociaux de plus en plus importants possibles grâce à la formidable productivité du travail humain serviraient à développer des biens communs accessibles à toutes et tous.

Dans l’immédiat, nous sommes contre la libre circulation du capital, c’est elle qui est la cause des migrations forcées des travailleurs. Nous sommes pour que le travail serve au développement du bien-être des peuples, donc des régions où ils vivent. Dans le monde d’aujourd’hui ceux-ci sont forcés de courir après le capital et ses emplois. Demain nous instaurerons un monde de citoyens et citoyennes où l’on n’émigrera plus, où on voyagera librement pour connaître, comprendre et profiter de la mixité des cultures. Nous ne voulons pas profiter, nous voulons coopérer et échanger.

PARTIE II

L’initiative de l’UDC « contre l’émigration de masse » : un exemple de perversité

L’UDC tire l’essentiel de son « succès » de sa politique ouvertement raciste et xénophobe. Son initiative « contre l’immigration de masse » est un exemple du caractère pernicieux de cette organisation. Bien que son initiative cible spécialement la population immigrée, elle est un poison pour l’ensemble du monde du travail et des milieux populaires. Elle est une véritable entreprise de division des travailleurs et détourne les gens du vrai problème : le capitalisme en tant que système est trop étroit pour que des avancées humaines comme la prodigieuse productivité du travail ne se traduise pas en même temps par un recul social généralisé et une précarité accrue pour des fractions de plus en plus importantes des populations.

Cette initiative, et l’UDC en général, fait de l’immigration le « bouc émissaire » de tous les maux. Elle instille le poison du nationalisme et du chauvinisme et prépare le terrain pour durcir encore les politiques à l’égard des migrant-e-s ou des requérants d’asile fuyant les persécutions et les guerres. Elle prépare aussi le terrain pour durcir les politiques d’austérité et les attaques aux assurances sociales, au détriment des suisses comme des immigrés.

L’initiative s’attaque à tous les immigrés, tant futurs que ceux établis de longue date en Suisse. Elle soumet au contingentement l’ensemble de l’immigration, alors qu’aujourd’hui, seule l’immigration extra-européenne y est soumise grâce aux accords bilatéraux signés entre la Suisse et l’UE. En effet, en vertu de ces accords, les ressortissants de tous les pays européens, dont la Suisse, peuvent plus facilement accéder au marché du travail de tous les pays de la Communauté européenne, ce qui allège quelque peu le sort des migrants provenant des pays de l’Union Européenne. Mais précisons-le tout de suite, la notion de « libre circulation » est un leurre dans tous les pays capitalistes, en effet comme déjà vu dans la partie I de ce document, les personnes qui veulent ou doivent travailler sont contraintes d’aller là où va le capital parce que c’est lui qui a le pouvoir sur les conditions de la mise en œuvre du travail humain.

Examinons le détail de l’initiative de l’UDC. Elle propose d’introduire dans la Constitution fédérale un art. 121 nouveau intitulé « législation dans le domaine des étrangers et de l’asile » et d’ajouter un art. 197 sur les dispositions transitoires en cas d’acceptation de l’initiative.

1.

Le texte de l’initiative stipule d’emblée art. 121 (nouveau) alinéa 1 : « La Suisse gère de manière autonome l’immigration des étrangers ».

Cette clause est incompatible avec les accords bilatéraux signés entre la Suisse et l’Union Européenne. Ceux-ci prévoient en particulier la « liberté de circulation » dans l’espace européen. Cet accord étant couvert par les bilatérales, il est valable pour la Suisse et l’ensemble des pays de la communauté européenne ; il rend ainsi le référendum excluant la Croatie des accords bilatéraux et de la « libre circulation » plus que problématique.

2.

Plutôt que « libre circulation », il vaudrait mieux dire « migration contrainte ». Celle-ci est en effet principalement due à deux facteurs : d’une part, la crise et la montée du chômage qui frappe le monde capitaliste en général, et la plupart des pays de l’UE, en particulier ceux du Sud ; d’autre part, les salaires de misère en vigueur dans les pays d’origine des migrant-e-s.

Le « Tages Anzeiger » de Zurich, commentant une statistique de l’Office fédéral des migrations, confirme que les mouvements migratoires dépendent pour l’essentiel de la situation économique dans le pays d’origine. Selon le « Tages Anzeiger » « c’est moins l’attractivité de la Suisse qui attire les salarié-e-s européens que la dégradation de la situation économique dans les pays d’émigration ». Si l’on se réfère aux nouvelles arrivées annuelles, l’immigration provenant d’Allemagne a quintuplé entre 2000 et 2008, soit avant la liberté de circulation dont l’introduction date de 2007. En cause : la montée du chômage, les réductions drastiques des indemnités de chômage et allocations sociales sous le gouvernement Schröder (réforme Hartz IV), l’introduction de jobs sous-payés. L’immigration annuelle provenant de ce pays a ensuite rapidement diminué en raison de la croissance économique en Allemagne. Cela montre que les accords de libre circulation ont peu d’influence sur les flux migratoires. En 2013, malgré cette diminution, l’immigration annuelle nouvelle provenant d’Allemagne demeure la plus importante avec l’immigration portugaise ; pour le reste l’immigration provient principalement d’Espagne, d’Italie , et même - depuis 2013 - de la France. Tous ces pays sont gravement touchés par la crise et la montée du chômage.

3.

Selon l’ambassadeur de l’Union Européenne à Berne, M. Richard Jones, en cas d’acceptation de l’initiative de l’UDC, la Suisse devrait révoquer l’accord sur la faussement nommée « libre circulation », ce qui entraînerait la résiliation de l’ensemble des autres accords contenus dans le paquet des bilatérales (Le Matin dimanche du 8.12.2013). Ceux-ci concernent par exemple l’accès au marché européen, la coopération dans le domaine scientifique, la coordination dans les domaines des transports et de l’énergie, les facilitations en matière de voyage, etc. De plus, les négociations institutionnelles actuellement en cours entre la Suisse et l’Union Européenne seraient compromises.

La bourgeoisie suisse est confrontée à une forte contradiction : d’un côté les milieux dominants ont tout intérêt à cette initiative de l’UDC qui divise les travailleurs/euses et instille une idéologie chauvine et nationaliste. Ces contenus xénophobes se diffusent peu à peu dans l’espace politique et imprègnent de plus en plus les politiques institutionnelles (voir les mesures adoptées par le Conseil fédéral dans sa séance du 15 janvier). De l’autre côté, la bourgeoisie veut préserver les accords bilatéraux. Ceux-ci conditionnent pour les banques, assurances et entreprises de ce pays l’accès au marché européen. En cas d’acceptation de l’initiative, elle s’efforcera de toute évidence de contourner les dispositions auxquelles elle n’a pas intérêt pour ne garder que celles qui divisent les travailleurs et lui permettent de trouer encore plus le filet de la sécurité sociale.

4.

L’initiative prévoit, art. 121, alinéa 2, que « le nombre d’autorisations délivrées pour le séjour des étrangers en Suisse est limité par des plafonds et des contingents annuels ».

Pour les migrant-e-s provenant des pays de l’Union Européenne, l’initiative réintroduit les contingentements annuels de sinistre mémoire en lieu et place de l’actuelle pseudo « libre circulation ». Cela n’améliorera aucunement le sort des personnes cherchant à travailler, cela l’empirera. Et cela n’améliorera pas non plus le sort des travailleurs à passeport helvétique, ils se retrouveront bien seuls pour défendre ce qui reste du filet déjà copieusement déchiré de sécurité sociale. Ils se retrouveront aussi bien seuls pour défendre leur salaire contre tout l’univers dans un monde où le capital mène une course éperdue aux « coûts » du travail les plus bas.

Le président de l’UDC, Toni Brunner, voudrait réintroduire le statut de saisonnier ; il le déclare dans la « NZZ am Sonntag » du 24 novembre : « Pour des branches comme la construction et la paysannerie, nous devrions réintroduire le statut de saisonnier. C’était un très bon système, malheureusement, la politique l’a d’abord affaibli, puis supprimé ».

Rappelons que le peuple suisse avait refusé en 1981 l’initiative « Etre solidaire » qui proposait l’abolition de ce statut humainement dégradant par près de 84 % et que c’est seulement dans le cadre des négociations avec l’Union Européenne que la Confédération y a renoncé.
Rappelons aussi ce qu’impliquait ce statut : examens médicaux humiliants où les travailleurs saisonniers étaient traités comme du bétail ; baraquements de saisonniers mal équipés avec des chambrées de 4 à 6 personnes et des installations sanitaires rudimentaires ; interdiction du regroupement familial ; impossibilité de changer d’emploi ; parcours plus qu’aléatoire pour obtenir un droit de séjour annuel. Il suffisait qu’une seule semaine manque aux 9 mois pendant 4 ans consécutifs pour que le saisonnier perde tout son droit.

Le contingentement prévu par l’initiative soumettrait les migrant-e-s à un renforcement de l’arbitraire bureaucratique : il impliquerait une augmentation du personnel dans les différentes officines de contrôle de la population, dans les contrôles douaniers et dans les contrôles de police. Comme le fait de ne pas avoir d’autorisation de séjour sera dorénavant assimilé à un délit, il faudra construire de nouvelles prisons ou agrandir les anciennes, cela au détriment de services s’occupant du bien être des gens, notamment la santé, l’éducation, la culture, les transports publics.

Comme déjà souligné, le retour au contingentement pour tous les migrant-e-s est totalement contradictoire avec le principe de « libre » circulation dans l’espace européen. Il ne fera que péjorer encore la situation des personnes contraintes de courir après le capital pour avoir le droit de travailler. Tous les migrant-e-s européens hors contingent seraient ainsi réputés clandestins, ils tomberaient eux-aussi dans l’illégalité. Or, les mouvements migratoires vers les pays où se concentre le capital non seulement perdureront, mais ils s’accentueront avec la montée du chômage et la pauvreté inévitable sous le capitalisme.

Celui-ci vit en effet du pillage des richesses des pays pauvres, y compris de leur travail à bas prix. Le transfert de richesses créées dans ces pays vers les pays riches ou vers les paradis fiscaux, la surexploitation des travailleurs/euses étranglent toute perspective de développement de ces pays. A cela s’ajoutent les politiques prédatrices des multinationales et des milieux financiers. Pour toutes ces raisons, l’extension des politiques de contingentement aux pays de l’Union Européenne enfonce encore plus les personnes cherchant à travailler dans la précarité, elle augmenterait rapidement le nombre de personnes en situation dite "illégale ». Dans un tel contexte les problèmes d’insécurité s’accroîtraient drastiquement.

5.

Toujours selon l’art. 121 a (nouveau), alinéa 2, l’UDC avance que « les plafonds valent pour toutes les autorisations délivrées en vertu du droit des étrangers, domaine de l’asile inclus ». Les frontaliers sont ainsi également explicitement visés par l’initiative.

Cela signifie que des plafonds seront fixés pour chaque catégorie de migrant-e-s : les requérants d’asile fuyant les persécutions et les guerres ainsi que les frontaliers. De plus, toujours selon cet alinéa 2, « le droit au séjour durable, au regroupement familial et aux prestations sociales peut être limité ».

L’attaque au droit à un permis de séjour durable des migrants, au regroupement familial et aux prestations sociales est frontale. A travers la question du regroupement familial, l’initiative de l’UDC vise aussi les femmes et les enfants. Elle les considère comme autant de personnes non profitables pour le patronat en Suisse. C’est une négation de la dignité et de la qualité d’êtres humains des migrants. Pour l’UDC, seul le profit des employeurs compte.

Il faut souligner que ces dispositions restrictives ne sont pas seulement valables pour les migrants futurs, mais qu’elles touchent y compris les personnes étrangères établies et travaillant de longue date en Suisse.

Ainsi, en plus d’être privés de tous droits politiques au niveau fédéral ou cantonal et alors qu’ils/elles constituent environ 1/4 de la population, qu’ils/elles travaillent ou ont travaillé en Suisse pendant de longues années, qu’ils/elles payent des impôts et des cotisations sociales − une situation qui se transmet aux 2ème et 3ème générations − les migrant-e-s seraient menacés de suppression de droits sociaux élémentaires, sans recours possible. Ils/elles seraient plongés dans une situation d’apartheid social et politique.

L’initiative UDC ne répond qu’aux besoins des entreprises. Celles-ci n’ont pas seulement besoin de personnes très qualifiées dans des domaines où la Suisse ne forme pas suffisamment de spécialistes, mais elles ont aussi besoins d’une main-d’œuvre peu qualifiée occupant des emplois peu prestigieux et pénibles dans les secteurs ne pouvant pas être délocalisés : nettoyage, économie domestique, restauration et hôtellerie, agriculture et horticulture, voirie, construction, aides infirmières dans les hôpitaux ou dans les EMS, etc. En donnant la priorité aux demandes des employeurs, l’initiative arrosera copieusement en personnel les entreprises qui pourront alors flexibiliser leur politique d’embauche, ce qui favorisera le dumping salarial et social et démultipliera le nombre de personnes parquées sur le « marché du travail au noir ». Cela renforcera le pouvoir patronal et réduira les travailleurs à la servitude.

De plus, si elle devait être adoptée, l’initiative UDC favoriserait le phénomène des travailleurs détachés qui prend de plus en plus d’ampleur avec la multiplication des sous-traitances orchestrées par les grandes entreprises. Bien qu’employées par des entreprises sises dans un des pays de l’espace européen, ces travailleurs − qui doivent migrer au gré des commandes reçues par leur entreprise − restent soumis aux assurances sociales en vigueur dans le pays du siège social de leur entreprise. Cela réduit les coûts du travail pour les entreprises et, en conséquence, péjore encore les conditions de travail des travailleurs « voyageant » avec leur entreprise.

Dans un premier temps cela fausse les conditions de concurrence, dans un deuxième temps et très vite, toutes les entreprises adoptent les mêmes pratiques pour baisser leurs coûts. Tous les travailleurs sont finalement victimes de la véritable guerre concurrentielle dans laquelle toutes les entreprises sont plongées. Ils sont de plus fréquemment victimes d’un dumping indécent sur leurs salaires. Cette initiative entre complètement dans le système. Elle rend tous les garde-fous inopérants. Si elle aboutissait elle constituerait un fantastique instrument de division du monde du travail aux mains du patronat.

6.

L’initiative de l’UDC prévoit (alinéa 3 de l’art. 121a nouveau) que « les plafonds et les contingents annuels pour les étrangers exerçant une activité lucrative devront être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale ; ils doivent inclure les frontaliers ».

Cette formulation souligne encore le véritable but de l’initiative : répondre strictement aux intérêts économiques de la Suisse. A la place du mot « Suisse », il faut évidemment lire « du patronat en Suisse et des gros actionnaires où qu’ils planquent leur argent ». Quant aux travailleurs, l’initiative les menace toutes et tous, elle vise avant tout à les diviser, donc à réduire leurs défenses et, ainsi, à faire plus facilement des économies sur les prestations sociales, notamment en supprimant des droits pour les « étrangers ». A l’unité et la solidarité entre les travailleurs de toute provenance, l’initiative substitue le mythe d’une union nationale entre patrons et travailleurs « suisses » face à la menace de « l’étranger », tous les migrants bien sûr, à l’exception des riches venant planquer leur argent évidemment… ceux-ci sont plus suisses que les Suisses ! Un tel contingentement tous azimuts permet de jouer les différentes catégories les unes contre les autres, par ex. les frontaliers contre les travailleurs résidents et inversement.

Cet article contient aussi explicitement le principe de la « préférence nationale ». Cette notion fait accroire que la simple possession d’un passeport suisse protégerait les travailleurs/euses concerné-e-s mieux que leurs luttes. C’est manifestement faux, elle ne fait qu’affaiblir la lutte des travailleurs en général, ce qui incite les employeurs et la classe dominante à ne rien céder. Les employeurs n’ont nullement peur de cette notion, d’une part elle est inapplicable, et si elle devait être votée et appliquée, elle provoquerait une vague de délocalisations et un exode des capitaux qui, eux, n’ont rien à faire des frontières quelles qu’elles soient ; d’autre part, les capitalistes étrangers auraient tôt fait de boycotter la Suisse comme plateforme de la haute finance. Ils la contourneraient d’autant plus facilement qu’elle aura elle-même annulé ses accords internationaux en refusant tous ses effets de réciprocité. Si elle était adoptée l’initiative aurait donc un effet exactement contraire à celui proclamé par l’UDC.

Plus prosaïquement, qui contrôlerait les décisions d’embauche du patronat et des directeurs d’entreprises ? Dans le secteur public, cela ne ferait que renforcer la bureaucratie et le pouvoir de la hiérarchie qui se cacherait derrière une montagne de directives toutes plus absurdes les unes que les autres. Dans le secteur privé cela renforcerait encore le pouvoir des « chefs du personnel » et responsables des embauches qui finiraient par se laisser corrompre. Ce qui est sûr, c’est que dans le cadre de la concurrence actuelle cette notion de préférence nationale est une porte ouverte à la spirale diabolique des bas salaires. En dernier ressort les patrons se détermineront en effet surtout en fonction du niveau du salaire, la couleur du passeport n’y pourra rien.

De plus, comme le signalent Daniel Lampart et Christoph Schlatter, dans « VPOD », si l’on devait remplacer la procédure actuelle envers les travailleurs européens par le contingentement et la « préférence nationale », cela n’aurait pas uniquement une incidence sur les nouveaux migrant-e-s, mais aussi sur tous les étrangers et étrangères, qu’ils soient établis en Suisse de longue date ou disposent d’un permis de séjour annuel et renouvelable. Il faudrait non seulement avoir été irréprochable en ne participant jamais aux mobilisations syndicales ou politiques, ce qui affaiblirait fortement les luttes des salariés, mais il faudrait de plus être titulaire d’un passeport suisse. Les salarié-e-s sans passeport suisse, y compris celles et ceux qui vivent en Suisse depuis de nombreuses années, devraient à nouveau subir les vexations de la police renifleuse des étrangers.

Dès lors que l’UDC ne conteste pas le système de libre commerce, de rapports de marché et de libre circulation des capitaux, la notion de « préférence national » n’aura que deux effets : premièrement, semer la méfiance et la discorde, voire la haine entre les travailleurs/euses ; deuxièmement, dresser des obstacles bureaucratiques supplémentaires sur la route des personnes cherchant à travailler. Cela sera la route ouverte à d’autres « préférences », par exemple cantonales ou encore communales.

Cette référence au principe de la « préférence nationale » de la part de l’UDC est une imposture démagogique qui tente de cacher un autre aspect de ses pratiques : ce parti est le fer de lance des politiques d’austérité dans ce pays, et cela frappe de plein fouet tant les suisses que les immigrés. Dans le canton de Berne par exemple, l’UDC et ses compères de droite exigent 300 millions d’économie en gommant des emplois, en réduisant les budgets de la santé, de l’éducation et des prestations sociales. En Ville de Genève, malgré un budget équilibré, l’UDC et le MCG, qui font de la préférence cantonale leur fonds de commerce, et leurs compères de droite du PLR et du PDC, ont essayé d’imposer des coupes dans les aides sociales et la suppression de 50 emplois. Ils n’ont finalement heureusement pas pu imposer tous leurs postulats.

L’UDC prétend défendre la souveraineté des peuples, cela ne l’empêche pas de ferrailler contre le tribunal européen des droits humains de Strasbourg, cela parce qu’elle veut remettre en cause les normes antiracistes déjà très timides en Suisse ; par contre, l’UDC avalise sans broncher tous les traités de « libre »-échange, quand bien même ceux-ci attaquent ladite souveraineté, dépossèdent les peuples de leurs droits démocratiques et renforcent le pouvoir du capital transnational.

Ce parti s’engage de plus pour une fiscalité plus que « douce » aux super riches et aux multinationales qui établissent leur siège en Suisse ; ces dernières en font une plateforme d’où elles développent leur activité prédatrice au niveau mondial tout en « optimisant » leur fiscalité.

L’UDC ignore totalement que la liberté de circulation des capitaux et des marchandises est l’un des moyens privilégiés de la prédation mondiale, elle ignore qu’elle est la cause principale des exodes migratoires parce qu’elle prive de nombreux pays dits « sous-développés » des moyens de leur propre développement, ce qui condamne des fractions toujours plus importantes de leur population au chômage ou à des salaires de misère. De plus, aujourd’hui la prédation capitaliste ne s’arrête pas là : elle accapare les terres et en expulse les petits paysans, les privant ainsi de leur gagne-pain, ce qui les forces à migrer tout d’abord dans les bidonvilles qui ceinturent les grandes villes de leur pays respectif, puis, finalement, poussés par le désespoir, ils sont menés à quitter tout ce qui leur reste, leur famille, pour, souvent au risque de leur vie, aller tenter leur chance vers les pays riches, ces pays où la richesse de leur pays va se perdre dans la nébuleuse financière.

7.

L’initiative complète cet alinéa 3 comme suit : « les critères déterminants pour l’octroi d’autorisation de séjour sont en particulier la demande d’un employeur, la capacité d’intégration et une source de revenu suffisante et autonome ».

Le premier critère « demande d’un employeur », sans la moindre mention de conditions, se réfère explicitement aux besoins de l’économie. Il fait la part belle au patronat qui embauche, mais aussi peut licencier sans problème. Qu’advient-il pour le travailleur licencié ? Le risque, évidemment, c’est qu’il perde son permis de travail puisque le travailleur ne dispose plus d’un emploi, c’est-à-dire « d’une source de revenu suffisante et autonome ». A tout le moins, le risque, c’est aussi que la durée d’indemnisation par l’assurance chômage – à laquelle il aura largement contribué – soit drastiquement raccourcie.

Cette initiative ne comporte pas le moindre garde-fou contre le dumping salarial et social. Elle est la porte ouverte à la sous enchère salariale pour les travailleurs/euses cherchant à travailler, sous l’effet de cascade elle expose à son tour la main-d’œuvre résidente ou de nationalité suisse, à subir le chantage patronal : « Je te garde si tu acceptes de baisser ton salaire, autrement je te lourde ! » Les contrats collectifs ou accords salariaux exploseront. C’est donc à terme la porte ouverte à tous les abus patronaux sur l’ensemble du monde du travail.

On peut l’affirmer sans se tromper, la concurrence exacerbée et ses conséquences en cascade qui résulterait de l’initiative UDC rendrait le principe de la « préférence nationale » totalement inopérant. Celle-ci serait vite balayée par « les réalités économiques, c’est-à-dire la sous enchère salariale. L’initiative est en réalité un danger pour tout le monde du travail.

Que dire du second critère, « la capacité d’intégration » ? C’est là la porte ouverte au déni du droit et à l’arbitraire bureaucratique. Qui jugera du politiquement correct, de la « patte blanche » des candidats à l’immigration ? Les migrants devront-ils jurer fidélité et faire acte de soumission au capital ? Faudra-t-il qu’avant même de venir les migrant-e-s connaissent parfaitement l’une de nos langues et tous nos us et coutumes ? « La capacité d’intégration » ne peut pas être évaluée avant la preuve faite de cette intégration. Mais alors, cette « preuve », quelle sera-t-elle ? Que le migrant s’est bien intégré dans nos lutte contre les prébendes capitalistes ou qu’il s’y soumettra et essaiera d’y participer ?

Que dire enfin du 3ème critère, « une source de revenu suffisante et autonome » ; celui-ci suppose que les migrant-e-s dispose d’une fortune ou d’une épargne suffisante personnelle pour ne pas « tomber à l’aide sociale ». Mais, Monsieur Blocher, les personnes qui disposent d’une telle fortune ne voudront jamais se soumettre aux conditions de l’emploi capitaliste, surtout si celles-là sont, comme vous le proposez, globalement encore plus péjorées. Ces personnes chercheront surtout des endroits où elles échapperont aux impôts. La Suisse a déjà fait le plein de ce genre de personnage ! Comme votre initiative ne mentionne nulle part la moindre mesure contre les sous enchères salariales que la concurrence induit, on ne peut qu’interpréter ce critère comme un engagement à renoncer à toute indemnité de chômage, par extension à toute aide sociale, même au cas où le travailleur aurait largement contribué aux financements des caisses d’assurances sociales.

Lors d’une conférence de presse, le 19 décembre 2013, les entrepreneurs de l’UDC par la voix de Christoph Blocher ont bien précisé « qu’un emploi serait refusé à un ressortissant étranger s’il ne dispose pas d’une petite fortune lui permettant de se passer de l’assurance-chômage ». C’est une illusion totale et de la pure démagogie, un déni de réalité : dans l’Europe actuelle en crise, dans l’Afrique dévastée, dans les pays vampirisés par le capital et ravagés par la guerre, ou encore soumis à des dictatures implacables, les exodes migratoires ne cesseront pas. Les migrants fuiront encore tant la misère que les guerres et les exactions des prédateurs économiques, parfois au péril de leur vie, avec pour seul bagage leur faculté humaine de travail. La majorité cherchera de se rendre là où la richesse se concentre.

L’irréalisme absolu de la proposition blochérienne cherche plutôt un effet d’annonce : pour les milieux patronaux l’assurance chômage est trop onéreuse, il faut la réviser. L’immigration est le premier bouc-émissaire des mesures futures, il annonce une suite : une attaque en règle contre l’ensemble des caisses sociales. Ce faisant, Blocher tire une balle dans les pieds du patronat : les migrants contribuent pour des milliards aux assurances sociales et ils n’en bénéficient que pour des millions, ils sont les vaches à lait de nos assurances.

Cette initiative veut ainsi trier entre les « bons » et les « mauvais » migrant-e-s. Elle s’inscrit totalement dans la guerre non pas contre la pauvreté, mais dans la guerre contre les « pauvres » en général que l’UDC conduit comme une croisade. Faut-il rappeler que l’UDC a toujours été en première ligne pour réduire les allocations de chômage et s’attaquer à l’assurance-invalidité ou à l’aide sociale ? Mais l’UDC ne réclame rien à ceux qui en ont plus que les moyens ; au contraire, elle courtise obséquieusement les super riches. Les milliardaires ont ainsi vu leur fortune augmenter de 67 milliards dans la seule année 2012, soit + 12 %. Ils affectionnent particulièrement la Suisse pour sa complaisance extrême en matière d’impôts et de gestion de fortune.

L’initiative de l’UDC est parfaitement sélective : elle trie entre les « bons » riches et les « mauvais » moins riches immigré-e-s. Elle n’hésite non plus pas à favoriser le pillage des cerveaux formés à grands frais par des pays plus pauvres. Fondamentalement, c’est une loi contre le monde du travail.

8.

Enfin, l’initiative de l’UDC cherche à ratisser large, à flatter les antimondialistes, à l’alinéa 4 de l’art. 121 a nouveau, elle stipule : « Aucun traité international contraire au présent article ne peut être conclu ».

D’une part, cet art. vise une notion affirmée mais contestable, les travailleurs ne sont pas libres de circuler, ils y sont contraints. Pour trouver à travailler, ils doivent suivre le capital qui, au travers de l’emploi détient un quasi-monopole tant sur le droit des gens de travailler que les conditions de la mise en œuvre de leur travail. Dans ces conditions les personnes qui cherchent à travailler ne sont pas libres de « circuler » elles sont contraintes de suivre le capital. En réalité l’initiative de l’UDC ne cherche qu’à péjorer encore plus les conditions de la mise en œuvre du travail des migrants.
L’UDC n’hésite pas d’enfoncer le clou :

« les traités internationaux contraires à l’art. 121 a (nouveau) doivent être renégociés et adaptés dans un délai de 3 ans à compter de l’acceptation dudit article par le peuple et les cantons ».

« Si les lois afférentes ne sont pas entrées en vigueur dans les 3 ans à compter de l’acceptation de l’art. 121 a (nouveau) par le peuple et les cantons, le Conseil fédéral édicte provisoirement les dispositions d’application nécessaires ».

L’UDC se rend-elle compte que parmi ces traités internationaux, il y a aussi tous les accords signés par la Suisse dans le cadre de l’Organisation internationale du travail qui stipulent que les dispositions normatives de travail doivent être égales pour tous. Ces normes refusent toute attitude privilégiant ou prétéritant pour des raisons de race, de religion ou de nationalité une quelconque fraction des travailleurs.

Cet article rend en réalité caduque toutes les relations futures entre les Etats. Ces derniers ne voudront jamais signer des traités qui ne respectent pas les règles de réciprocité. Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette question.

Genève. Janvier 2014. MvRC.