travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


Non aux bombardements américains et français en Syrie

jeudi 12 septembre 2013 par Christian Tirefort, Eric Decarro

Le recours à l’arme chimique dans le cadre de la guerre civile qui sévit en Syrie depuis 2011 a provoqué beaucoup d’émotion et de réprobation dans le monde entier. L’opinion publique est bouleversée par les images quotidiennes de cette guerre qui a déjà fait plus de 100.000 morts en 2 ans et provoqué l’exode de 6 millions de personnes (4 millions de personnes à l’intérieur du pays et 2 millions de réfugiés dans les pays environnants).

Quel que soit le camp qui a usé d’armes chimiques, leurs auteurs devront être impitoyablement condamnés et punis lorsque les preuves auront été dûment établies. Insistons sur ce point : la condamnation doit suivre les preuves et non les précéder et elle ne doit pas punir le peuple mais les responsables fautifs. Ce qui se passe aujourd’hui en Irak, en Afghanistan, en Lybie démontre que la guerre punit les peuples bien plus que ses responsables.

Le régime de Bachar a sûrement de grosses responsabilités qui ont durci le conflit dans son propre pays. Les images de ses chars et de ses avions bombardant certaines villes en révolte ont été insupportables. Des doutes subsistent cependant sur l’usage d’armes chimiques, et ces doutes sont en grande partie persistants après les mensonges des gouvernements Blair et Bush sur la présence d’armes de destructions massives en Irak.

Nous sommes désormais devenus très méfiants à la lecture des communiqués, quel que soit le camp qui les diffuse. Sur l’usage d’armes chimiques en Syrie des sources apparemment indépendantes des gouvernements évoquent la possibilité d’un accident survenu dans le camp des rebelles à la suite du maniement d’armes chimiques fournies par l’Arabie Saoudite.

Même si la preuve devait être faite que c’est bien le gouvernement syrien qui est responsable de cet acte barbare, faut-il pour autant que les pays occidentaux, Etats-Unis et France en tête, s’engagent dans une aventure militaire pour « punir » le régime de Bachar El Assad ? Nous disons non, parce que cela punirait le peuple syrien dans son ensemble, et non les vrais responsables. C’est pourquoi nous sommes résolument contre une telle intervention !

En affirmant cela nous ne soutenons en aucune manière le régime dictatorial de Bachar El Assad ; dans le cadre de cette guerre civile nous soutenons au contraire résolument les forces de l’opposition démocratique qui exigent la chute de la dictature et l’instauration de la démocratie dans leur pays, et exclusivement celles-ci.

Par contre, nous refusons d’accorder le moindre soutien aux milices jihadistes telles que le front Al-Nosra ou l’Etat islamique en Irak et au Levan financées et armées à coups de millions de dollars par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Ces dernières tendent aujourd’hui à prendre le dessus sur les forces démocratiques et à imposer par la violence aux populations civiles arabes ou kurdes leurs principes basés sur une interprétation sectaire de la charia. Les forces démocratiques de la rébellion syrienne devront s’appuyer sur le peuple et maintenir un front uni entre elles face à la dictature ; mais il leur faudra nécessairement se séparer des milices islamiques. C’est la seule voie pour ne pas être instrumenté et ouvrir une voie royale à une autre dictature qui n’aurait rien à envier à celle de Bachar.

Les intérêts géopolitiques

La situation en Syrie est particulièrement complexe ; nous ne pouvons ainsi pas ignorer qu’au-delà des régimes de pays particuliers, il existe dans la région des intérêts géopolitiques aux terme desquels le régime iranien, l’Irak d’El Maliki, le régime de Bachar El Assad et le Hezbollah libanais font face à l’Arabie Saoudite, au Qatar, à la Turquie. Ces derniers sont soutenus par les puissances occidentales, voire par Israël qui, par-delà la Syrie, vise l’Iran.

En Syrie même, on ne peut faire abstraction du fait que les chrétiens, les minorités ethniques et religieuses, et une partie de la population sunnite soutiennent le régime de Bachar El Assad de crainte qu’une victoire de la rébellion ne se traduise par une épuration confessionnelle et ethnique de la part des milices islamistes.

Notre refus des bombardements US et français ne signifie pas pour autant non plus un soutien aux gouvernements russe et chinois qui appuient le régime d’Assad et défendent aussi leurs intérêts sur ce dossier. Quelles que soient nos critiques aux régimes autoritaires de ces deux grandes puissances, nous constatons que ce ne sont pas elles les « va-t-en-guerre » dans cette affaire. Le gouvernement russe n’a ainsi cessé de formuler des propositions diplomatiques pour éviter l’escalade militaire.

Nous ne sommes par contre pas dupes de la propagande présentant les Etats-Unis et les pays occidentaux comme des « parangons de la démocratie » qui interviendraient militairement en Syrie (comme dans d’autres pays auparavant) dans le seul but d’y développer « la démocratie ». Eux aussi, disons « eux en particulier », sont mus par des intérêts de pouvoir, des intérêts impérialistes. Il faut cesser d’être naïf et s’interroger sur la prétention des pays occidentaux à se faire les gendarmes du monde démocratique alors qu’ils n’agissent que comme les principaux garants de l’exploitation des peuples et le maintien des rapports capitalistes dans le monde. Le bruit récurrent des bottes n’a rien à voir avec la « démocratie », mais il a un avantage, il vise à cacher les soubresauts du capitalisme qui n’arrive pas à se sortir de sa crise.

Rappelons encore que ce sont les pays occidentaux, les Etats-Unis en tête, qui ont développé sur la base d’une collaboration de toutes les grandes firmes informatiques avec leurs services secrets un réseau d’espionnage dans le monde entier, de contrôle et de surveillance sur la vie des individus. Que penser dans ces conditions de leur prétention à défendre les libertés dans le monde ?

On peut enfin s’interroger sur l’hypocrisie des Etats-Unis dans cette affaire, eux qui sont dans l’histoire la principale puissance utilisatrice d’armes chimiques : ils ont déversé des millions de tonnes « d’agent orange » lors de la guerre du Vietnam avec des effets qui perdurent aujourd’hui (malformations massives de nouveaux-nés) et parsemé le territoire irakien de bombes à uranium appauvri. Les Etats-Unis n’ont d’ailleurs jamais reconnu leur responsabilité dans l’utilisation de ces armes chimiques au Vietnam.

Quelques arguments contre une intervention militaire occidentale en Syrie

Les raisons de s’opposer à une intervention militaire des Etats-Unis et de la France pour « punir » le régime d’El Assad sont multiples :

1) L’intervention devrait prendre la forme de bombardements à partir de porte-avions et de destroyers déployés dans la Méditerranée. Ils atteindront de nombreuses personnes civiles, entraîneront des destructions, sans résoudre la question démocratique. Le peuple en sera la première victime. L’intervention des Etats-Unis et de la France a soit-disant pour but de « protéger la population syrienne ». Mais en quoi des bombardements pendant 90 jours, avec leurs inévitables « effets collatéraux » sur la population civile, protègent-ils cette population ? Ils ne font qu’ajouter la souffrance à la souffrance. Déjà aujourd’hui, la seule annonce de ces bombardements crée un pesant climat d’angoisse au sein de cette population.

2) Les décisions des gouvernements va-t-en-guerre ont été prises avant même que les experts mandatés par l’ONU aient rendu leurs conclusions concernant l’utilisation de l’arme chimique. Ces experts n’étaient de plus pas mandatés pour enquêter sur qui les avaient utilisées. Suite à l’échec du gouvernement Cameron devant la Chambre des Communes, la décision est désormais suspendue à un vote du Congrès américain, à moins que le gouvernement des Etats-Unis ne décide d’utiliser la porte de sortie que leur offre la proposition de la Russie, l’affaire étant de plus en plus mal enmanchée.

3) Les Etats-Unis et la France s’apprêtent à bombarder la Syrie de manière totalement unilatérale, sans aucun mandat du Conseil de sécurité de l’ONU. Ils ignorent ainsi toute légalité internationale. La Russie n’a pas tort de nommer cela « une agression ».

4) Les USA et la France agissent comme gendarmes du monde et comme des garants d’une morale qu’ils violent eux-mêmes. Ils agissent comme si rien n’avait changé ces 25 dernières années. Ils considèrent les pays émergents qui représentent 3/4 de l’humanité et sont catégoriquement contre cette intervention comme quantités négligeables. Ils traitent aussi avec beaucoup de mépris leurs propres populations largement opposée à l’intervention. Comme le dit Hubert Védrine, « cela risque de déboucher sur une bérézina de l’interventionnisme occidental ».

5) En intervenant militairement en Syrie, après avoir déclenché la guerre en Afghanistan, en Irak et bombardé la Libye pour appuyer les rebelles, les USA vont accroître encore plus le ressentiment des populations arabes et musulmanes envers l’Occident. Quant à la France elle perdra le crédit qu’elle avait engrangé en refusant de cautionner la guerre en Irak. D’un autre côté, à plus long terme, l’intervention sera du pain béni pour les forces fondamentalistes islamiques. Ce sont elles qui apparaîtront comme les vrais vainqueurs de la guerre civile. Cela leur prépare en effet le terrain pour imposer les versions les plus sectaires de la Charia et du Jihad.

6) Le bilan des guerres et des bombardements antérieurs est désastreux : l’Afghanistan va retomber aux mains des talibans, l’Irak est le théâtre d’une guerre religieuse impitoyable entre chiites et sunnites doublée d’une guerre entre ethnies pour le pétrole, en particulier dans les régions proches de la zone kurde. Les chrétiens implantés de longue date en Irak ont été en majorité chassés du territoire irakien. Quant à la Libye, elle est en proie au chaos. Les populations y subissent la domination de milices rivales imposant un pouvoir mafieux. En quoi ces interventions militaires ont-elles apporté dans ces pays la paix, la démocratie et la sécurité ?

7) Une intervention occidentale en Syrie ne peut qu’aggraver encore la situation en Syrie et dans l’ensemble de la région. Elle ne contribuera en rien à une solution politique. Bien au contraire, elle va la rendre quasiment impossible. Elle exacerbera encore les fronts, pour le plus grand profit des sectaires bachariens ou jihadistes. Les forces de l’opposition démocratique seront laminées entre le régime dictatorial et les milices islamiques. Comme le dit Dominique de Villepin, une intervention militaire dans l’unique but de « punir » servira « les intérêts des plus méchants », et ceci dans les deux camps.

8) L’intervention US est censée être limitée à 90 jours. Mais une fois l’intervention militaire engagée, il sera bien difficile de s’en dégager. La ministre italienne Emma Bonino, pourtant très « atlantiste », met ainsi en garde « contre l’option d’une intervention limitée qui risque de devenir illimitée ». Tous les ingrédients d’une dangereuse escalade militaire seront réunis, même si Obama prétend ne pas vouloir renverser le régime syrien. L’intervention risque plutôt de perdurer et les objectifs consistant à punir le régime de s’élargir jusqu’à l’écroulement du régime de Bachar el Assad. Rappelons le cas de la Libye où le mandat onusien qui consistait à protéger les populations a été transformé unilatéralement par les pays occidentaux (Etats-Unis, France et Grande-Bretagne) en renversement du régime de Khadafi, voire en chasse à l’homme. Que peut-il résulter d’autre d’une intervention occidentale que le vide politique vite occupé par les milices qui installeront un régime de haine et de terreur basé sur l’épuration confessionnelle et ethnique ? On en a déjà un échantillon dans les régions tenues par la rébellion, notamment les combats récemment déclenchés par des éléments extrémistes dans la montagne alaouite et dans les zones kurdes. Cela entraînera une escalade des violences ethniques et sectaires dans tout le Moyen-Orient, entre musulmans, entre musulmans et chrétiens, entre extrémistes et modérés. De plus, le régime de Bachar El Assad sera tenté par la « fuite en avant », avec ses alliés, il pourrait mettre à exécution ses menaces d’élargir et d’amplifier le conflit bien au-delà des frontières de la Syrie.

9) L’intervention franco américaine détruirait en grande partie la capacité du peuple syrien de bâtir un état démocratique. A l’instar de l’Irak et de la Lybie la démocratie serait ainsi la première sacrifiée. C’est déjà ce que certains éléments de l’opposition démocratique syrienne craignent et disent. Notre tâche est avant tout d’appuyer l’opposition démocratique qui se bat pour imposer des changements politiques en Syrie, ce qui implique la fin de la dictature Assad.

10) Dans ce cadre, le fait que certains secteurs d’intervention des forces anti Assad tendent aujourd’hui à être débordés par des milices jihadistes fanatiques qui s’en prennent aux populations civiles pour imposer leur sectarisme nous inquiète fortement. Une intervention militaire occidentale diminuerait le poids des forces démocratiques qui se retrouveront de plus en plus laminées, comme prises en étau entre les forces gouvernementales et les milices extrémistes. Ce sont d’ailleurs ces dernières qui ont poussé à militariser la contestation en Syrie et à refuser toute tentative de solution démocratique. Appuyées et financées par l’Arabie saoudite et le Qatar les forces jihadistes disposent de bien plus de moyens militaires que les forces démocratiques. Plus la situation de guerre s’aggravera, plus cela leur profitera.

11) Avant même qu’elle ait lieu, simplement par l’effet d’annonce, la menace d’une intervention militaire occidentale et de bombardements de la Syrie a aggravé la situation de la population civile du pays et provoqué une brutale accélération de l’afflux de réfugiés syriens dans les pays environnants (il y a eu 1,5 millions de réfugiés en un mois et demi et 1 million supplémentaire en 6 mois et l’exode s’amplifie). Depuis fin août, ce sont 2 à 3 fois plus de réfugiés qui se présentent à la frontière des pays voisins de la Syrie. Cela pèse lourdement sur la Jordanie (12% de la population), le Liban (20% de la population), l’Irak et la Turquie.

12) Si elle demeure unilatérale l’intervention des Etats-Unis et de la France provoquera une crise au sein de l’ONU. Celle-ci en sortira affaiblie et perdra son peu de crédibilité. Elle accroîtra les tensions entre d’un côté les pays occidentaux, le Japon et la Corée du Sud et, de l’autre côté la Russie et la Chine.

13) Quelle confiance peut-on accorder aux medias souvent censurés après l’expérience de l’Irak et les mensonges qui ont servi de prétexte pour y déclencher la guerre ? Quelle confiance peut-on donner à la parole des gouvernements lorsque ceux-ci outrepassent le mandat reçu de l’ONU − protéger la population civile en Libye − lequel s’est transformé en renversement du régime de Khadafi ? Ce changement a ainsi piégé les russes et les chinois qui avaient accepté de s’abstenir au Conseil de sécurité de l’ONU.

14) Les Etats-Unis et la France déclarent malgré tout à qui veut l’entendre que la guerre est inéluctable. Le social-démocrate Hollande se fait-il chef de guerre pour rappeler la grandeur de la France, elle qui possède la bombe atomique, et son long passé d’intervention coloniale, tout en cachant les énormes difficultés économiques de son pays ? La ficelle semble un peu grosse. Rappelons cependant l’expédition franco-britannique sur Suez en 1956. Heureusement que sur ce dossier syrien, la France est très isolée en Europe.

15) Il n’en reste pas moins que le social-démocrate Hollande réaffirme son orientation « atlantiste » et sa subordination par rapport aux Etats-Unis, cela à l’inverse des gaullistes Chirac et Villepin en 2003 face à l’agression contre l’Irak.

16) A propos de l’atlantisme social-démocrate rappelons l’épisode scandaleux de la fermeture par la France de son espace aérien au président bolivien Morales soupçonné d’emmener en Amérique latine « le lanceur d’alertes » Snowden (qui a dénoncé les activités d’espionnage des Etats-Unis dans le monde entier), ceci, quelques jours seulement après qu’on ait appris que les services secrets américains mettaient sous écoute les gouvernements et les grandes entreprises de l’Union Européenne durant leurs séances.

17) Pour Hollande, comme pour Obama, l’aventure militaire a l’avantage de faire diversion par rapport à la crise, à la montée inexorable du chômage et de la précarité. Hollande s’érige ainsi en chef de guerre en même temps qu’il conduit une politique de recul drastique des droits sociaux contre son propre peuple. Curieux comme le problème des restrictions budgétaires avancées pour attaquer les prestations sociales à la population s’évanouit dès lors qu’il s’agit de partir en guerre ! Cela rappelle une caractéristique du capitalisme : s’il se trouve dans une impasse ou dans une période de durcissement de la compétition mondiale pour capter les richesses produites il peut en tout temps nous précipiter dans la guerre.

PS:

Cette prise de position a été également admise et publiée comme position du MvRC (Mouvement vers la Révolution citoyenne).