travail et salariat

Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.


La crise et la révolution

Deuxième partie : La crise vue sous l’angle économique

vendredi 19 décembre 2008 par Christian Tirefort

La première partie de cette série d’articles a été consacrée à la crise vue sous l’angle politique. Cette deuxième partie tente une analyse de la crise à partir de la théorie marxiste. Une troisième partie sera consacrée aux "solutions", une critique des mesures actuellement prises pour sortir de la crise, une critique des solutions préconisées par la majorité de la gauche, enfin les pistes menant à une solution révolutionnaire, c’est-à-dire une autre société.

De quoi parle-t-on exactement ?

Lorsque l’affaire des « subprime » éclata aux USA nombre d’économistes nièrent la possibilité d’une crise générale, cela ne les empêche pas de pérorer aujourd’hui sur son ampleur probable et ils mélangent tout. Ainsi, ils présentent certaines évolutions parfaitement inhumaines, mais « normales » du capitalisme comme des crises, comme si elles résultaient de débordements exceptionnels, regrettables, mais pas à pas et une à une corrigibles. De nombreux regroupements spécialisés (ONG, mouvements sociaux spécifiques, organisations écologiques) pensent que les conditions bourgeoises de la démocratie suffiraient pour tout ramener « à la normale ».

Pourtant l’augmentation de prix de certaines denrées de première nécessité ne résultent pas d’une situation de crise, par exemple d’une catastrophe naturelle, mais du processus marchand normal, du jeu de l’offre et de la demande, certes socialement orienté puisque confiné aux parties des populations qui ont de l’argent, mais normal : la production ne s’y développe que dans les cas où des besoins solvables sont signalés, dans notre cas la production de bio carburant destiné à une population solvable, à la place de la production de biens alimentaires destinée à des populations non solvables. Le fait que les prix de produits céréaliers augmentent au-delà du supportable pour une grande partie de la population mondiale est qualifié de « crise alimentaire » − comme si on n’avait pas les moyens de produire suffisamment de céréales − alors que c’est un effet normal et prévisible d’un des phénomènes pilier de la systémique capitaliste, le rapport marchand, le rapport social qui règle nos échanges. De même la « crise écologique » est une véritable catastrophe planétaire, mais elle ne résulte pas d’un processus naturel, elle résulte du mode capitaliste de produire et de consommer. La « crise pétrolière », quant à elle, résulte du rapport capitaliste à la nature, selon lui la nature est à exploiter, comme le travail des hommes et des femmes.

La destruction de la planète observée aujourd’hui est bien antérieure à la crise des « subprime », elle résulte de deux siècles de production capitaliste. Les famines ne sont plus le résultat de catastrophes naturelles, avec la productivité du travail aujourd’hui atteinte, il serait possible de produire suffisamment pour alimenter 15 milliard de personnes. La rareté relative du pétrole est depuis longtemps connue, il n’en reste pas moins que le jeu de l’offre et de la demande implique une stratégie au jour le jour, et il en sera ainsi jusqu’à épuisement de la ressource. Il en ira de même des autres ressources naturelles, l’eau, l’air, la terre, les forêts, l’homme les exploite exactement comme il exploite le travail en tant que ressource et comme il exploite les travailleurs qui portent le travail en eux. Rien ne changera tant que l’on ne s’attaquera pas à la source des problèmes : le rapport au travail, le rapport à la nature, les rapports d’échanges entre les gens, donc les rapports sociaux.

Le terme « crise du capitalisme » a un sens précis, il désigne la situation du capitalisme lorsque le profit réalisé ne suffit plus pour alimenter l’ensemble du capital. Cela mène à une concurrence accrue, une véritable guerre entre les capitalistes cherchant à capter pour leur propre compte tous les domaines d’activité leur permettant de rentabiliser leur capital. La crise est aussi, et conséquemment, toujours accompagnée d’un emballement spéculatif et d’une autonomisation du capital « libre » par rapport à la sphère de l’activité sociale réelle.

Recherchons les fils conducteurs

Impossible de ne pas partir du fil à l’origine de la richesse sociale, le rapport au travail, qui commande tous les autres. Tant que le rapport au travail restera un rapport d’exploitation les fils qui y sont reliés ne pourront changer de fonction, ils resteront soumis et au service du rapport d’exploitation. Pour comprendre comment, il faut accepter d’entrer dans les mécanismes qui articulent le système, finalement ce qui l’entraîne et l’ont mené là où il est : une crise dont l’issue est impossible à pronostiquer.

Essayons de démêler ces fils pour retrouver ceux qui ont conduit à la situation actuelle et celui qui commande et continuera de commander l’ensemble du processus de la crise. Pour ce faire Marx avait commencé à forger certains instruments et proposé une méthodologie. Tant ceux-là que celle-ci font partie du patrimoine qui devrait nous aider à écrire les pages de notre Histoire.

Les fondements théoriques de Marx.

Commençons par ce que Marx avait déjà repéré et qui constitue un socle à partir duquel il est possible de construire.

a) l’origine des crises économiques

Selon Marx les crises économiques capitalistes résultent d’une contradiction sociale, celle entre l’accumulation sans limite de capital et la consommation limitée de la grande masse des populations.

Il formula cette contradiction sociale en termes économiques : le capital fixe, sensé refléter l’appareil de production, « du travail mort » disait Marx, s’accumulait sans limite, tandis que le capital variable qui, sous forme de salaires, représente le travail vivant et correspond à la part de la consommation sociale des travailleurs, n’augmentait que très lentement et seulement sous l’effet des luttes des travailleurs.

Or du point de vue du capitaliste la différence entre capital variable et fixe n’existe pas, il entend rentabiliser l’ensemble de son capital, y compris le capital dit « mort », celui correspondant aux instruments matériels de la production (machines, bâtiments, produits auxiliaires ou énergétiques), il ne veut pas que seul le capital servant à payer le travail vivant, en gros les salaires, soit rentabiliser.

Marx remarqua aussi que le capital mort, également appelé « travail mort », ne peut transmettre plus que sa propre valeur dans le produit du travail nouvellement mis en œuvre, et il ne la transmet que si du travail vivant l’actionne. Il n’en est pas de même du travail vivant, celui-ci transmet plus que sa propre valeur dans son produit, [1] sans cela son exploitation n’eut pas été rentable. La conclusion tombait alors, logique : seul le travail vivant est source de surplus. Marx appela ce surplus « plus-value », et insista sur le fait que celle-ci n’est possible que si du travail nouveau est réellement et constamment mis en œuvre. Il conclut que le travailleur exploité met en valeur l’ensemble du capital mis en circulation, et non seulement la partie du capital qui lui est allouée sous forme de salaire.

Si pour le travailleur seul le travail nouveau, celui qui lui rapporte son salaire, a de l’importance, il n’en est pas de même pour le capitaliste ; selon lui l’ensemble du capital qu’il met en mouvement doit rapporter, et il rapportera d’autant plus que le travailleur est intensément exploité, donc génère une grande quantité de plus-value.

Cela étant, les phénomènes qui ont des rapports entre eux se modifient mutuellement. Marx remarqua très vite que la part de capital dit « mort » (machines, bâtiments) mis en mouvement par le travail s’accroissait avec le développement du machinisme, il remarqua donc très vite que la productivité avait un prix tant pour le capitaliste, que pour le travailleur. Pour le premier cela impliquait une part plus importante de capital fixe à rentabiliser avec une part relative moins importante de travail vivant. Pour les seconds le rapport était inverse, une part moins importante de salaires (de travail vivant) devait rentabiliser une masse de capital toujours plus importante.

Constatant cela, Marx examina la conséquence sociale de l’évolution entre le travail vivant et le travail mort, donc entre la masse de capital à rentabiliser et le travail vivant. Il conclut que pour échapper à une de ses contradictions internes, la difficulté toujours accrue de rentabiliser l’ensemble de son capital, chaque capitaliste devait d’une part intensifier l’exploitation du travail vivant mis en œuvre sous son égide, ce qui réduisait relativement les salaires des travailleurs, d’autre part vendre au plus cher, ce qui réduisait le pouvoir d’achat des mêmes travailleurs.

Du fait de cette exploitation, qui est la condition de l’accumulation de capital, le capital disponible pour acheter les éléments matériels de la production était vite [2] surdimensionné, l’appareil de production était vite en surcapacité par rapport à la capacité d’achat de ceux qui avaient des vrais besoins. Les usines ne vendaient alors plus leur production, ou la vendaient à perte, certaines faisaient faillites, jusqu’au moment où grâce à l’écoulement des stocks et la destruction d’une partie suffisante du capital fixe − et pour les travailleurs au prix de longues périodes de chômage − la réadaptation de l’appareil de production à la capacité réelle d’achat des gens permettait de redémarrer la production avec un profit restauré.

Selon Marx les crises économiques désignent un moment spécifique du cycle de production capitaliste. Premièrement, la difficulté de la vente s’accroît, ce qui grippe rapidement le processus de la métamorphose de la plus-value en profit. La conséquence pour les capitalistes est un durcissement de la concurrence, de leur lutte interne pour l’accès au profit. Deuxièmement, les forces productives disponibles, les machines certes, mais surtout le travail, sont sous utilisés ; ceux qui portent le travail en eux, les travailleurs, se retrouvaient confrontés individuellement à un risque accru de chômage, collectivement à une diminution de l’efficacité des luttes sociales.

b) la différence entre plus-value et profit

Marx distingua très vite la différence entre la plus-value et le profit, le fait que la première ne se métamorphosait pas automatiquement en profit, ce qui lui permit de très vite repérer la contradiction sociale menant aux crises. Il expliqua longuement que le taux de profit était très différent du taux de plus-value. Le profit résulte d’une métamorphose de la plus-value en profit capitaliste, celle-ci a lieu dans le processus de vente du produit du travail ; ce n’est qu’après cette métamorphose que la mise en rapport avec l’ensemble du capital en mouvement dans la production est possible, il en ressort un taux de profit. C’est lui qui intéresse le capitaliste au premier chef. La plus-value est le vrai taux d’exploitation, donc un rapport entre le salaire versé et le surplus social résultant de la mise en œuvre du travail.

Les crises ne peuvent être comprises sans différencier la plus-value et le profit.

La plus-value est liée au travail vivant, elle résulte d’une qualité que seul le travail a, sa capacité de produire plus de valeur que celle consommée pour sa reproduction. Autrement dit le travailleur utilise moins de richesses pour se reproduire lui et sa force de travail que celle qu’il crée en réalité lorsque son travail est mis en œuvre. Cette différence permet d’exploiter le travail en tant que richesse. La plus-value est en réalité une forme de surplus social, sa forme capitaliste. Elle résulte de l’exploitation du travail. Elle se trouve potentiellement dans le travail en général, et elle est concrétisée par la mise en œuvre du travail, dans notre société par l’exploitation du travailleur. Elle est entièrement appropriée par les capitalistes en tant que classe.

Le profit est la plus-value réalisée sur le marché capitaliste. La plus-value ne prend pas automatiquement la forme profit, mais elle le devient au terme d’une lutte incessante entre les capitalistes pour s’en approprier une part individuellement. On peut dire que la plus-value est appropriée par la classe dominante dans son ensemble par les vertus du rapport capitaliste de production, tandis que le profit n’est plus une propriété de classe, en son sens collectif, il est la part que chaque capitaliste réalise pour son propre compte ou le compte de ses mandants.

Que le profit réalisé soit issu de la production de biens matériels ou dans des prestations de service est égal, il s’agit à chaque fois de l’exploitation du travail, la seule différence est que dans le premier cas le moment de métamorphose de la plus-value en profit peut être différé et fractionné en plusieurs étapes − de là la multiplication des intermédiaires qui tous entendent tirer leur part du butin − tandis que dans le deuxième cas la métamorphose en profit a lieu quasiment en même temps que la production de la plus-value.

Ces explications montrent une mécanique économique, ses implications socio politiques ne sont cependant pas évidentes ou automatiques.

Premier intermède politique

La gauche ou l’extrême gauche refuse ces implications, pour cela elle adapte le schéma réel à sa vision politique, il y aurait d’un côté les méchants patrons qui exploitent les travailleurs, de l’autre les gentils travailleurs exploités. Cela donne une mécanique économique simplifiée à l’extrême, les capitalistes exploitent et empochent la plus-value, les travailleurs sont exploités et n’ont qu’à revendiquer plus. Selon ce schéma les phénomènes en relation dans la systémique capitaliste n’évoluent pas, la mécanique économique est inamovible, quelle que soit la situation la stratégie reste donc la même, d’un côté revendiquer, de l’autre distribuer le moins possible. De ce fait la remise en cause de sa propre stratégie est inutile, celle-ci est valable quelle que soient les évolutions systémiques.

La crise devrait pourtant amener des révisions, dont certaines seraient déchirantes.

En examinant sérieusement les évolutions de la mécanique économique, la complexité politique s’impose tout de suite, le monde ne se réduit pas à des méchants et des gentils. Premièrement, la plus-value n’est pas automatiquement métamorphosée en profit capitaliste, dans les situations de surcapacité productive elle peut n’être que partiellement ou pas réalisée du tout, ce qui signifie un manque à gagner pour les capitalistes, et un immense gaspillage pour la société dans son ensemble ; deuxièmement, la plus-value n’appartient pas automatiquement au patron directement impliqué dans sa production, elle est avant tout propriété de classe, donc collective ; troisièmement, la plus-value est répartie entre les différents propriétaires de capitaux au terme d’une lutte de plus en plus dure, par conséquent d’une division accrue de la classe bourgeoise.

Le chemin de la plus-value au profit est donc semé de nombreuses embûches, nombreuses sont les victimes au sein de la classe dominante elle-même et les conséquences pour les travailleurs sont incommensurables.

Dans ce cadre complexe, la conclusion politique de la gauche ne devrait pas se limiter à proclamer qu’elle avait toujours raison, et qu’il s’agirait maintenant d’en venir à la politique qu’elle a toujours proclamé : d’un côté revendiquer plus, de l’autre mieux consentir.

La gauche devrait reconnaître trois choses au minimum : primo, le capitalisme en tant que système ne peut pas mieux répartir, il est un jour ou l’autre nécessairement confronté à sa contradiction sociale, il y a surcapacité productive parce que le système est basé sur l’accumulation sans fin de capital, que sa masse grandira sans cesse alors que ceux qui le nourrissent, les travailleurs, seront de plus en plus, en terme de pouvoir d’achat, privés des moyens de signaler leurs besoins ; secundo, la lutte incessante des capitalistes pour leur part de profit les paralyse et les aveugle, obnubilés par ses contradictions internes la bourgeoisie est et sera de plus en plus incapable de piloter son propre système pour qu’il ne devienne pas encore plus destructeur ; tertio, la classe travailleuse est tout autant incapable de gérer la société capitaliste, elle doit élaborer son propre projet de société.

c) les crises « modernes »

Lorsque Marx analysa les crises, la production capitaliste ne mobilisait pas encore la majorité de la population, même en Angleterre où le capitalisme était le plus développé. La population paysanne ainsi que celle soumise à des rapports féodaux constituait encore la majorité de la population. De ce fait Marx analysa les crises d’un point de vue strictement industriel et principalement à partir d’un seul pays. Il ne pouvait pas encore voir les conséquences d’une production sociale majoritairement et mondialement soumise à un rapport capitaliste, encore moins ce qui surviendrait lorsque le capital financier serait dominant, donc que le capital serait moins directement soumis aux aléas de la production capitaliste, pour cela de plus en plus livré à la spéculation. En son temps Marx ne put analyser la mondialisation et ses effets, la subversion capitaliste jusque dans les moindres recoins de la terre de tout autre forme de rapport de production.

Cette généralisation des rapports de production capitaliste a de plus été dopée par deux phénomènes : premièrement, l’intrication de plus en plus poussée des activités de service et des activités industrielles, y compris dans la production industrielle ; deuxièmement, le lien encore plus direct entre travail réellement activé et la plus-value, ce qui s’est traduit par une coïncidence de plus en plus intime entre le moment de production de la plus-value et le moment de sa réalisation, ou sa métamorphose en profit. [3] La « révolution » informatique n’a fait que confirmer et faciliter cette évolution.

Tant la mondialisation que l’intrication de plus en plus poussée entre les activités de service et les activités dites liées à la production matérielle doivent être prises en compte dans l’analyse des crises.

Les deux confirment la première proposition de Marx, c’est-à-dire « la crise résulte d’une contradiction sociale, la tendance du capital à s’accumuler sans limite alors qu’il limite drastiquement la consommation des travailleurs ». Elle était une anticipation géniale. Ses explications plus techniques, dites économiques, restent valables si on les admet comme des mises à nu d’une mécanique, cependant celle-ci ne peut plus être examinée qu’à partir de la production industrielle, ou réduite à cette sphère, elle doit être étendue à l’ensemble de l’activité sociale.

Les crises ne résultent plus uniquement du surdimensionnement des forces productives matérielles, mais elles résultent de la surabondance de capital, et celui-ci n’est plus aussi directement et exclusivement lié aux seules activités industrielles. Aujourd’hui la crise capitaliste résulte bien plus de la contradiction entre l’activité sociale qui se réduit relativement et la capacité illimitée de produire les biens et les services qui seraient nécessaires, autrement dit les gens ne reçoivent pas les moyens de signaler leurs besoins en rapport avec la productivité sociale. De ce fait, de cette contradiction sociale et non uniquement de la contradiction entre masses de capitaux fixes et variables, l’activité sociale a de plus en plus de peine à financer les masses énormes de capitaux qui s’accumulent sans fin. Celles-ci vont alors se fixer, certains disent flotter, hors de la sphère de la stricte production matérielle. Ces capitaux guettent chaque activité sociale solvable pour se jeter sur elle et la vampiriser.

Deuxième intermède politique

Marx avait tendance à réduire la contradiction sociale à une explication technique : elle serait une contradiction entre le poids de plus en plus grand de l’appareillage technique dans la production et le poids relativement réduit de la force de travail chargée de le mettre en œuvre. Autrement dit les machines mobilisaient de plus en plus de capital, le travail de moins en moins.

La première partie de la proposition est devenue insuffisante, depuis qu’il est dominant le capital financier a tendance de se reproduire pour lui-même et de moins en moins en tant que force productive. La première partie de la proposition reste donc valable pour le capital qui fonctionne encore comme capital industriel, elle ne l’est plus pour le capital devenu majoritaire qui fonctionne en tant que capital financier.

Ce dernier doit aussi être financé, il doit aussi percevoir sa part de profit, il pèse donc tant sur les conditions de production de la plus-value que sur les conditions de sa métamorphose en profit. Comme il n’est pas directement lié à la production industrielle, le capital financier doit se la soumettre, il en tire une partie de son profit. Il ponctionne le secteur industriel de diverses manières [4], avances de liquidités, leasing, emprunts bancaires, etc., en gros par son monopole sur le crédit. De nos jours la contradiction menant aux crises ne se limite donc plus à la modification de la composition organique du capital industriel, du capital fixe par rapport au capital variable, mais est devenue une contradiction entre les masses de plus en plus énormes de capitaux accumulés et à nourrir, et une activité sociale se réduisant relativement.

Il faut donc retourner à la proposition initiale de Marx, la contradiction sociale entre le premier terme, le développement quasi illimité des forces productives, dont la principale est la force de travail, et le deuxième terme, la capacité limitée de consommation, en terme de pouvoir d’achat, de la partie la plus nombreuse de la population. En langage économique cela doit être formulé comme suit : la contradiction entre l’accumulation sans limite de capital et la contraction de ce qui l’alimente en profit, l’activité sociale.

Cette formulation prend en compte le fait que la richesse est le travail, qu’elle est en grande partie gaspillée parce que grâce à la productivité la force de travail nécessaire à la production matérielle est réduite, mais elle n’est pas compensée par un transfert de main d’œuvre dans le domaine des services (culture, éducation des enfants, santé, etc.)

Ici la contradiction sociale apparaît pleinement : en raison de la pression accrue sur les salaires, ce qui empêche une grande partie des populations de signaler leurs besoins dans le domaine des services, la réduction de la main-d’œuvre nécessaire dans le domaine industriel n’est pas compensée par une augmentation de la main-d’œuvre dans la production de services. Cela peut être vu comme une réduction, relative par rapport aux gains de productivité du travail, de l’activité sociale, alors que c’est d’elle que le capital tire son profit. Ce n’est pas une contradiction technique, mais une contradiction sociale.

d) la baisse tendancielle du taux de profit

La crise capitaliste est le résultat direct d’une contradiction sociale centrale, le rapport entre forces productives et capacité de signaler les besoins qui les mouvront. Cette contradiction produit un autre phénomène, qui lui aussi est au cœur de la systémique et accélère l’avènement des crises, la baisse tendancielle du taux de profit. Marx le signala, mais il le réduisit à ce qui était à son époque dominant, le domaine de la production matérielle.

La baisse tendancielle du taux de profit n’est pas qu’un effet mécanique du changement organique de la composition du capital, en particulier de la relation entre le capital variable et le capital fixe. Les réponses de la bourgeoisie pour y pallier sont des puissants vecteurs des crises.

Marx expliqua le phénomène en partant de son fondement dans la mécanique économique. Il étudia ce qu’il appela « la composition organique du capital », c’est-à-dire les rapports entre capital fixe, circulant et variable. Il confronta l’évolution de cette composition à ses théories sur la plus-value, en particulier son constat que seul le travail vivant pouvait en être la source. Marx remarqua alors que les masses de capitaux fixes et variables évoluaient le plus souvent, si ce n’est systématiquement, selon des trajectoires divergentes : la masse de capital variable, correspondant au travail vivant seule source de plus-value, diminuait relativement par rapport à la masse de capitaux fixe et circulant. Il relia ensuite son constat au fait que ce qui comptait pour le capitaliste était le profit tiré de l’ensemble de son capital (tant le fixe que le variable), que celui-ci était alimenté par de la plus-value, que la masse de celle-ci diminuait dans son rapport à la masse globale du capital en mouvement. Tendanciellement le profit capitaliste diminuait donc même lorsque l’intensité de l’exploitation augmentait. Marx remarqua enfin que cette tendance était d’autant plus profonde que les difficultés de métamorphoser la plus-value en profit se multipliaient. Non seulement il s’agissait de nourrir plus de capital avec moins de travail, mais la plus-value n’était pas toujours entièrement réalisée en profit, ce qui accentuait encore la tendance.

Cette théorie est violemment critiquée par de nombreux économistes, tant de droite que de gauche. Est-ce parce qu’elle condamne le capitalisme en tant que système, ou parce qu’elle est interprétée mécaniquement et remet en cause un certain nombre de fantasmagories ?

Pourtant Marx prit certaines précautions, il parla volontairement de baisse tendancielle du taux de profit, et non de baisse absolue de la masse de profit. En effet, il signala des contre tendances, notamment l’augmentation de l’intensité de l’exploitation, le développement de la productivité du travail, celle-ci étant fortement impulsée par la mise en œuvre de nouvelles techniques de production.

Mais la tendance lourde est la baisse du taux de profit, parce que d’une part la fonction du capital est de s’accumuler, sa masse entre en contradiction avec la capacité de réalisation du profit. Celle-ci est donnée par le pouvoir d’achat non pas d’une petite minorité, mais de l’ensemble des populations, et depuis la mondialisation marchande ces pouvoirs d’achats devraient être suffisants non seulement localement, mais dans toutes les régions du monde.

e) Le taux de profit dit « moyen » cache des taux fortement différenciés

La plupart des économistes, y compris de gauche, se refusent à considérer la lutte de la bourgeoisie contre la baisse tendancielle du taux de profit comme un facteur de crise. Ils arguent que les profits augmentent. Les apparences leur donne raison, mais elles ne contredisent pas que la baisse tendancielle du taux de profit soit un facteur essentiel de la crise.

La suraccumulation conduit le capital à un exode, à la recherche de nouveaux débouchés rentables. Théoriquement, la rentabilité est impossible hors de la sphère de l’activité sociale, hors de la création de plus-value qui est directement issue du travail humain, mais pratiquement le capital cherche constamment à échapper à cette contrainte qu’il considère de plus en plus « risquée », précisément en raison de la surabondance de capital. De ce fait le capital tend à l’exode vers la sphère financière, il essaie ainsi de reporter les risques sur les autres.

Tant qu’il le peut le capital, y compris le capital financier, se nourrit de l’activité sociale, il la met sous perfusion. Toute activité susceptible d’être rentable − elles le sont toutes si elles sont affectées à la satisfaction de besoins de personnes solvables − sont investies, au sens d’infestées, afin d’en tirer la dîme. Mais après un certain temps cela ne suffit plus. Il faut donc inventer des nouvelles sources de profit, que celui-ci soit réel ou non.

On invente alors des nouveaux produits financiers. Ceux-ci sont toujours basés sur une réalité sociale, ils ne sont donc pas neutres. L’affaire des « subprime » a révélé une de ces inventions. Après tout les dettes sont aussi de la richesse pour celui qui consent le crédit. Il suffit d’en évaluer le risque, comme il était grand, il était par conséquent cher, il avait donc de la valeur. La titrisation des « subprime » était d’autant plus rentable que le risque était grand, cela se traduisit socialement par un intérêt usuraire pour les plus pauvres, de 10 à 18%, et un intérêt bien moindre pour les riches, autour de 4%.

C’est ce genre d’opération qui a fait grimper la rentabilité de masses considérables de capitaux et a caché la tendance de fond, la baisse tendancielle du taux de profit.

Les économistes, ceux de gauche au moins, auraient dû reconnaître leur erreur. Il n’en a rien été, la plupart cherchent au contraire encore à expliquer la crise par l’existence d’un capital virtuel, hors de l’économie dite « réelle », alors que c’est précisément ce type de capital qui, aujourd’hui, constitue le cœur du système.

La différenciation entre plus-value et profit est la seule manière de comprendre à la fois que le taux de profit peut globalement baisser et que certains capitalistes voient le leur augmenter. Ainsi, alors que le taux de profit dans l’économie dite « réelle » peut baisser, étant entendu que les groupes industriels sont en même temps des groupes financiers ou à fortes composantes financières, le taux de profit du secteur financier peut globalement augmenter. Cela se comprend encore mieux si l’on sait que les acteurs de ce secteur agissent sur un plan mondial, ils poussent tant et plus aux délocalisation pour profiter des bas coûts de production dans les pays à bas salaire et des prix élevés dans les pays où le prix du travail est plus élevé.

L’analyse des différences entre les taux de profit permet aussi de mieux comprendre l’évolution des stratifications et des contradictions au sein des classes, en particulier au sein de la classe dominante la différenciation de plus en plus nette entre capitalistes financiers et capitalistes industriels. Ces derniers sont toujours plus subordonnés aux premiers. Les financiers tirent leur force et leurs profits plus élevés de cette subordination, du fait qu’ils tiennent le secteur industriel et l’économie dite « réelle » sous perfusion, ils ne tirent pas leur force du fait qu’ils seraient hors de l’économie. Le capital financier s’alimente aussi de l’économie dite « réelle », de là sa difficulté, il ne peut pas croître ad æternam alors que l’activité sociale stagne relativement.

Finalement tout doit être ramené à la contradiction sociale

Sous le capitalisme industriel il semblait que seul le capital investi dans l’industrie jouait un rôle. Les activités de services étaient parfois considérées comme des faux-frais. Bien qu’il signale souvent que l’origine de la plus-value se trouve dans le travail lui-même, et non dans le produit du travail, Marx prêta parfois le flan à cette erreur. La part du capital affectée aux services était à l’époque négligeable par rapport à celle investie dans l’industrie, cela explique que Marx concentra ses analyses sur la production industrielle et s’enferma relativement dans des explications techniques, parfois utiles mais pouvant mener à des fausses pistes ou des impasses. Ainsi le constat de la baisse tendancielle du taux de profit mènerait à un mur s’il conduisait à la tentative de résoudre la contradiction sur le même plan, c’est-à-dire rééquilibrer la relation entre le capital variable et le capital fixe.

La solution est sur un autre plan, sur le plan de la contradiction sociale. Il faut rééquilibrer la distribution sociale, c’est-à-dire que le mode de produire ne reproduise plus la contradiction. Il faut donc un autre mode de produire qui ne soit plus basé sur l’exploitation du travail, mais sur un mode de mise en œuvre du travail directement lié aux besoins des populations. En voulant résoudre la contradiction technique, on la reproduit, tandis qu’y chercher une issue sociale aboutirait à un autre mode de produire qui engendrerait un autre mode de distribution.

Aujourd’hui l’erreur n’est plus permise, le travail mis en œuvre dans les activités de service est lui aussi source de plus-value, le taux de profit global doit par conséquent être la relation entre l’ensemble du capital investi ou placé [5] et la plus value. La hausse ou la baisse tendancielle du taux de profit doit donc être calculée tant sur le capital investi dans l’industrie que sur celui placé dans les divers produits financier. « L’argent n’a pas d’odeur » dit le dicton.

Tous les types de capitaux s’intriquent étroitement, ce qui augmente considérablement l’illisibilité de leur provenance et rend la distinction entre « bon » et « mauvais » capital impossible. Un rééquilibrage, même par la crise, souvent pensé comme un retour à une fantasmagorique économie dite « réelle », un capital directement lié à la production, est devenu impensable.

De ce fait on peut parier sur une perte de crédibilité conditionnée de la société actuelle, étant entendu que la condition pour une sortie heureuse est qu’un projet d’une autre société socialement crédible soit élaboré.

La lutte entre les capitalistes principalement [6] « industriels » et les capitalistes spécifiquement spéculateurs, brouille les pistes, elle semble indiquer que les uns se battent pour développer la production, les autres ne seraient que des parasites. Voyant cela certains prônent un retour au capitalisme industriel, « à une économie réelle » disent-ils. Ils oublient ainsi que le type de capitalisme qu’ils prônent aujourd’hui, et qu’ils vomissaient hier, est à l’origine du capitalisme actuel, qu’il fut à l’origine de crises récurrentes et de conflits guerriers majeurs.

Certes la conséquence de l’évolution d’un capital relativement lié à la production à un capital vampire est perverse, elle accroît le rôle et l’influence des spéculateurs qui, désormais, s’attaquent à tous les domaines de la vie sociale. Mais espérer combattre cela par un retour en arrière serait vain.

Les spéculations sur les denrées alimentaires étaient déjà bien connues, les raids des spéculateurs sur les richesses naturelles comme l’eau, l’électricité, les ressources énergétiques en général, sont aujourd’hui devenus courants, ils font partie du « paysage politique ». Les raids sur les services publics, y compris les services sociaux faisant partie du filet de sécurité sociale minimum, montrent qu’ils sont eux aussi marchandisés et traités comme des objets de spéculation. Cela est conforme au trend capitaliste, une évolution normale, il faut trouver des nouveaux débouchés, donc tout marchandiser, pour lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit. Pour le capital c’est vital. Mais cela ne stoppe ni l’accumulation de capital ni la baisse du taux de profit, au contraire cela étend la contradiction à des secteurs jusqu’alors épargnés. La contradiction s’approfondit donc inexorablement, et les activités sociales finiront par toutes être parasitées.

Pire encore, à un certain stade ce parasitage ne suffit plus. Il faut trouver d’autres voies de consommation. La tentative greenspanienne qui a conduit à l’affaire des subprime est une de ces mesures. Mais elle n’est que la partie émergée de l’iceberg. L’endettement des Etats ainsi que celui des personnes au travers des découverts consentis sur les cartes de crédit constituent la partie immergée de l’iceberg. Encore bien plus explosive, celle-ci ne met pas que quelques milliers de milliard de dollars en jeu mais dix, vingt, cent fois plus. Cela est aussi enfui dans des « nouveaux » produits financiers, en réalité des stratagèmes. Sur le papier ces produits sont très lucratifs, dans la réalité ces produits sont autant de bombes à retardements.

Toutes les stratégies financières actuelles cherchent à contourner la contradiction sociale, celle entre l’accumulation sans fin de capital et la capacité en terme de pouvoir d’achat de plus en plus limitée de la majorité des populations. Elles apparaissent au départ comme des traits de génie de sorciers « surdoués », mais elles se transforment bien vite en cauchemars incontrôlables parce que les produits dits « malsains » sont mélangés aux produits prétendument « sains », ils sont donc indiscernables, ils infectent l’ensemble de l’économie. Toutes ces stratégies sont vouées à l’échec, chassée par la porte la crise reviendra par les fenêtres, par toutes les fenêtres, et fermer toutes les fenêtres serait s’asphyxier. [7] C’est la situation actuelle.

[1Tout comme Smith et Ricardo Marx admettait que le travail était à la base de la richesse des Nations. Sa valeur marchande correspondait au prix de sa reproduction, donc à l’époque essentiellement les éléments matériels nécessaire à la reproduction de la force de travail. La discussion portait surtout sur l’origine du surplus social, la plus-value. Selon Marx elle provenait du fait que mise en œuvre la force de travail produisait plus que sa propre valeur.

[2Marx séquença le cycle des crises à 7 ans.

[3Ce qui renforce encore le fait que la plus-value est directement liée au travail humain. Qu’elle se retrouve dans le produit du travail lorsqu’il s’agit de biens matériels ne change rien à son origine, cela ne change que le moment de sa réalisation en profit, il est différé au moment de la vente du bien matériel.

[4Le secteur industriel a constamment recours au capital financier pour ses propres besoins, cela parce qu’il s’empresse de placer l’essentiel de ses surplus dans le secteur financier. On a donc une quasi dépendance du secteur industriel, comme s’il était sous perfusion, cela parce qu’il s’empresse de mettre l’essentiel de sa part de profit « au chaud », hors des risques de méventes toujours présent dans la production des biens industriels.

[5La distinction entre investir et placer doit être faite. Un investissement correspond à la fonction que l’on croyait de base du capitalisme, avancer de l’argent pour rassembler les éléments de la production sociale, y compris la force de travail, alors que placer correspond à la fonction aujourd’hui dominante du capital, placer de l’argent dans des actions ou autres papiers valeurs pour que ceux-ci rapportent des dividendes ou augmentent leur propre valeur. Investir implique un lien réel avec la forme capitaliste de la production sociale, placer de l’argent n’implique pas de lien direct du capital à la production sociale, mais cela lui donne la fonction de capital vampire. Dans la société financière le capital « placé » est majoritaire par rapport au capital investi, mais les deux sont parties du capital accumulé à rentabiliser.

[6Certains sont les deux à la fois, avec une pondération penchant vers le capitalisme financier. Ainsi le constructeur automobile Mercedes avoue retirer plus de profit de ses placements financiers que de ses investissements industriels.

[7Les milliers de milliards de dollars pour sauver les banques sont en réalité des nouvelles fenêtres qui s’ouvrent pour intensifier encore la crise.